8 mm

REALISATION : Joel Schumacher
PRODUCTION : Columbia Pictures Corporation, Global Entertainment Productions
AVEC : Nicolas Cage, Joaquin Phoenix, James Gandolfini, Peter Stormare, Anthony Heald, Chris Bauer, Catherine Keener, Myra Carter, Amy Morton, Norman Reedus
SCENARIO : Andrew Kevin Walker
PHOTOGRAPHIE : Gershon Ginsburg
MONTAGE : Mark Stevens
BANDE ORIGINALE : Mychael Danna
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Thriller
DATE DE SORTIE : 10 mars 1999
DUREE : 2h03
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Détective privé à l’affût d’une affaire qui lui apportera enfin la notoriété, Tom Welles mène une vie banale avec sa femme Amy et leur petite fille. Lorsqu’une richissime veuve lui demande d’enquêter sur le film 8 mm qu’elle a découvert dans le coffre de son défunt mari, Tom bascule dans un univers dont il ne soupçonnait pas l’existence. Les sévices et le meurtre de la jeune inconnue filmés sur la bobine sont-ils seulement une perverse mise en scène ou bien une terrifiante réalité ?

Ce thriller malsain, qui mérite nuance et reconsidération au vu des accusations dont il fut l’objet, nous permet de rendre hommage au regretté Joel Schumacher, cinéaste dont le seul nom suffit à provoquer de violents débats cinéphiles et qui aura pourtant contribué à dynamiter un Hollywood trop timoré…

A chaque fois que je fais un long-métrage où le héros se salit les mains, les Français me qualifient de fasciste ou de républicain. Mais comment un libéral hippie comme moi peut-il être vu de la sorte ? C’est bizarre, parce que j’ai toujours imaginé les Français comme des gens sophistiqués ! C’est comme s’ils taxaient le personnage de Hamlet de fasciste !

Joel Schumacher – Interview, Mad Movies n°250, Mars 2012

Je crois que tout cela est lié à la notion d’auteur, très forte en Europe […] Quand je raconte une histoire, elle n’est pas arrachée à ma vie. C’est une histoire. Mais, oui, je peux comprendre que l’on puisse faire la confusion entre le point de vue du réalisateur et celui du personnage. Comme l’a dit Mike Nichols, les gens confondent souvent le contenu et l’intention. Ce n’est pas parce que vous mettez quelque chose dans votre film que vous le cautionnez. A ce moment-là, ne pensez-vous pas que Roméo et Juliette fasse la promo du suicide adolescent ? A une époque, on acceptait beaucoup mieux l’ambiguïté du cinéma […] Après avoir vu 8 mm, un de mes amis m’a dit : « Tu as eu assez de courage pour faire un film des années 70, et ils vont te tuer pour ça »

Joel Schumacher – Interview, Première n°318, Août 2003

Ces deux extraits d’interviews pourraient suffire à tout dire du profond malentendu qui a toujours entouré Joel Schumacher et son cinéma. Suscitant aussi bien la haine que la controverse, en particulier pour un tandem de blockbusters fluo-outranciers qui lui auront valu d’être considéré comme le fossoyeur de Batman, l’homme n’a surtout pas été gâté par l’intelligentsia critique française, les têtes de gondole de notre patrie du cinéma d’auteur à message ayant décidément du mal à tolérer l’existence d’un écart sur la question du point de vue (celui d’un film ou d’un personnage est-il nécessairement celui de son auteur ?). Sur le plan idéologique et politique, le flot d’insultes aura donc ressemblé à un torrent, taxant ad nauseam le cinéaste de réac, de facho, d’homophobe, de promoteur nauséabond de l’auto-défense et de la peine de mort (des motifs d’inculpation également adressés de tous temps à Sam Peckinpah ou à Clint Eastwood), quand bien même l’homme n’avait jamais rien caché de ses idées libérales, de son homosexualité ou de son effroi vis-à-vis de la montée des mouvements d’extrême-droite aux Etats-Unis. Cerise sur le gâteau, même la réception de son meilleur film – le génial Chute libre – frise encore aujourd’hui la schizophrénie totale, quitte à nous donner envie d’inviter tous ceux qui persistent à le lire de travers à prendre rendez-vous au plus vite chez un psy ou un neurologue (s’imaginer que le réalisateur serait favorable au pétage de plomb XXL d’un Michael Douglas hostile et intolérant a quelque chose de très inquiétant…). Toujours est-il que Schumacher, récemment emporté par un cancer à 80 ans, laisse derrière lui une fascinante filmographie, naviguant à loisir et par sens de la curiosité d’un genre à l’autre, passant du blockbuster made in Hollywood aux productions indépendantes, tout en ayant permis à de jeunes révélations de devenir de grandes têtes d’affiche (des stars comme Colin Farrell, Kiefer Sutherland ou Matthew McConaughey lui doivent sans doute beaucoup).

