21 jump street : L’explosion pop

REALISATION : Phil Lord, Chris Miller
PRODUCTION : Columbia Pictures, MGM, Relativity Media, Original Films
AVEC : Jonah Hill, Channing Tatum, Brie Larson, Dave Franco
SCENARIO : Mike Bacall
PHOTOGRAPHIE : Barry Peterson
MONTAGE : Joel Negron
BANDE ORIGINALE : Mark Mothersbaugh
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Comédie, Action
DATE DE SORTIE : 06 juin 2012
DUREE : 1h49
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Au lycée, Schmidt et Jenko étaient les pires ennemis, mais ils sont devenus potes à l’école de police. Aujourd’hui, ils sont loin de faire partie de l’élite des flics, mais ça pourrait changer… Mutés dans l’unité secrète de la police, l’équipe du 21 Jump Street, dirigée par le capitaine Dickson, ils vont troquer leur arme et leur badge contre un sac à dos et se servir de leur physique juvénile pour infiltrer un lycée. Le problème, c’est que les ados d’aujourd’hui ne ressemblent pas du tout à ceux de leur époque. Schmidt et Jenko pensaient tout savoir des jeunes mais ils sont complètement à côté de la plaque. Ils vont aussi vite s’apercevoir que certains problèmes de leur propre adolescence sont loin d’être réglés. Les revoilà face aux angoisses et aux terreurs des ados, avec une mission en plus…

Dévorer les dernières plus grandes séries ou les films les plus enthousiasmants conduit parfois à un bilan vertigineux. Au-delà de la facilité de l’outil « méta », on ne peut que se réjouir de l’extension assez fascinante d’une nouvelle façon de voir les choses. Une espèce de culture qui lie toutes les cultures ! Comme si un seul médium suffisait pour tous les regrouper. Comme si d’une seule histoire, on pouvait résumer des années d’œuvres marquantes, de gimmicks et de codes esthétiques ou narratifs. Le règne de la référence.

Tout plein d’exemples en vrac s’entremêlent. Le spécimen Les Simpson, où absolument tout (films, séries, peintures) est remanié avec humour, allant parfois jusqu’à restituer la saveur toute particulière du matériau d’origine (ainsi l’épisode Mais qui a tiré sur Mr Burns ? ravira les fans d’Hitchcock). Community, la création de Dan Harmon, où l’étude d’un groupe humain se produit sous l’angle d’hommages référentiels divers. On y cause du suicide par une partie de Donjons et Dragons, on teste son esprit d’équipe en revisitant des années de films d’action ou de western, on y tue le père en jouant aux jeux vidéo. Autant d’allégories tenant du jamais-vu ! Spaced, tout comme les autres délires d’Edgar Wright (Shaun of The Dead, Hot Fuzz, Scott Pilgrim, Le dernier pub avant la fin du monde) laisse la contre-culture (zombies, film d’action, activités vidéoludiques) envahir généreusement la vie quotidienne. Cette culture fait partie de l’existence des persos comme du spectateur, et elle ne cesse de s’incruster dans les actes les plus plan-plan, moins transcendance cathartique qu’allégorie poétique. Comme si de rien n’était. Bob L’éponge Le Film porte sur l’enfance de l’art, c’est-à-dire la plus libre des philosophies : il est donc clair que le cartoon le plus dingue n’y pouvait que rencontrer le rock le plus déchaîné, au sein d’un même métrage. Un film comme Detention, entre quelques clins d’œil à Justice Sauvage ou à La Mouche, se sert de Scream comme de référence charnière pour expliquer la note d’intention de l’œuvre : un teen movie très années 90, bourré de décalages et de pichenettes complices, où chaque regard porté vers telle influence est complètement assumé. On peut toujours en revenir au Last Action Hero de McTiernan : dans un microcosme où réalité morne et fiction libératrice contrastent furieusement, la mort prend logiquement l’apparence de celle du Septième Sceau de Bergman.

Dans tous ces cas, l’usage de la référence n’est pas que tape-à-l’œil. C’est une technique qui est pleine de sens. La référence est parfaitement assimilée et honnêtement exploitée.

