Catwoman

REALISATION : Pitof
PRODUCTION : Warner Bros, Village Roadshow Studios, Di Novi Pictures
AVEC : Halle Berry, Benjamin Bratt, Sharon Stone, Lambert Wilson, Alex Borstein, Frances Conroy, Kim Smith, Michael Massee, Byron Mann, Peter Wingfield
SCENARIO : John Rogers, John Brancato, Michael Ferris, Theresa Rebeck
PHOTOGRAPHIE : Thierry Arbogast
MONTAGE : Sylvie Landra
BANDE ORIGINALE : Klaus Badelt
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Action, Fantastique
DATE DE SORTIE : 8 septembre 2004
DUREE : 1h44
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Patience Philips est une artiste douée, mais maladivement timide, qui se contente d’un modeste emploi de dessinatrice publicitaire au sein du conglomérat Hedare Beauty, dirigé par le tyrannique George Hedare et sa femme ex-mannequin Laurel. Cette société se prépare à lancer un cosmétique miracle censé procurer aux femmes un visage et un corps à jamais immaculés. Ayant surpris par accident une conversation sur les terribles effets secondaires de ce produit, Patience est froidement tuée par ses patrons. Sous l’emprise d’une force mystérieuse, elle ressuscite et se réincarne, magnifiée, en une femme féline, sensuelle, d’une agilité et d’une force surhumaines : Catwoman. Libérée de ses complexes, celle-ci commence par régler quelques comptes et s’offrir certains plaisirs trop longtemps négligés…

La redéfinition de l’héroïne féline de DC Comics par Pitof exhale une forte matière théorique sous sa panoplie de gros nanar hypertrophié, bien trop barré en l’état pour mériter d’être torpillé sans préavis.

Encore un film de super-héros ? A vrai dire, non. Plutôt un film de monstre(s), voire même un film-monstre, une sorte de créature de Frankenstein à échelle filmique, résultant de cette chimie généralement foireuse que les huiles d’Hollywood ont coutume d’appeler un development hell. De ses premiers signes de production en parallèle de la production de Batman Forever en 1993 jusqu’à son bide ponctué d’une très belle moisson de Razzie Awards en 2004, le douloureux passif de Catwoman aura de toute façon cumulé tant de scénaristes (28 au total !) et de changements de direction pour justifier sa forme finale. Pour autant, le fait de (prendre le risque de) revoir la chose, et notamment après avoir pris le temps de disséquer un Batman, le défi clairement aux antipodes, s’est vite changé en une invitation à ne pas se montrer trop expéditif. Quand bien même on pensait le cas Pitof réglé depuis longtemps (on avait déjà fait le tour de la question en revenant sur Vidocq il y a deux ans), il demeure de toute façon trop fascinant pour mériter d’être bashé d’un revers de la main ou relégué aux oubliettes au profit de produits filmiques plus policés. Rien n’est simple là-dedans, et encore moins avec ce second long-métrage plus conchié que polémique, véritable traquenard hollywoodien qui aura valu à Pitof de quitter sa carrière de cinéaste aussi vite qu’il l’avait entamée (si l’on excepte un obscur téléfilm d’héroïc-fantasy roumain tourné en 2008 !). L’auteur de cette critique adorant se faire les griffes sur des accidents industriels trop effarants pour ne pas être un minimum suspects, le résultat finit par se montrer très voisin d’un Die Hard 5 dont l’aberration conceptuelle atteignait de tels sommets qu’elle finissait malgré elle par engendrer une intéressante lecture théorique du film. Et au vu du clash électrique qu’il provoque entre une matière narrative glaçante et une matière graphique bouillante, Catwoman nous fait presque friser le cas de conscience. Peut-être y avait-il un juste milieu à dénicher entre l’expérimentation nonsensique et le nanar hypertrophié.

