Mother of Tears

REALISATION : Dario Argento
PRODUCTION : Medusa Produzione, Myriad Pictures, Opera Film, Sky Cinema
AVEC : Asia Argento, Cristian Solimeno, Adam James, Moran Atias, Valeria Cavalli, Philippe Leroy, Daria Nicolodi, Coralina Cataldi-Tassoni, Udo Kier, Jun Ichikawa
SCENARIO : Jace Anderson, Adam Gierasch, Dario Argento, Walter Fasano, Simona Simonetti
PHOTOGRAPHIE : Frederic Fasano
MONTAGE : Walter Fasano
BANDE ORIGINALE : Claudio Simonetti
ORIGINE : Etats-Unis, Italie
TITRE ORIGINAL : La Terza Madre
GENRE : Horreur
DATE DE SORTIE : 16 septembre 2008 (DTV)
DUREE : 1h41
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Sarah, jeune américaine étudiant l’art à Rome, ouvre malencontreusement une urne maléfique, d’où s’échappe la pire sorcière de tous les temps : la fameuse « Mère des Larmes ». Les sorcières du monde entier se rendent alors à Rome pour rendre hommage à leur chef, tandis que Sarah use de son pouvoir psychique pour tenter de contrecarrer les plans de la sorcière…

Parler de Dario Argento n’est jamais simple quand il s’agit d’évoquer ses derniers travaux. Mais l’un d’eux, unanimement décrié, nous donne peut-être la clé nécessaire pour entamer notre deuil…

Osons-le dire haut et fort au risque de choquer les puristes : Dario Argento n’a jamais réalisé un film parfait. On aura beau comprendre l’opinion de certains à encenser le maestro pour mille raisons valables et reconnaître au cinéaste son importance indiscutable dans l’Histoire du cinéma, voilà un fait que l’on ne parvient pas à cacher sous le paillasson et sur lequel on s’était déjà un peu attardé à propos de son mythique Suspiria. Diriger des acteurs n’a jamais été son point fort, recourir à des ficelles de montage bâclées dans le seul but de créer une scène de meurtre a toujours été l’un de ses vilains penchants, même si quelques moments de grâce s’invitaient dans chacun de ses films (y compris les pires) pour devenir inoubliables. À ce titre, son adaptation-naufrage du Fantôme de l’Opéra n’avait que la poitrine dénudée d’Asia Argento et le thème symphonique de Morricone comme seuls survivants à repêcher. Mais dans le cas de Mother of Tears, ça se complique. Embarrassant, ce film l’est surtout parce qu’il réclame une indulgence forcée. La raison ne tient pas qu’au fait d’y voir quelques zestes d’audace surgir ici et là dans un résultat très médiocre, mais davantage à la posture actuelle de Dario Argento, devenu un double vestige. D’abord celui d’une lignée de cinéastes italiens révolutionnaires dont il est le seul survivant (Sergio Leone et Bernardo Bertolucci ne sont plus de ce monde), ensuite celui d’un style qui a longtemps cherché à intégrer la sensibilité de Mario Bava dans l’architecture narrative et conceptuelle du cinéma d’Antonioni. Mais si Suspiria fut une étape capitale de cette synthèse, c’est Inferno qui se sera imposé a posteriori comme le pic le plus radical de sa carrière, là où il se sera délesté du récit au profit d’un travail exclusif sur ses propres visions. Et au fil des années, Argento s’isola toujours plus dans un style qui lui collait à la peau (on lui réclamait sans cesse de refaire du giallo) face à une génération qui n’était plus la sienne. Cela suffit-il à expliquer pourquoi chacun de ses derniers films laissa croire à un génie enterré toujours plus profond ? Peut-être. Mais peut-être aussi que le stade de l’atterrement se doit d’être dépassé.

L’origine de ce troisième volet tant attendu de la « Trilogie des Mères » (entamée avec Suspiria en 1977 et poursuivie avec Inferno en 1980), il faut en réalité aller la chercher dans son expérience au sein de l’anthologie Masters of Horror, et en particulier dans le très pervers Jenifer. Narrant comment un flic tombe dans les griffes d’une jeune femme muette au visage monstrueux mais à la plastique excitante, ce petit film issu de la saison 1 de cette anthologie n’avait pour ainsi dire que très peu à voir avec la patte stylisée et flamboyante d’Argento. Reste qu’au-delà d’un filmage indigne proche d’un épisode de Tatort, le cinéaste ouvrait grand les vannes en matière de crudité sexuelle et d’imagerie charnelle contre-nature, fort d’une liberté créatrice sans limites et d’une censure qui, pour une fois, l’aura laissé tranquille. De cette expérience libératrice, Argento aura extrait le désir de ne plus s’imposer de limites à sa créativité, au point de se sentir enfin prêt et confiant dans l’idée de conclure sa trilogie longtemps inachevée – comme il le confirmait tout récemment dans sa passionnante autobiographie Peur. C’est là qu’il devient douloureux de rentrer dans le vif du sujet : cette autocensure dans laquelle il avait fini par s’enfermer – surtout en raison des polémiques suscitées par ses films – n’était-elle pas après tout la meilleure protection pour son cinéma ? Avouons que la question a le mérite d’être posée, tant les composantes et les choix artistiques de Mother of Tears invitent presque à se faire l’avocat du diable.

