Scanners

REALISATION : David Cronenberg
PRODUCTION : Canadian Film Development Corporation, Filmplan, Les Bookmakers, Capricci Films
AVEC : Stephen Lack, Patrick McGoohan, Jennifer O’Neill, Michael Ironside, Lawrence Dane, Robert A. Silverman, Mavor Moore, Larry Perkins, Adam Ludwig, Louis Del Grande
SCENARIO : David Cronenberg
PHOTOGRAPHIE : Mark Irwin
MONTAGE : Ronald Sanders
BANDE ORIGINALE : Howard Shore
ORIGINE : Canada
GENRE : Action, Fantastique, Horreur, Science-fiction
DATE DE SORTIE : 8 avril 1981
DUREE : 1h37
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Cameron Vale est un télépathe qui vit en marge de la société. Repéré par la ConSec, société secrète qui mène des recherches sur ce type d’individus nommés « scanners », il apprend auprès du docteur Ruth à domestiquer son pouvoir. Cameron est alors chargé de localiser Darryl Revok, un scanner qui organise à échelle industrielle un trafic d’Ephémérol : une substance chimique dangereuse destinée aux femmes enceintes…

La fascination de David Cronenberg pour un cerveau humain assimilé à un ordinateur manipulateur ou manipulable explose au grand jour avec cette œuvre culte, virtuose, d’une richesse subversive inouïe.

« 10 secondes, la douleur commence… 15 secondes, vous étouffez… 20 secondes, vous explosez ! ». Pouvait-on imaginer meilleure accroche que celle-ci pour accompagner la sortie de Scanners ? Astuce payante pour David Cronenberg, en tout cas, puisque le résultat, en plus de lui avoir permis d’universaliser sa peinture des dérapages de la science, fut un carton commercial qui lui ouvrit enfin les portes du grand public. Une délivrance acquise au terme d’un authentique parcours du combattant si l’on en juge par le caractère chaotique de son tournage. Un petit résumé ? Si l’on prend Chromosome 3 à titre de comparaison, le budget fut multiplié par huit – on vous laisse imaginer la pression. Côté scénario, rien n’était encore achevé lorsque le tournage fut lancé, ce qui poussa Cronenberg à tourner chaque scène après écriture et à la tester le soir même en visionnant les rushes. Les conditions techniques ne furent pas non plus des plus maîtrisées, entre des cascades improvisées sans aucune procédure de sécurité (sachant cela, il y a en effet de quoi serrer les dents devant chaque scène d’action du film !) et des explosions de tête impossibles à réaliser correctement (le chef accessoiriste, à bout de nerfs, trouva finalement la solution en tirant par en-dessous avec un fusil à canon scié !). Et les acteurs ? Au mieux, ça donnait un acteur principal pas très pro (Stephen Lack) qui ne savait pas jouer autre chose que lui-même – un effet plutôt payant en fin de compte. Au pire, il fallait se farcir une Jennifer O’Neill aussi intarissable en caprices de diva qu’inconsciente de tourner dans un film d’horreur (au point qu’elle alla jusqu’à refuser de tourner si plus de deux têtes explosaient dans le film !) et un Patrick McGoohan capable de prouver – comme Oliver Reed sur le film précédent – qu’un grand acteur british peut avoir une forte propension à la biture quand les autres ont le dos tourné (toutes ses scènes furent donc tournées de bon matin !). Avec tout ça, avouons-le, tout cinéaste pourrait croire sa tête sur le point d’exploser, quitte à se sentir comme ce grand shooté de William Burroughs durant ses phases d’écriture sous substance. Petite anecdote marrante : c’est en se basant sur son souvenir de la « tête qui explose » de Scanners que Burroughs donna à Cronenberg les droits d’adaptation du Festin nu, convaincu d’avoir trouvé l’homme de la situation. Les grands esprits, aussi fous et extrêmes soient-ils, sont faits pour se rencontrer.

