Catwoman

A l’occasion de la sortie de The Dark Knight Rises, il était intéressant de revoir les films qui ont exploité chacun à leur façon le personnage mythique de Catwoman. Et vu que tout semblait avoir été dit sur la démarche de Tim Burton en 1992, autant se faire plaisir en revenant sur le film décrié de Pitof. Alors, certes, à première vue, inutile d’en remettre une couche sur tout ce que l’on sait déjà. Inutile de répéter que, pour les studios, les comics ne sont le plus souvent qu’une mine à blockbusters sans âme ni sincérité. Inutile de souligner à nouveau que, pour eux, le respect pour le langage filmique et la matière cinématographique ne se compte la plupart du temps qu’en nombre d’entrées et en dividendes. Inutile, également, de rappeler que la plupart des spin-off de comics n’ont pour seul intérêt que de capitaliser sur le succès d’une franchise, avec, à la clef, pas mal de pseudo-geeks dans les salles qui, après s’être gondolés devant une bande-annonce plus ou moins trompeuse, sortiront dépités de la projection. Inutile, enfin, de rappeler que la quasi totalité des jeunes cinéastes français, auréolés d’une vraie reconnaissance critique dans l’Hexagone (ou purement ignorés, dans certains cas), partent chez l’Oncle Sam pour devenir la bonne à tout faire des studios. Inutile d’y revenir, vu que, de toute façon, ça ne changera rien au problème… Non, en fait, si le second film de Pitof mérite qu’on s’attarde sur son cas, c’est surtout parce qu’il traduit à la fois une vraie dichotomie, mais aussi un grand nombre de similitudes, entre la « patte » d’un réalisateur exploité et celle que les studios hollywoodiens n’en finissent jamais d’imposer à leurs produits. Loin des récents Elektra ou Wolverine qui, aussi catastrophiques soient-ils, restaient un minimum fidèles à l’univers de base sans réellement tenter d’en comprendre l’intérêt et la substance, Catwoman est de cette catégorie d’aberrations filmiques qui franchissent tellement les limites de l’outrance et de la bêtise qu’elles en deviennent hautement jouissives. Sans compter qu’ici, il n’est plus question de pénétrer un imaginaire, encore moins de le zapper pour le transformer en gros foutoir opportuniste, mais de le tourner totalement en ridicule, d’en faire à peine plus qu’une simple attraction de fête foraine, caricaturale et désincarnée, pour un public clairement considéré comme crétin et joliment formaté à la sauce MTV. En matière de déstructuration hardcore, il n’y a pas à dire, ça promettait. Preuve en a été l’incroyable bide que le film se sera pris dans la tronche au moment de sa sortie en salles.

Mais avant d’entrer dans les détails, revenons en arrière… Aussi révolutionnaire soit-elle, la baudruche numérique Vidocq était en soi une belle énigme, fascinante à analyser et finalement délicate à juger d’un point de vue strictement objectif. Si certains n’ont pas manqué d’encenser le film sous le seul prétexte d’avoir affaire au premier film de l’histoire du cinéma entièrement tourné en caméra numérique (un peu court comme prétexte, tout de même), d’autres n’ont pas manqué d’y voir une purge innommable, visuellement atroce et commise par un analphabète de la caméra, pour qui l’abus de gros plan et d’incrustations digitales foireuses (le film ayant été tourné à 95% sur fond vert) serait gage de démarche artistique. Or, ce que l’on pouvait déjà affirmer de Pitof, c’était que sa mise en scène, aussi putassière que mal pensée, n’en demeurait pas moins fascinante par son refus ostentatoire de toute forme de lisibilité, son filmage aux allures de fourre-tout digital et sa mise en valeur de silhouettes graciles au sein d’un univers en perpétuelle mutation. Une sorte de « flamboyance de l’excès », qui, vu sous un certain angle, apparaissait comme quelque chose de rare en terme d’esthétique. Et ce n’est pas forcément un compliment, ni même un réel reproche, juste une curiosité qui mettait quelque peu en branle notre souci d’analyse critique.