Son expérience sur les codes du giallo l’a bien démontré : si les visions meurtrières d’Argento ont tellement marqué notre rétine, c’est avant tout parce qu’elles jouaient sur l’attente et la montée en crescendo via des mouvements opératiques et des décors quasi-oniriques, créant du même coup une rupture avec la réalité et une bascule dans un autre univers, plus mental et plus graphique. Ce n’est plus le cas désormais. Comme nourri à l’idée de repousser les limites du montrable et du mauvais goût, Argento s’adonne dans Mother of Tears à une fascination malsaine – et clairement embarrassante – pour le sadisme auto-suffisant. Trop graphiques, trop extrêmes et surtout trop gratuites, les scènes de meurtre poussent le bouchon trop loin, à l’image de cette femme étranglée par ses propres intestins après avoir vu sa mâchoire défoncée par un énorme plug métallique (merci pour la symbolique !), ou encore du traitement sadique réservé à Valeria Cavalli qui s’achèvera par un empalement en largeur via une lance pointue enfoncée dans l’entre-jambe (la mort des deux lesbiennes de Ténèbres ressemble à du Disney en comparaison). Notons aussi cette vision choc d’une mère de famille qui jette soudain son bébé dans le Tibre, ainsi que ces visions d’horreur dans les catacombes finales qui semblent raviver l’imagerie de Jérôme Bosch et de Francis Bacon sous une forme bisseuse à l’ancienne – on suppose qu’elle est revendiquée. Tant de « hard gore » laisse à penser que les visions d’Argento sont désormais celles d’un psychopathe, acquis à une approche brutale et quasi pornographique de la représentation de la violence. À moins qu’il ne s’agisse tout bêtement d’une ligne de fuite, tracée en l’état pour transcender tant bien que mal une fainéantise narrative et formelle qui frise parfois le jamais-vu.

Au vu d’un CV qui aligne bon nombre de collaborations sur de très mauvais films signés Tibor Takacs ou Tobe Hooper (en particulier le suprêmement nul Mortuary), les coscénaristes Jace Anderson et Adam Gierasch ont sûrement la plus grande part de responsabilité à prendre dans l’échec de Mother of Tears. Déjà en raison d’un univers ésotérique qu’ils ne maîtrisent pas et qui, sans doute par admiration pour l’œuvre passée du grand Dario, les a poussés à épouser la posture du geek bêta qui pioche à droite et à gauche pour faire état de sa science. Ainsi donc, au beau milieu d’une intrigue anodine où l’ouverture d’une urne magique réveille le pouvoir de la « Mère des Larmes » et déverse l’Apocalypse dans les rues de Rome (traduction : des figurants miment la rage et la folie en moulinant des bras), il faut se farcir une sous-intrigue imbitable où une jeune archéologue (Asia Argento) prend soudain conscience de ses pouvoirs psychiques au contact de sa mère défunte (Daria Nicolodi, vraie mère d’Asia) qui lui apparaît dans un horrible halo bleuté à la Star Wars. Ce qui nous vaut ici une scène hilarante à souhait, dans laquelle Asia se rend invisible (?!?) pour échapper à des flics au cœur d’une librairie grande comme un local à vélo, le tout avec des effets de montage impossibles à juger cohérents pour le commun des mortels. Le reste de l’intrigue n’est pas en reste en matière de portnawak, entre la chute d’une pelleteuse dans un trou dès le plan d’ouverture (c’est bizarrement LA scène que tout le monde a retenu), le tranchant d’une porte de toilettes ferroviaires qui se révèle digne de celui d’une guillotine, un hurlement avec déformation de faciès façon The Mask, l’apparition fréquente d’un vilain petit singe, ou encore le look impayable de la Mère des Larmes, sorte de bombe siliconée qui se promène les fesses à l’air avec un vieux T-shirt rouge pouilleux (qualifié de « tunique ») et un maquillage vulgos pour travelo du bois du Boulogne.

Autant handicapé par un tel travail scénaristique qu’acteur inconscient de sa propre déchéance, le grand Dario n’a alors rien pour laisser croire à un retour en grâce. Pourtant, aussi bâclé et vulgaire soit-il, Mother of Tears se veut tout de même rassurant sur la persistance d’Argento à croire en ce qu’il fait, à paraître malgré tout aussi habité et passionné qu’avant – il faut revoir le film deux ou trois fois pour en prendre le pouls. Si l’on met de côté pas mal d’effets de style grotesques qui dépitent plus qu’ils ne font rire, on arrive à relever ici et là quelques fétiches en lien direct avec sa glorieuse signature. Cela fait parfois illusion le temps d’un plan (un ou deux mouvements de grue) ou d’un choix musical (le travail de Claudio Simonetti fait encore son petit effet), mais le meilleur est à piocher dans le climax final. D’abord via un long plan-séquence qui suit l’errance de l’héroïne dans les recoins élevés ou souterrains d’une bâtisse gothique abandonnée, et où chaque coin de décor, qu’il s’agisse d’un vitrail ou d’un éclairage, devient une composition visuelle à admirer. Ensuite grâce à une relecture de la baignade crado de Jennifer Connelly dans Phenomena, histoire d’achever la descente aux enfers par un petit clin d’œil rigolo. Enfin par la seule présence d’Asia Argento, dont la relation de travail très « psy » avec son propre père continue de créer le trouble. Ici, après quelques films parfois à la limite de la projection incestueuse (dont un Syndrome de Stendhal très corsé), on reste surpris de la voir à nouveau filmée comme objet de désir ou malmenée par un rôle ingrat qui ne met pas en valeur son jeu d’actrice. A la fin, quand elle sort de l’enfer et s’étouffe soudain de rire, on peut penser qu’Argento ne croit plus à ce qu’il raconte au point de s’en moquer. Mais au fond, n’est-ce pas juste Asia qui jubile de s’extraire enfin de l’œuvre de son père ? Idée amusante pour clôturer cet échec qui, en tout cas, donne une idée claire de ce qu’est devenu Dario Argento : une toute petite flamme qui ne brûle presque plus, mais que l’on persiste à protéger afin qu’elle ne s’éteigne pas pour de bon.

Photos : © 2007 Medusa Film, S.p.a. Tous droits réservés

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