Les esprits les moins avisés auront bon dos de prétendre que le succès de Scanners aurait surtout transformé David Cronenberg en artiste sinon commercial, en tout cas plus accessible à un public peu avide de séries B fantastiques et d’œuvres horrifiques souvent accusées de pornographie. Ils auront tort. Ce serait oublier qu’en dépit d’un statut commercial ouvertement revendiqué à partir de Frissons et d’un cachet bis qui relève plus de l’étiquette qu’autre chose, les premiers films de Cronenberg – on ne compte pas la parenthèse Fast Company sur les courses de dragsters – mettaient déjà Wilhelm Reich et Georges Bataille dans le même panier, puisant de fortes réflexions intellectuelles au travers d’une exploration frontale et graphique de la frontière chair/esprit. De même, comme Frissons et Rage étaient des films quasiment jumeaux au regard de leur sujet commun (un parasite créé par une science extrémiste et vecteur d’une épidémie sexuellement transmissible), Scanners se fait à son tour le petit frère de Chromosome 3 en accentuant la seconde mutation du thème cronenbergien : un psychisme altéré qui crée lui-même une nouvelle forme de parasitisme. Pas de bébés éprouvants cette fois-ci, mais des « grosses têtes » beaucoup moins portées sur le calembour que celles de Laurent Ruquier. Des têtes de « scanners ». En clair, des individus dotés de dons télépathiques, capables d’agir sur le psychisme d’autrui, d’activer une hémorragie à distance ou de faire éclater une boîte crânienne comme une vulgaire pastèque. Un don terrible, conséquence directe de l’échec d’un médicament expérimental administré aux femmes enceintes durant les années 50 et générateur de terribles effets secondaires sur leurs fœtus. Le tableau s’élargit encore par l’utilisation des scanners par la société : entre une entreprise désireuse d’exploiter ces mutants afin d’en faire les esclaves du Grand Capital et un mouvement clandestin de scanners ayant en tête d’inverser le rapport de force, la dichotomie entre le dominant et le dominé gagne toujours plus d’ampleur au fil du récit. Vous pensez à X-Men ? Vous ne devriez pas.

Question audace, Scanners élève au cube sa richesse de départ en travestissant le thriller SF attendu en critique sociopolitique à l’état pur, un peu à l’image de ce que Rage avait apporté de novateur au thème de l’épidémie virale par rapport à Frissons. A partir d’une narration empruntée au récit d’espionnage, qui lorgne aisément sur le ton hermétique du cinéma de Romero et qui ne se montre jamais timorée vis-à-vis des scènes dites « de genre » (les scènes d’action s’enchaînent ici à un train d’enfer), Cronenberg conçoit surtout un film aux multiples niveaux de lecture, tous rattachés à cette idée d’une puissance de l’esprit qui supplante celle du corps. Le spectre réflexif se fait ici incroyablement large, brassant autant d’inquiétudes liées aux manipulations génétiques, aux nouvelles sciences, à l’ingérence politique, aux privatisation des firmes, à l’altération du libre arbitre, aux guerres corporatistes, au racisme somnolent, à la paranoïa eugéniste, au consumérisme ambiant et même au dopage (le sevrage des femmes enceintes à un médicament ironiquement appelé « Ephémérol »). Sans parler de cette piqûre de rappel purement cinéphile que ces scanners manipulés finissent malgré eux par activer. Au fond, ces derniers ne sont-ils pas les ancêtres des précogs que Steven Spielberg mettait en scène dans Minority Report ? C’est en focalisant toute son attention sur les actions déviantes, le psychisme torturé et la fièvre pulsionnelle de ces « nouveaux mutants » que Cronenberg offre à son sujet le traitement adéquat et la mise en perspective la plus stimulante, allant même jusqu’à driver l’intégralité de sa mise en scène et de son découpage en fonction de leur énergie interne.