Il est préférable de faire abstraction du personnage mythique tel que l’avait imaginé Bob Kane. C’est là autant un conseil pratique qu’une preuve de bon sens, dans la mesure où seuls Tim Burton et Michelle Pfeiffer avaient su en capter l’essence dans Batman, le défi, la révélant en victime d’une société machiste et corrompue qui s’émancipait sous la forme d’une féline chaotique et fantasmatique, drivée autant par la vengeance que par la dualité. Certes, tout ceci est encore présent ici, mais soumis à un étrange reloaded qui vise aussi bien l’héroïne que son alter ego à visage masqué. Sans doute pour acter le désir des producteurs de prendre leurs distances avec l’œuvre originelle, la Selina Kyle d’antan est ici devenue Patience Philips, jeune femme timide et introvertie qui travaille au sein d’une entreprise de cosmétiques. Surprise : en moins de cinq minutes, Pitof fait aussi fort que Sam Raimi sur Spider-Man 2 en optant pour la méthode illustrative pour neuneus. En gros, Patience est maladroite parce qu’elle se cogne dans une quinzaine de personnes sur un trottoir en se rendant au boulot. Elle est introvertie parce qu’elle bute sur les mots, roule les yeux comme un personnage de cartoon et se cale sur le schéma interne d’une adolescente un peu niaise – c’est à se demander si Halle Berry n’aurait pas régressé d’au moins vingt ans pour son rôle ! Elle est broyée par le système parce qu’elle n’est qu’une infime salariée sous-employée par un businessman supra-odieux (un Lambert Wilson toujours coincé en mode Mérovingien). Et pour couronner le tout, un plan-séquence truqué la montre collée façon Super Glue à son bureau pendant que ses collègues se meuvent en super-accéléré dans l’open space. Parce qu’elle a été témoin de ce qu’il ne fallait pas, la voilà envoyée ad patres puis ressuscitée après qu’un mau égyptien en 3D lui ait soufflé une espèce de fumée verdâtre dans la bouche. Et du coup, c’est quoi, ici, une « femme-chat » ? En vrac : pupille rétractée, démarche ondulante sur les lignes droites, feulement à gogo, varappe sur les murs, armoire utilisée comme bac à litière, cure de Kitekat au p’tit déj, sans oublier un affolant costume de cuir à faire bander tout fétichiste SM, histoire d’aller faire la nique à tous ceux qui veulent freiner la Patience dans son désir de liberté et d’émancipation.

Inutile de s’attendre à ce que le film entame le début d’un regard creusé sur la félinité ou la condition féminine, tant les scénaristes et producteurs de la chose n’avaient que faire de la mythologie d’un personnage aussi culte. Seule la vengeance d’une jeune femme contre une entreprise machiavélique qui commercialise une crème antirides aux effets secondaires néfastes sert ici d’enjeu superposé à la quête émancipatrice de Patience. Et du côté de la dualité, le tableau est encore plus gratiné. Par-dessus un précepte féministe énoncé en fin de bobine (vivre libre, indomptée et sans peur, bonne et mauvaise à la fois, garce avec les femmes et couillue avec les hommes) s’active surtout la transformation d’une ménagère un peu gourde en une fusion pénible entre une kleptomane amoureuse de bijoux et un parangon de frime kardashianisée. Ou comment finir par véhiculer une vision ultra-réac de la femme moderne, où le chemin vers l’émancipation se cale sur ce décervelage pseudo-libertaire, entretenu par les médias et le consumérisme ambiant avec les midinettes de moins de douze ans dans l’angle de visée. De la soumission pure et dure au culte du corps et du fric facile jusqu’à une valise entière de déhanchés de strip-club sortis d’un clip racoleur de RnB, Catwoman troque donc ainsi l’esthétisme gothique de Tim Burton pour un mauvais goût putassier que la mise en scène ultra-clinquante de Pitof relaie à merveille. Rien d’étonnant dans la mesure où Vidocq avait déjà donné le « la » de ses arabesques de bidouilleur : image psychédélique, cadrages quasi cubistes, caméra mobile sujette au looping, expérimentation plastique, lisibilité brouillée, numérique en veux-tu en voilà… Sans doute engagé pour tout ce qui ne relève pas d’un quelconque talent de conteur, Pitof revêt ainsi la panoplie du yes-man appliqué, sans attention portée à un scénario bêta qui enchaîne les papotages neuneu à la sauce Melrose Place, et mise tous ses jetons sur cette « flamboyance de l’excès » qui l’anime afin d’imposer sa patte. Un parti pris kamikaze qui, quoi qu’on en dise, rend le film aussi fou que cohérent dans cette idée d’une fuite en avant illimitée.

