Nirvana

REALISATION : Gabriele Salvatores
PRODUCTION : Cecchi Gori Group Tiger Cinematografica, Colorado Films, Metropolitan FilmExport
AVEC : Christophe Lambert, Diego Abatantuono, Sergio Rubini, Stefania Rocca, Emmanuelle Seigner, Amanda Sandrelli, Claudio Bisio, Gigio Alberti, Antonio Catania, Ugo Conti
SCENARIO : Pino Cacucci, Gloria Corica, Gabriele Salvatores
PHOTOGRAPHIE : Italo Petriccione
MONTAGE : Massimo Fiocchi
BANDE ORIGINALE : Frederico De Robertis, Mauro Pagani
ORIGINE : France, Italie, Royaume-Uni
GENRE : Science-fiction, Thriller
DATE DE SORTIE : 28 mai 1997
DUREE : 1h54
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Un an après le départ de sa femme Lisa, Jimi Dini, concepteur de jeux vidéo, déprime toujours. Trois jours avant que ne soit mis sur le marché son dernier jeu « Nirvana », il découvre que son héros, Solo, a acquis une conscience propre. Tourmenté, il entreprend d’effacer son jeu dans la base de données de sa société, Okasama Starr. Commence alors pour lui un voyage initiatique, où il trouvera peut-être enfin un sens à sa vie…

Envie de revenir du côté de l’une des premières tentatives d’exploration du cyberespace sur grand écran, qui plus est franco-italienne et avec Christophe Lambert à la place de Keanu Reeves ? Ne rigolez pas, c’est bien plus intéressant que ça en a l’air…

Inutile de se mentir : au début de cette année 2019, on n’a pas pu s’empêcher de revoir le génial Matrix des Wachowski. Pour souffler avec joie ses vingt bougies, bien sûr, mais surtout pour tâcher de mesurer l’impact dévastateur de ce film matriciel de la SF contemporaine sur le traitement du cyberespace au cinéma. Et plutôt que de revenir sur tout ce qui a déjà été dit et redit à son sujet, pourquoi ne pas se replonger dans la grande époque des balbutiements, celle où le « film sur Internet » tentait de se dénicher une identité avant même de traiter correctement son sujet ? À ce titre, quelque temps après de grossiers ratages tels que Le Cobaye de Brett Leonard ou Johnny Mnemonic de Robert Longo, un petit thriller cyberpunk aujourd’hui totalement oublié s’était glissé dans le circuit de la distribution – et de la sélection cannoise par-dessus le marché ! – en lorgnant du côté de l’expérimentation barrée, capable de transcender l’aspect cheap du contenant par la force réflexive du contenu. Sorti pile poil deux ans avant le trip techno-philosophique des Wachowski, Nirvana déballait déjà de sérieux arguments pour élever le niveau : un récit tordu qui mettait la réflexion au-dessus de la débauche d’effets spéciaux, une structure narrative qui puisait autant dans les écrits de Pirandello que dans ceux de William Gibson (le pape du cyberpunk), une coproduction franco-italienne dotée d’un casting bigarré, et surtout un brillant cinéaste italien dont les thèmes récurrents étaient en lien avec le sujet traité. Rappelons à ce sujet que le précédent film de Gabriele Salvatores, Mediterraneo, utilisait un contexte précis – la Seconde Guerre mondiale – pour creuser des thèmes aussi infrasensibles que la nostalgie de l’Autre, le voyage sans fin vers l’inconnu, et le désir de fuite d’une réalité impossible à comprendre et/ou à accepter. Rebelote avec Nirvana, thriller sans bout de gras spectaculaire, qui trouve un équilibre assez optimal entre le sujet et son traitement.

En matière de sujets à aborder, le film de Gabriele Salvatores brasse du très lourd : frontière fragile entre réalité et illusion, rapport entre le créateur et sa créature artificielle, vision d’une humanité altérée par la technologie, lecture très « dickienne » de la mémoire comme passerelle entre les univers parallèles (et donc comme gage d’immortalité), etc… Qu’importe si le récit, pourtant très linéaire, tend à nous perdre assez souvent par ses dialogues un chouïa trop métaphoriques et ses sauts de montage très récurrents : les destins parallèles de ce concepteur de jeu vidéo cherchant à dépasser sa condition (Christophe Lambert, sobre et habité) et de ce héros virtuel cherchant à effacer la sienne (Diego Abatantuono, loufoque et flippé) tracent une fascinante structure narrative où le désir de fuite et d’anéantissement devient l’enjeu central. L’un se sait gagné par la dépression depuis la soudaine disparition de sa femme (Emmanuelle Seigner incarne ici la réminiscence du sentiment amoureux), l’autre se découvre conscient de son statut de créature virtuelle condamnée à revivre sans cesse le même scénario, et au vu de ce qui anime leur désir d’aller « au-delà » de ce qui les définit, le titre du film – qui est aussi le nom du jeu vidéo présent dans le film – prend tout son sens. En effet, selon les courants hindouistes et (surtout) bouddhistes, le nirvana se veut une illustration de l’« éveil » (bodhi), à la fois fin de l’ignorance, début de la réincarnation et achèvement de tous les désirs possibles (celui de vivre, de ressentir, d’exister, de détruire, etc…). Animés autant par la perte de repères que par une identité à rétablir, les deux héros du film entretiennent donc à eux seuls la réflexion métaphysique voulue par Salvatores.