Au premier stade, on sourit face à un montage diabolique de regards fixes et impassibles face caméra, délimités par des fondus enchaînés, qui montrent la propagation du « scanning » d’un mutant à l’autre – ils sont comme un cercle d’individus connectés qui finissent par former un seul et même esprit. Au stade supérieur, on savoure un filmage acidifié qui se cale sur leur tempérament de « drogués téléguidés » (visage fiévreux et en sueur, sang qui coule du nez comme après un shoot de cocaïne, souffrance d’autrui vécue par empathie…), le tout servi par une bande-son électronique tout à fait adaptée (mention spéciale à ce son strident qui accompagne le pouvoir incontrôlable des scanners). Au stade le plus avancé, on éprouve le stress du scanner qui, capable d’entendre les pensées autour de lui, subit de violentes convulsions lorsque plusieurs personnes ne cessent de se multiplier à proximité. Ce dernier stade est le plus intéressant : un individu proto-agoraphobe, ne voyant dans la présence de l’Autre qu’un danger potentiel et activant de facto un mécanisme de défense à la manière d’un anticorps. En cela, Scanners fait apparaître un niveau de lecture sous-jacent qui va dès lors couler de source tout au long de la filmo cronenbergienne : considérer le corps humain non pas seulement comme une entité organique riche en globules, mais aussi comme le globule (le virus ?) d’un organisme bien plus vaste, fusse-t-il politique ou métaphysique. Sujet à la contamination comme à la destruction, à la fois antidote et virus de lui-même, le corps social subit de plein fouet sa faillibilité et la transcende par la réaction, en attaque comme en défense. En témoigne cette scène – la meilleure du film – où l’on va jusqu’à pénétrer un réseau informatique par congruence nerveuse via un simple téléphone, mettant alors la « batterie humaine » dans un état de surchauffe au terme duquel se produira une déconnection (au mieux) ou une explosion (au pire). La suite du programme cronenbergien est d’ores et déjà préfigurée, allant du fameux magnétoscope humain de Vidéodrome jusqu’à la connexion charnelle au jeu vidéo cyberpunk d’eXistenZ.

Si la dimension sociopolitique de Scanners peut être assimilée à une attaque, c’est en raison de la prolifération de ses angles symboliques et cryptiques. Il y a certes, comme on le suggérait plus en amont, ce regard cynique sur un monde consumériste dont chaque décor devient théâtre d’une déviance rebelle : arrestation du gentil scanner dans un centre commercial topographié sous tous les angles, héroïne scannée par un nourrisson dans une salle d’attente médicale, explosion de tête dans un amphi bondé de savants, duel final dans un bureau d’affaires, etc… Reste que l’angle symbolique le plus parlant n’aura échappé à personne depuis la sortie du film. Ce long processus de traque autour du candide Vale (Stephen Lack) et du despotique Revok (Michael Ironside, valeur sûre de la A-List des vilains flippants estampillés 80-90’s !) a en effet valeur de schéma biblique vérolé de l’intérieur : une fois le lien familial des deux hommes révélé en bout de course, la réécriture du duel fratricide Abel/Cain se double d’une attaque virulente contre la religion au sens large – qui a dit que la science n’en était pas une ? Deux frères ennemis s’affrontent ainsi pour l’exercice d’un pouvoir « divin », donné par un « père » lointain qui a presque tout oublié de sa « création » et qui ne peut plus ni la comprendre ni la contrôler, le tout superposé à une image finale qui annonce la confusion gémellaire de Faux-semblants (une entité associative où l’esprit de l’un se fond dans le corps de l’autre). Le combat symbolique illustré par Scanners est ainsi celui que l’esprit humain mène depuis la nuit des temps pour manipuler autrui et ne pas être lui-même manipulé. L’une des rares scènes « calmes » du film offre la clé de cette dualité qui fascine et travaille le cinéaste : dans une grande tête humaine en plâtre dont l’intérieur a été transformé en salon, deux scanners dialoguent sur leur condition, l’un d’eux – un artiste contemporain – allant jusqu’à assimiler son talent de médium à une maladie mentale et à considérer son art comme le seul moyen de conserver sa raison. C’est lui qui parle, mais c’est David Cronenberg qui s’exprime : à la fois médium et artiste (ses visions sont aussi prophétiques qu’inédites), guidé par sa croyance dans un 7ème Art à vocation cathartique, et conscient de mettre la raison et la fièvre sur un pied d’égalité à force de vouloir « entrer dans une tête ». De quoi donner du grain à moudre à cette célèbre théorie de Frank Capra, selon laquelle le cinéma est une maladie dont il est lui-même le seul antidote.

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