Comme si la présence d’un budget maousse l’avait encore moins bridé en matière d’élucubrations visuelles, le cinéaste s’en donne donc à cœur joie dans l’abus de filtres colorés, suresthétise chaque plan, noie sa narration sous une épaisse couche de litière digitale, et compresse son découpage jusqu’à priver les scènes d’action de tout repère spatial (le duel au basketball et la virée en moto battent ici des records en matière d’illisibilité !). A la question « qu’est-ce que l’œil humain peut réussir à discerner là-dedans ? », les réponses sont au final assez variées. Déjà les déambulations félines de Catwoman sur les toits de la ville, en soi très fluides et plaisantes à regarder. La première, qui la révèle enfin dans sa forme masquée définitive, présente en outre une belle idée de mise en scène : d’un travelling circulaire qui met en valeur sa silhouette à la manière d’un défilé de mode, le montage bascule soudain sur un découpage frénétique de l’action qui vise à lier deux plans autonomes par un mouvement de caméra identique (cet effet de « fausse continuité physique » a le don de créer un petit effet de désorientation). Ensuite ce goût de l’esbroufe XXL qui pousse Pitof à trafiquer le moindre petit photogramme, qu’il s’agisse de visages humains constamment déformés par la courte focale ou d’extérieurs urbains en 3D que la caméra fait mine de survoler à vitesse V. Enfin ce survoltage narratif qui comprime les (faux) enjeux et les (faux) raccords sur une durée de vie plus éphémère qu’autre chose, ne cessant ainsi d’effacer une idée au profit d’une autre, au point même qu’aucun des effets de bord résultant de la postproduction (le cinéaste enchaîna pas moins de douze jours de retakes à un mois de la sortie du film !) ne soit tangible à l’écran. Si Pitof considère aujourd’hui avoir donné naissance à un « monstre », il peut au moins se satisfaire d’avoir accouché d’un film qui ne ressemble à rien de « normal ».

Mine de rien, Catwoman force encore plus la sympathie lorsqu’il se fait le cousin de Vidocq, reliant un enjeu scénaristique à l’identité graphique du film qui le cimente. Même si Pitof n’est pas cette fois-ci (co)auteur du script, Catwoman prolonge bel et bien cette obsession du rajeunissement et du culte du corps, en la revisitant à nouveau sous un angle expérimental et fétichiste. D’un Alchimiste qui utilise l’âme et la chair des vierges pour fabriquer son masque-miroir jusqu’à une crème antirides qui promet jeunesse éternelle à qui s’en tartine, c’est à croire que le numérique chez Pitof serait l’esquisse d’un cinéma quasi cosmétique, guidé par cette utopie de la « netteté » comme preuve d’immortalité. Au fond, le vrai sujet du film est à puiser là-dedans, et non pas dans ce mythe de la femme-chat qui se retrouve réduit à un jeu de pure surface. En conséquence, le numérique étale sa griffe sur tout le film, notamment son casting. Méconnaissables à force de ne paraître ni neufs ni vieux, Lambert Wilson et Sharon Stone ressemblent à des avatars numérisés vivants de leurs incarnations d’antan : l’un singe son rôle de costard-cravate pince-sans-rire de Matrix Reloaded, l’autre surjoue la quadra botoxée et cocufiée qui titube parmi des portraits géants d’elle. Le fait que cette dernière occupe ici le rôle de la vilaine est autant un défaut qu’un atout. Un défaut parce que l’actrice de Basic Instinct, alors en panne sèche de carrière, rejoue ici une partition crypto-perverse qui tient plus de la farce que du retour en grâce. Un atout parce que ce rôle ingrat, voire ridicule, frise malgré tout la mise en abyme : surchargée de noirceur et de meurtrissures intérieures, riche d’une dualité à la fois maladive et désopilante (« Je suis une femme, j’ai l’habitude de faire des choses que je n’aime pas ! ») qui fait écho à celle de Patience/Catwoman. Le duel final entre les deux femmes décale ainsi le catfight tant attendu vers le clash de deux créations repassées à la palette graphique : Cat-Biatch contre Poison Tramell, les griffes de l’une révélant les rides sous les joues marbrées de l’autre, dans un espace numérisé où s’est propagé le culte du fake (omniprésence des projecteurs et des écrans publicitaires). Eternelle dichotomie corps/image où le beau et le ferme ne cessent jamais de tirer vers le laid et le flasque (et vice versa), fascinante matière théorique que Catwoman porte à un degré inédit pour mieux la mettre en perspective. Une audace qui, pour le coup, élève le film à défaut de le sauver. Drôle de paradoxe.

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