Parasite

REALISATION : Bong Joon-Ho
PRODUCTION : Barunson, CJ Entertainment, Frontier Works, The Jokers, Les Bookmakers
AVEC : Song Kang-Ho, Cho Yeo-jeong, Park So-Dam, Hyae Jin Chang, Jung Hyeon-jun, Lee Sun-kyun, Choi Woo-sik, Lee Jeong-eun, Jung Ziso, Jo Yeo-Jeong
SCENARIO : Bong Joon-Ho, Jin Won Han
PHOTOGRAPHIE : Alex Hong Kyung-Pyo
MONTAGE : Jin-mo Yang
BANDE ORIGINALE : Jaeil Jung
ORIGINE : Corée du Sud
GENRE : Comédie, Drame, Thriller
DATE DE SORTIE : 5 juin 2019
DUREE : 2h12
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Toute la famille de Ki-taek est au chômage, et s’intéresse fortement au train de vie de la richissime famille Park. Un jour, leur fils réussit à se faire recommander pour donner des cours particuliers d’anglais chez les Park. C’est le début d’un engrenage incontrôlable, dont personne ne sortira véritablement indemne…

Distribué par The Jokers, « Parasite » aura valu au génial Bong Joon-Ho une Palme d’Or unanime. Le plus fort, c’est que vous ne savez pas encore à quel point elle était méritée…

« Le meilleur plan, c’est celui qui n’existe pas », entend-on à un moment donné dans Parasite. Bong Joon-ho fait-il seulement partie de ces cinéastes qui ont un « plan » lorsqu’ils tournent leur film, voire même lorsqu’il s’agit pour eux d’agencer leur carrière ? Il suffit de rejeter un rapide coup d’œil à sa filmographie, en l’état totalement libérée dans le moindre de ses partis pris (ce qui ne la prive pas d’une certaine régularité thématique), pour se rendre compte que non. En outre, la question ne valait pas que pour lui, mais davantage pour le cinéma sud-coréen tout entier, décidément plus que performant depuis deux décennies à force de nous balancer à intervalles très réduits de vraies claques filmiques. Le cas qui nous intéresse aujourd’hui a valeur de date historique. La patte Bong, on avait déjà pris le temps de l’analyser et de la décortiquer, ne serait-ce qu’avec ces claques surpuissantes que furent Memories of Murder, Snowpiercer et Okja. Soit un cinéma complexe mais décomplexé, capable de dévisser les codes et les poncifs les plus basiques des genres explorés, et surtout prompt à oser le mélange de genres et de tonalités dans une même scène – si tant est que l’enjeu de celle-ci le réclame – là où un cinéaste occidental n’aurait pas hésité à faire un choix plus tranché. Mais aussi un regard constamment couillu sur une société sud-coréenne blindée d’archaïsmes prégnants, qui pourrait facilement tenir du réquisitoire poids lourd sans le génie de Bong à infuser son point de vue dans une mise en scène diabolique, du genre où l’absurde et la tragédie peuvent se côtoyer et couler de source. Bref, on était habitués à Bong. On savait toujours plus ou moins à quoi s’attendre. Mais pas cette fois-ci, sonnés que nous sommes par le quintuple uppercut d’une proposition de cinéma aussi dingue.

Palme d’Or parfaite et inespérée qui nous invite dare-dare à épuiser le dictionnaire des superlatifs, Parasite est de ces œuvres où le mystère et la surprise ont une utilité précieuse pour le cinéphile. De notre côté, la règle sera très simple : bouche cousue. N’espérez pas que cette critique vous spoilera le déroulé de l’intrigue, car on s’est fixé des limites à ne surtout pas franchir – et pas seulement pour honorer le contenu de la lettre adressée par Bong aux journalistes cannois. Ne vous imaginez pas non plus qu’on essaiera de lâcher ici et là des indices sur la signification réelle de cette phrase mise en gros sur l’affiche du film – ce petit rébus rigolo ne pourra être élucidé qu’après avoir fait l’expérience subjective en salles. Ne soyez pas non plus flippés au point de croire que la simple description du synopsis ou des thèmes du film serait un indice détruisant tout mystère sur son contenu. Peut-être est-ce d’ailleurs la première fois que le déroulé narratif d’un film de Bong tisse un parallèle aussi parfait entre le propos, l’enjeu du récit et la progression dramatique – les trois sont si autonomes que révéler l’un ne grille rien des deux autres. Comme pour la très intelligente bande-annonce qui s’en tient au premier quart d’heure narratif et passe tout le reste sous silence, restons-en au pitch de départ, suffisamment intriguant pour faire baver. En gros, une famille de chômeurs au quotidien très pénible (ils vivent de ressources périmées, cohabitent avec les cafards et sont payés des clopinettes pour plier des boîtes à pizza) voient un jour une opportunité à saisir quand leur fils, pistonné via l’une de ses connaissances, se voir employé pour donner des cours particuliers d’anglais au sein d’une autre famille, richissime celle-là. Mouais, on voit d’ici le tableau : au premier plan le hiatus classique entre l’élite et la plèbe, à l’arrière-plan un contexte potentiellement satirique où l’arnaque et la mythomanie vont se taper la plus grosse part du gâteau. Sauf que… chut.