C’est surtout le virage progressif de Schumacher, opéré au début du nouveau millénaire suite à l’impressionnant rejet critique de Batman & Robin, qui va nous intéresser ici. Parce qu’avant d’être assez fou pour réinventer le bourbier vietnamien via un drame militaire d’une grande intelligence (Tigerland) ou d’enfermer Colin Farrell dans une cabine téléphonique le temps d’un formidable thriller-concept (Phone Game), le cinéaste démarra son trajet hors des grosses machines hollywoodiennes par ce très polémique 8 mm, thriller indépendant, malsain et ultra-violent, qui lui valut hélas à nouveau l’étiquette de défenseur de l’exécution capitale. Les raisons ? Il suffit d’abord d’en rappeler le synopsis : le détective privé Tom Welles (Nicolas Cage), marié et père d’une petite fille, se voit éloigné des affaires d’adultère pour lesquelles on l’emploie le jour où une riche veuve le contacte pour élucider une affaire visant son défunt mari, lequel avait conservé dans un coffre fort une bobine de film 8 mm montrant face caméra le supplice et le meurtre d’une jeune femme. Il suffit enfin d’en rappeler l’interprétation préconçue par les cerbères de la critique, lesquels avaient sans doute déjà le fiel aux lèvres et l’adrénaline pré-épileptique en berne avant de découvrir le film. En somme, à leurs yeux, Joel Schumacher ferait partie de ces auteurs putassiers qui, en prenant un personnage auquel le spectateur peut s’identifier et en le plaçant dans une dramaturgie où se salir les mains devient la seule option possible, revisiteraient à des fins purificatrices le fond dérangeant de tout thriller codifié. Et avec un sujet aussi effrayant et fascinant que les snuff-movies (mythe urbain désignant une catégorie de film X barbare dont la réalité reste sujette à caution), il paraissait si simple – et si révoltant – d’y voir Nicolas Cage en juge et bourreau prenant le relais d’une justice inefficace, surtout à partir du moment où les preuves ont été détruites par les ordures responsables de cette horreur 2.0.

Que doit-on vraiment penser de tout cela ? Que la presse française adore lire entre les lignes pour y dénicher coûte que coûte les traces d’un point de vue prédéfini ? Ou alors, qu’elle n’aurait pas suffisamment creusé le vrai enjeu d’un récit moins axé sur la vengeance que sur la descente aux enfers d’un homme bien sous tous rapports ? A revoir 8 mm aujourd’hui, le choix est d’autant plus vite fait que la filmo de Schumacher se révélait déjà nuancée sur la question de la vengeance. Si l’on met de côté Le droit de tuer (pénible adaptation de John Grisham au contenu douteux parce que trop caricatural et jamais réfléchi), les exemples ne manquent pas. Il suffit de se souvenir d’une scène-clé de Batman Forever, dans laquelle un dialogue a priori anodin entre Bruce Wayne (déjà Batman) et son jeune protégé Dick Grayson (pas encore Robin) s’avérait décisif, laissant l’un démonter la logique vengeresse de l’autre par un subtil effet de miroir. D’autant qu’avec Andrew Kevin Walker – encore auréolé de son travail sur le Seven de David Fincher – à l’écriture du script de 8 mm, il était clair que le parcours du détective Tom Welles aurait moins à voir avec le nettoyage de la pourriture qu’avec l’errance dans l’enfer de la souillure. Le script de Walker réactive ainsi cette idée d’un enquêteur lambda catapulté dans un univers poisseux, glauque et travaillé par les pulsions les plus extrêmes, du sadisme sexuel au voyeurisme morbide. En fouillant ce territoire allant de banals sex-shops revisités en supérettes du porno jusqu’à des sous-sols sordides où se monnaie du contenu bien plus hardcore, Schumacher prend objectivement acte d’un monde d’images où la déviance tend à devenir la normalité, comme régi par la quête et la consommation de plaisirs toujours plus osés. La surprise vient d’ailleurs. Si le déroulé de l’enquête ne dévie pas des conventions du film noir stricto sensu, le choix du lieu de l’investigation dit tout de la dent que le cinéaste devait avoir à l’époque contre ce fameux système qui n’aime rien tant que de dominer les esprits les plus vierges et de les exploiter à outrance. Des faits divers recensés par le cinéaste Kenneth Anger dans sa précieuse anthologie Hollywood Babylone jusqu’aux révélations récentes de l’affaire Weinstein, ce constat-là, disons-le, ne relève plus du scoop depuis longtemps.