Reste qu’avec cette histoire de super-héroïne qui miaule et qui se castagne (histoire de schématiser), Pitof n’allait évidemment pas rater l’occasion d’en rajouter des caisses dans sa quête de l’artifice. Et surtout, cette fois-ci, le doute n’était plus vraiment possible. Le personnage de Catwoman étant aussi bien une illustration de la féminisation du super-héros qu’une icône fantasmatique révélant le côté félin d’une femme émancipée, nul doute que le bonhomme allait trouver chaussure à son pied, surtout quand on se souvient à quel point Vidocq se lâchait déjà assez fort dans le fétichisme (il y était question d’un tueur utilisant les cadavres de jeunes et jolies vierges pour forger son masque-miroir). Or, avec Batman le défi, Tim Burton et Michelle Pfeiffer avaient déjà capté avec brio l’essence du personnage, la révélant comme victime d’une société capitaliste corrompue et émancipée par un désir de vengeance presque enfantin, à l’instar d’un Batman qui, relégué à une simple silhouette jamais sortie du monde de l’enfance, ne devenait que l’ombre de ce que l’inconscient collectif qualifie de « héros ». Ce n’est donc par pour rien que ce personnage secondaire, à la fois iconique dans sa dualité et sensuel dans sa gestuelle, finissait par voler la vedette à l’homme chauve-souris.

Ici, Catwoman n’a plus grand-chose à voir avec tout ça. Son alter ego à visage découvert non plus, d’ailleurs : elle est décrite dès le départ comme une jeune femme maladroite, broyée par le système et épuisée par le poids d’un travail qui la prive de toute liberté. Pour illustrer tout cela en moins de cinq minutes, Pitof fait très fort en choisissant la méthode illustrative pour neuneu (également reprise par Sam Raimi dans Spider-Man 2, soit dit en passant) : Patience est maladroite parce qu’elle se cogne dans une quinzaine de personnes sur un trottoir en allant au boulot, elle est broyée par le système car elle n’est qu’une infime salariée sous-employée par un connard de businessman bourgeois (incarné par l’inénarrable Lambert Wilson, pas encore débarrassé de son rôle du Mérovingien dans les deux derniers Matrix), et un simple plan-séquence en super-accéléré nous montre à quel point, a contrario de ses collègues de travail qui sont sans cesse sur le qui-vive pour agir, elle reste collée à son bureau façon Super Glue sans être capable de prendre la moindre initiative. Bref, en résumé, voilà un personnage qui ne peut rien faire, et qui, une nuit, à la suite d’une malheureuse méprise qui va l’envoyer ad patres, ressuscite et décide de devenir autonome. Comprenez par là qu’il suffit qu’un chat en 3D lui souffle une espèce de fumée verdâtre dans la bouche pour que la belle revienne à la vie, que sa pupille se rétracte et qu’elle se retrouve doté d’un étrange pouvoir qui va lui permettre de tout faire. C’est-à-dire grimper sur les murs, dormir sur le haut de son armoire, bouffer du Kitekat au p’tit déj, sauver un gosse qui aurait pu chuter du haut d’une grande roue, et j’en passe.