La suite est un mystère qui se doit impérativement de le rester pour les yeux et les oreilles encore vierges. Contentons-nous de préciser – et ce n’est en rien un spoiler – que Parasite possède moins un sujet de fond qu’un fond caché qui fait tout remonter à la surface. Rien de très étonnant si l’on s’autorise un instant à refaire l’historique de la majorité des films sud-coréens des vingt dernières années, du tétanisant Old Boy jusqu’au démoniaque The Strangers en passant par la filmographie transgressive de Kim Ki-duk. A chaque fois, toujours le même retour de la société coréenne vers son passé, vers ses fantômes, vers l’indicible et l’horreur qu’elle a tâché de dissimuler (en vain) sous sa carapace policée, et que des cinéastes critiques et inspirés ont osé traduire à l’écran par des récits à teneur symbolique où la famille et la communauté – à savoir le cœur même de cette société – se révélaient être le terreau des pires travers (viol, inceste, domination, meurtre, malédiction, etc…). En est-il de même pour Parasite ? Oui et non. Le truc, c’est que le « parasite » du titre n’est pas tant un personnage (voire plus ?) ou un souvenir du passé qu’un choix narratif à part entière où le sujet s’efface au profit d’une pure idée de cinéma. On se retrouve ainsi face à un thème à visage multiple (le film aborde beaucoup trop de choses pour nous faire croire qu’il veut en asséner une en particulier), à un récit qui se déplie comme un éventail (qui a dit qu’une « scène » ne contenait pas de portes cachées ou de chausse-trappes ?) et à un décor inouï qui se fait l’allégorie harmonieuse de tout ce que le film propose.

Tout tient déjà dans le relief de cette hallucinante villa de luxe que le premier quart d’heure du film dissèque avec le tranchant d’un scalpel : une décoration folle où les plantes arrosées côtoient de grandes photos de famille, une gigantesque baie vitrée qui donne sur une pelouse parfaitement tondue, des escaliers incrustés dans les trois quarts des murs et des surfaces, une opulence bourgeoise à en filer des palpitations à Im Sang-soo (période The Housemaid ou L’ivresse de l’argent), et surtout, des résidents qui obéissent chacun au rôle codifié qu’on leur impose d’habitude (le père businessman, la mère anxieuse, le fiston survolté, la fille rebelle, etc…). Forcément, face à cette smala aisée, la cellule familiale de Ki-taek (parfait Song Kang-Ho, acteur fétiche du cinéaste) ordonne malgré elle un apparent jeu de miroir : la dualité des classes se traduit ici par des effets d’opposition (pauvreté/richesse, saleté/propreté, désordre/organisation, bruit/silence, sous-sol/étage, etc…), au point que toute communication horizontale ne puisse paraître possible dans ces plans larges cadrés dans un magnifique Scope. Ceci peut paraître étrange dans la mesure où Bong Joon-Ho minimise ici la caméra portée au profit de plans fixes, de panoramiques millimétrés et de travellings latéraux, mais ce n’est là qu’une suite d’effets truquant volontairement la topographie des lieux (la maison est comme un bunker fermé au monde extérieur mais grand ouvert sur un néant intérieur). Comprenons par là que, dans Parasite, c’est la verticalité qui porte la culotte : qu’il soit intérieur ou extérieur, chaque décor du film est graphiquement construit selon un système de perspectives, d’escaliers et d’espaces montés les uns sur les autres (étages, ruelles, sous-sols…), et cette villa de luxe aux perspectives symétriques bien tordues, à mi-chemin entre un millefeuille et un Rubik’s Cube, devient ainsi l’incarnation architecturale d’une société bâtie sur des couches sociales superposées entre lesquelles peuvent se creuser des relais insoupçonnables. Un décor dans lequel l’individu, quelle que soit sa classe sociale, n’est guidé que par une seule problématique : comment peut-il s’y fondre ?