L’informatique n’est pas dans Nirvana un gimmick servant à entretenir le spectacle au moyen d’effets spéciaux – quand bien même ces derniers ont souvent voix au chapitre. Elle sert au contraire ici à refléter et à incarner des états psychologiques. Là-dessus, on n’aura aucune difficulté à remarquer combien les rôles du héros réel et du héros virtuel tendent parfois à s’inverser. Si le second fait l’impossible pour briser sa logique d’avatar (ce qui crée un intéressant sentiment d’arythmie à chacune de ses apparitions), le premier finit par l’embrasser à son corps défendant : son trajet se caractérise par des rencontres (des PNJ ?) déterminant la suite de l’intrigue, des assaillants (des boss ?) qu’il s’agit de battre ou de fuir, et surtout un apprentissage des rouages du hacking (un tutorial ?) en vue de récupérer une grosse quantité d’argent (un high score à atteindre ?) et de gagner ainsi son indépendance (sa propre partie ?). Et tout cela, bien sûr, dans un dédale de décors variés, allant du quartier marocain délabré jusqu’un ashram hindou en passant par des ruelles tokyoïtes bondées, avec tout ce que cela peut comporter de créatures bien barrées : yakuzas cruels, pères Noël avec masque à gaz, pirates sensoriels, stimulateurs sexuels, fournisseurs de marijuana liquide, transhumanisme à tous les étages (voir l’autopsie oculaire et quasi cronenbergienne d’un hacker anarchiste et parano !), etc… Mais si ce jeu de rôle a du relief et de la substance à revendre, c’est aussi parce que le film lui-même réussit à négocier son virage vers le mysticisme. L’univers néon et pluriethnique du film, accentué par une BO cosmopolite à cheval entre l’électro, l’ambiant et les sonorités orientales, rappelle celui de Blade Runner, à ceci près que la pluie torrentielle a été remplacée par une neige douce et silencieuse – belle assimilation des âmes éteintes à des « flocons de neige qui tombent nulle part ». Tout appartient ici au registre du flottement, de l’expérience cotonneuse et sensitive dans un futur « ailleurs » qui ne dit jamais son nom.

D’un bout à l’autre, l’univers cyberpunk de Nirvana est de ceux où l’esprit transcende la chair, où le virtuel déforme ou reformate le réel (que ce soit pour le réveiller ou pour le stimuler), et où l’idée même de « pirater » quelque chose implique la présence d’affects sentimentaux. C’est d’ailleurs à se demander si le hacking final du « système nerveux » de la multinationale Okasama Starr, avec ses longs couloirs dans lequel évolue l’avatar virtuel du héros et ses nombreuses portes ouvrant sur des illusions de son propre passé (dont l’être aimé), n’aurait pas servi d’inspiration aux Wachowski pour Matrix Reloaded. Pour autant, le résultat n’est pas exempt de défauts, ne serait-ce que sur la crédibilité plus que précaire des univers virtuels représentés (image trafiquée et délavée pour le jeu vidéo, esthétique cubiste et vieillotte à la Tron pour la visualisation du Réseau, etc…) ou sur de petits détails futuristes qui prêtent aujourd’hui à sourire (admirez l’étrange forme phallique du casque qu’enfile Lambert à chaque utilisation du jeu vidéo !). Qu’importe ces scories résultant du temps qui passe : ce qui rend le film très prenant et finalement très pertinent tient tout entier dans sa mobilité, tant thématique (ça brasse large) que visuelle (ça filme bizarre). De quoi nous rappeler qu’il fut un temps où le cinéma italien, bien qu’intronisé en paradis du cinéma de genre bis (gore cannibale, western sanglant, polar hardcore, série Z post-apo…), avait su s’imposer comme un médium populaire et varié, explorant tous les genres imaginables sans peur ni complexe. Nul doute que Gabriele Salvatores visait plus haut que ça. Il n’en reste pas moins que son Nirvana offrait en 1997 une lecture bigarrée de la SF cyberpunk qui, à peine quelques années avant les chefs-d’œuvre du genre (Matrix, bien sûr, mais aussi eXistenZ et Avalon), comptait davantage sur la matière grise que sur la manière forte.

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