Au fond, 8 mm ne serait-il pas une attaque contre l’exploitation des individus par la Mecque du 7ème Art ? Et le parcours de cette jeune fille brune assassinée ne rappelle-t-il pas celui d’Elizabeth Short, victime de la très célèbre et ténébreuse affaire du « Dahlia Noir » ? Certainement. La question du point de vue mérite toutefois un supplément de nuance. Cinéaste éclectique qui aime à considérer chaque nouveau film comme un défi doublé d’un grand voyage dans l’inconnu, Schumacher se montre ici aussi fasciné que dérangé par l’underground de la pornographie illégale, adoptant en cela vis-à-vis de son spectateur le point de vue de cet attachant vendeur de sex-shop (Joaquin Phoenix, encore peu connu mais déjà très doué) dont l’intérêt pour la culture au sens large – on le voit lire Truman Capote – et la faculté à évoluer en funambule dans un univers de déviances taboues sont ici clairement soulignés. Sa mise en scène, assez immersive sous une apparente facture illustrative, se coule dans des ambiances d’autant plus perturbantes que les repères de Welles se voient souvent déréglés par le visionnage de déviances filmées, ici intégrées au montage du film – l’ensemble reste toutefois light en matière de crudité graphique. En revanche, sa cristallisation de l’existence réelle du snuff ne relaie pas un point de vue orienté sur la réalité du contemporain, mais obéit plutôt à une lecture symbolique de cette même réalité. De ce fait, comme dans tout film de genre qui se respecte, le symbole devient la clé interprétative du parcours d’un protagoniste avant tout de plus en plus gagné par le Mal.

Si l’on s’en tient aux faits, Schumacher avance ici à rebours d’un Paul Schrader qui, dans l’inégal Hardcore, allait jusqu’à retourner l’exploration subjective et difficile de ce monde d’images interdites en chemin de croix lourdingue pour un catho tourmenté. Il ne suit pas non plus la logique théorique d’un Alejandro Amenabar sur Tesis, qui pointait du doigt notre voyeurisme morbide en s’attaquant de front à la mythologie du snuff. En fait, il serait plutôt à rapprocher d’un Michael Winner qui, dans le premier Death Wish (mais pas dans ses quatre suites consternantes !), filmait avant tout la souffrance intérieure d’un gauchiste moraliste (joué par Charles Bronson), dévasté par la violente agression de sa femme et de sa fille, que la douleur transformait peu à peu en homme de droite, contraint à jouer les justiciers maladroits et impulsifs dans une Amérique malade. Il en est de même pour le détective Tom Welles. L’horreur qu’il imaginait plus fantasmatique qu’autre chose ne l’était pas, les âmes damnées se sont révélées visqueuses à souhait (Peter Stormare et James Gandolfini singent ici les pornographes psychos) et le monstre était juste tapi sous les oripeaux de la mise en scène (sans son masque de cuir, le terrifiant « Machine » n’est qu’un visage banal et anonyme). Confronté à un mythe devenu réalité, il devient à son corps défendant un archétype, un authentique « chevalier qui doit terrasser le dragon ». D’où la scène la plus polémique du film : sa réticence à embrasser ce rôle et son désir d’expier la violence qui le ronge l’amènent à réclamer auprès de la mère de la jeune fille l’autorisation de tuer son meurtrier. Enragé, meurtri, désormais sur le point de devenir ce qu’il n’aurait jamais pensé – ou voulu – devenir, Welles avance à l’aveugle dans les ténèbres, jusqu’à se retrouver face au dragon à éliminer.

Au vu d’une telle logique, la fin du film devrait logiquement apporter de l’eau au moulin des détracteurs du film, comme si l’évolution du parcours de Welles n’avait comme seule porte de sortie qu’un nettoyage arbitraire des pollueurs d’âme. Il n’en est pourtant rien, vu la façon dont Schumacher choisit de balayer tout apaisement en laissant la noirceur gagner les contours de l’image et la douleur persister au sein même des ultimes interactions humaines. Le happy end purificateur que d’aucuns n’ont cessé de stigmatiser ici et là avait plutôt valeur de dénouement à l’ambiguïté plus prononcée. Même en cherchant le réconfort et la rédemption auprès de sa cellule familiale (« Sauve-moi », dit-il en pleurs à sa femme au retour de sa vendetta), même en recevant une lettre de remerciements de la mère de la victime (lettre qui insiste sur l’impossibilité d’atténuer toute forme douleur par la vengeance), il est difficile de déceler une quelconque trace de sérénité chez Welles lors de la scène finale. Si l’on s’en tient aux conventions du vigilante, l’intérêt de ce genre incompris tient moins dans la mise en pratique expiatrice des préceptes de la loi du Talion que dans la peinture d’une réalité déshumanisée qui laisse ses idéaux les plus purs tomber en putréfaction. A titre d’exemple, il suffit de repenser au climax du fulgurant Death Sentence de James Wan, authentique marche funèbre qui laissait Kevin Bacon à l’état d’épave défigurée juste après avoir occis les responsables de son malheur. En tant qu’œuvre ténébreuse sur le regard et le Mal, 8 mm rejoint ainsi cette catégorie de thrillers âpres et amers, élaborés comme des marches funèbres, sans prêt-à-penser douillet ni bonne conscience hypocrite. Des films radicaux et sans compromis, qui, à l’image de tout ce qui caractérisait le cinoche US des années 70, carburent à l’ambiguïté pour troubler les repères et les acquis de leur public, les encourageant de ce fait à davantage d’acuité vis-à-vis des images et de l’industrie qui les engendre. N’était-ce pas ce que l’affiche du film de Joel Schumacher suggérait déjà à merveille ?

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