Bien plus que l’opposition entre deux classes sociales, Parasite invite à capturer la façon dont un individu tente de trouver sa place dans l’espace, le sien ou celui d’un autre – le film s’ouvre sur la recherche d’un wifi piraté dans des WC où tout le monde est forcé de s’accroupir ! Et Bong, fidèle à son goût d’un cinéma allégorique qui exprime une idée plus qu’il n’imprime une pensée, n’en rate jamais une pour lâcher les chiens en matière de symbolique et d’échos parfaitement agencés. Sans rien révéler du fond caché de l’intrigue, signalons qu’ici, l’étrange forme d’une lourde pierre peut stimuler autant que celle du monolithe de 2001, un gag à base de jet d’eau passe pour un geste politique par la grâce d’un extrême ralenti, une simple odeur devient le pépin qui gangrène une situation jusque-là maîtrisée, une grosse armoire à bocaux peut tout à coup ne plus être un simple accessoire de décor, la fameuse « théorie du ruissellement » qui caractérise la pensée capitaliste est ici tancée par un infernal déluge météo, une hilarante partie de cache-cache rampante revisite le vieux cliché de « l’individu-insecte », une fête où l’on rejoue le hiatus cow-boy/indien prouve l’ancrage d’un schéma dominateur vieux comme le monde, et surtout, la seule posture acrobatique d’un personnage – que l’on assimile au départ à un gag absurde – peut soudain aller bien au-delà de la simple ironie situationnelle lorsque la réalité se fait jour. Quant aux scènes de tension, elles sont au diapason d’une célérité narrative qui, pensée en amont, en devient plus retorse que jamais au moment opportun : le début est imprévisible, l’issue est incertaine, la conclusion est dévastatrice. Il n’est pas difficile d’assimiler la construction narrative de Parasite à la forme mouvante d’une pieuvre : ses tentacules nous désorientent à force de s’agiter dans tous les sens (la comédie sardonique, la tragédie familiale, le thriller horrifique, la chronique sociale, le brûlot politique : tout se télescope avec génie !), se collent à nous pour chatouiller nos terminaisons nerveuses (on hurle de rire aussi souvent qu’on se couvre la bouche d’effarement) et, enfin, nous exhibent plein pot une gueule des plus coupantes (la puissance dramatique et l’ironie corrosive de la scène finale nous mettent à genoux).

L’habileté de Bong à jongler entre les genres ne le prive évidemment pas du filtre référentiel, et c’est ici peu dire, tant on sent le Théorème de Pasolini rencontrer The Housemaid (le remake d’Im Sang-soo, pas l’original de Kim Ki-young !) qui serait lui-même en train de taper la causette avec le Chabrol acide des meilleurs jours (certains journalistes cannois n’ont pas manqué de tisser un parallèle justifié avec La Cérémonie). Il n’en reste pas moins qu’au vu du point de départ de son intrigue, Parasite a davantage à voir avec l’éblouissant Mademoiselle de Park Chan-wook. Là encore, une arnaque basée sur un triple fond caché qui achève in fine de se reboucler sur son constat sociopolitique initial, et où la manipulation centrale, tout sauf gratuite, sert avant tout à mettre à mal les caractères et les limites morales d’individus compartimentés par la société, et ainsi à amplifier le moindre enjeu, quitte à basculer de plein fouet dans le jeu de massacre décalé et pulsionnel, pour ne pas dire sadique et horrifique. Et s’il ne s’avère pas aussi formaliste et opératique que son confrère Park, Bong a toutefois le même souci de l’intensité narrative, que l’on savait acquise et maîtrisée dans sa filmo, mais pas avec une précision relevant ici à ce point-là de l’horlogerie suisse. On vous met au défi de trouver une seule seconde de trop dans Parasite : chaque plan, chaque cadre, chaque mouvement de caméra, chaque intention de montage, chaque variation de jeu d’un acteur est ici une pièce maîtresse qui laisserait un trou fatal dans la mécanique en cas d’absence. Sans cette narration exponentielle qui ne se mange pas un seul obstacle sur 2h12 de projection, gageons que le résultat aurait tenu du simple jeu de massacre déjanté. A l’arrivée, c’est un TGV de cruauté corrosive qui nous défonce les canines, riche d’un poison létal qui met l’humour et le désespoir sur un pied d’égalité, histoire de bien nous laisser en fin de projo avec un gros sourire de Joker sur la tronche. Merveille de satire pyramidale qui enchaîne à gogo les scènes paroxystiques, peinture subtile et foudroyante du déterminisme social, monstre de cinéma qui nous rappelle à chaque raccord de plan la puissance évocatrice de notre art préféré, Parasite remue, sidère et terrasse. C’est tout. Et c’est beaucoup.

Photos : © The Jokers / Les Bookmakers. Tous droits réservés

2 Comments

  • kathnel Says

    Un article passionnant dans lequel je retrouve tout à fait mes sentiments pour ce film. Parasite est pour le moment mon film préféré de 2019 et sa palme d’or amplement méritée car maîtrisé du début à la fin, inventif et aux ruptures aussi fulgurantes que rigoureuses. Je trouve qu’il est construit de manière tellement subtile, ménageant le suspense tout en laissant la place aux effets de surprise mais sans que rien ne soit prévisible. C’est vrai que l’on est autant dans la comédie, le pamphlet social (et politique) que le thriller noir. Dans cette fable , ce ne sont pas les personnages qui sont cyniques, mauvais, mais bien le système dans lequel ils évoluent…Comme dans ses autres films , Bong Joon-ho dessine à grands traits et avec plein de symboles un portrait de la société sud-coréenne ultralibérale et son système pyramidal sans morale . Ce qui est cruel c’est ce déterminisme social, qui oppose une classe sociale à l’autre. Mais au lieu de schématiser de façon manichéenne avec d’un côté les « méchants » nantis et les « gentils » prolétaires, il sait pour chacun d’entre eux les rendre attachants malgré tout. Il les fait se répondre en miroir à travers leurs failles comme leurs bons côtés.

  • Anonyme Says

    Excellent article ! Petite remarque de puriste parasitaire (hihi) : «chausse-trapes» ;-)

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