Mais le reste est plus alléchant (sans mauvais jeu de mot) : vêtue d’un superbe costume de cuir à faire bander n’importe quel fétichiste sadomaso, la voilà qui s’en va faire la nique à tout ce que sa ville compte de truands, de gangsters, d’escrocs et de pourritures. Ce qui inclut bien évidemment son patron, ainsi que la femme de celui-ci, une garce supra-botoxée à laquelle Sharon Stone, décidément en panne sèche de carrière, prête sa blondeur diaphane et sa perversité artificielle pour une prestation qui tient davantage de la farce que du retour en grâce. Et pendant ce temps-là, un flic bôgoss et bronzé (Benjamin Bratt) se met à la draguer sans se rendre compte qu’il s’agit de la folle en costume de chat qui nargue la police depuis peu. Voilà à peu près ce qu’il faut retenir du script… Bon, on aura vite pigé l’arnaque rien qu’en admirant le générique de début. En effet, sous couvert d’une exploration graduelle de la félinité du sexe féminin, Pitof et les producteurs de la chose n’avaient que faire de la mythologie de cette formidable super-héroïne et n’avaient finalement qu’une seule idée en tête : faire en sorte que Catwoman devienne l’illustration bêta et consensuelle de cette forme d’émancipation racoleuse, à base de narcissisme et de féminisme pseudo-libertaire, que la télévision, ainsi que la presse féminine pour les midinettes de moins de 12 ans, véhicule aux femmes d’aujourd’hui.

Outre ses habituelles élucubrations visuelles mettant en valeur l’esthétisation du monde urbain et le déhanché d’une Halle Berry aux allures de biatche ultra-sexy, la mise en scène de Pitof enchaîne les grands moments de ridicule (mention spéciale au match de basket avec les Destiny’s Child en guise de bande-son !), multiplie les filtres esthétisants parmi les plus moches jamais vus dans un film, noie ses scènes d’action sous une épaisse mélasse de litière numérique (le pire reste sans conteste la ballade en moto, proprement illisible), charcute son découpage séquentiel sans que cela puisse avoir le moindre sens, et bousille chaque moment intimiste avec des dialogues neuneu qui n’ont rien à envier à ceux de Melrose Place. Etant donné l’ampleur du désastre artistique indiscutable que représente Catwoman, deux attitudes peuvent alors être adoptées. La première consistera à se vautrer dans le cynisme le plus total, jugeant le film à travers tout ce qu’il propose (c’est-à-dire, que des mauvaises nouvelles) et rejetant sans condition un nanar qui, sous certains angles, n’est pas loin de surpasser en délire flashy et outrancier ce que Joel Schumacher avait atteint avec ses deux épisodes de Batman. La seconde consistera à dépasser le simple potentiel nanardesque qui se déroule sous nos yeux et qui frise l’évidence au bout de dix minutes, pour se laisser aller à une analyse décontractée de tout ce qu’il ne faut pas faire dans un blockbuster digne de ce nom. Derrière sa carapace bien réelle de ratage intégral, Catwoman peut se voir comme le délire démesuré d’un incroyable cinglé, autoproclamé cinéaste sans qu’il sache ce que cela implique, et qui fait n’importe quoi avec sa caméra, son scénario, ses acteurs et sa direction artistique. Sur ce point, si l’on mesure la richesse de ses excès et la démesure avec laquelle il prend soin (ou pas) de les exploiter, le film devient non seulement vertigineux, mais également assez jouissif. Ce qui en fait ainsi un nanar paradoxal, parmi les plus bizarroïdes et les plus improbables jamais réalisés.

Réalisation : Pitof
Scénario : John Rogers, Mike Ferris, John Brancato, Theresa Rebeck
Production : Denise Di Novi, Edward McDonnell, Benjamin Melniker
Bande originale : Klaus Badelt
Photographie : Thierry Arbogast
Montage : Sylvie Landra
Origine : Etats-Unis
Date de sortie : 8 septembre 2004

1 Comment

  • Je préfère voir le film selon la deuxième option, car oui, si je reconnais les nombreux défauts, j’ai trouvé le résultat final relativement jouissif, certes hyper nanardesque, mais finalement divertissant. Et puis, Halle Berry en tenue sexy me ferait regarder n’importe quoi. Alors oui, les acteurs empochent le chèque sans étincelle, la mise en scène n’a aucun relief et surtout, le scénario hésite entre séquences ridicules (le match de basket vaut en effet le détour) et intrigue amoureuse peu intéressante. Mais voilà, si ce n’est pas le film que je revois dès que je le peux, il reste sympathiquement mauvais, et même attachant. Mystère du cinéma quand tu nous tiens. 

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