Bref, la conclusion à en tirer, c’est que cette manœuvre n’est réjouissante que quand elle est réfléchie. Il s’agit de saisir l’essence même de l’art réapproprié dont il est question. Et pour le comprendre, rien de tel que 21 Jump Street. L’ambition d’une comédie si génialement potache semble des plus foldingues. Le défi : porter sur grand écran la série éponyme, ce hit des années 80 qui fit connaître Johnny Depp. Le bellâtre y incarnait un flic, devant pénétrer à l’intérieur du milieu des jeunes à problèmes. Maintenant, oubliez la série, oubliez tout. Vous voilà face à des amateurs de salade macédoine. Tout mélanger pour mieux réunir. Et à bas l’idée conformiste qui voudrait que le public soit égaré : ayant totalement adopté les colorations des genres les plus populaires, ce dernier y reconnaît pas moins de trente piges de films célébrés. Son désir de citer des titres à l’envolée lui fait vite saisir que ce divertissement ne se réfère pas qu’à deux-trois films mondialement connus, mais aux racines mêmes de stylistiques cinématographiques.

Dans un excès de créativité cinéphile ahurissant, Jonah Hill (Supergrave, En Cloque mode d’emploi) et Michael Bacall (co-scénariste de Scott Pilgrim) prouvent que le meilleur usage que l’on puisse faire de la référence, c’est de l’analyser. L’univers qui est mis en place doit être compris des investigateurs pour rester tout à fait fluide. Potacherie débile, 21 Jump Street dynamite le produit d’origine pour affirmer la puissance d’un nouveau panorama cinématographique, fait des farces les plus énormes (Ron Burgundy, Ricky Bobby). Ce panorama de la dumb comedy, source des pitreries les plus insensées et de la vulgarité la plus salvatrice, ce n’est qu’une partie de l’iceberg ! Une fois les deux flics-taupes plongés dans le monde du lycée, c’est un mariage des cinématographies qui se produit, comme si un film pouvait en contenir quatre.

Le what-the-fuck d’un stoner movie (ces films de drogués à la Smiley Face) rencontre les sigles archétypaux du buddy movie. Le buddy movie, popularisé sous l’ère de Shane Black, confrontant deux figures contraires alliées au service de l’ordre, n’est pas seulement remanié. Il est parasité ! Parasité par une autre voix bien connue, celle du teen movie. Le film pour ados, Hill le connaît bien : il a joué dans Supergrave, qui par moment n’a rien à envier au cinéma de John Hugues (Breakfast Club). Mais, énième surprise, rien de bien prévisible là aussi. Car dans cette nouvelle peinture des clichés revisités, le film pour ados est renversé. Le loser de petit gros du passé (c’est-à-dire, les glorieuses eighties, c’est-à-dire…John Hugues), devient le beau gosse, la star du bahut, s’acoquinant avec une mignonne camarade…quand l’athlète se met à traîner avec les nerds ! Alors que certaines perles useront des stéréotypes pour mieux dérouter (Lolita Malgré Moi en tête), 21 Jump Street explique que tout a changé, rappelant l’essence progressive voire militante du genre (Revenge of the nerds en est un bel exemple). Les règles sont transgressées. Ne reste-alors que les moyens du film d’action pour apporter une nouvelle option. Puisque si les années 80 sont perçues comme un mètre-étalon (Die Hard sera cité), c’est le décadentisme du film bourrin next gen qui détonne : Channing Tatum représente le blockbuster moderne (G.I Joe !) tandis que le producteur n’est autre que Neal H.Morritz, l’investigateur foufou des XxX, Fast and Furious et autres Torque, la route s’enflamme. Et oui, il est bien question de ces films de l’étalage technologique, des tronches taillées au marteau (Ice Cube) et de l’explosion plus-grande-que-la-vie, faisant volontiers passer Renny Harlin pour un fin poète. Ce qui est offert, c’est un versant volontairement comique des bombes de Moritz : une poursuite époustouflante se conclut ici sur une explosion phénoménale…de poulets ! Si chaque son perturbe l’autre, c’est finalement pour créer une mélodie furieusement atypique.

Une fusion pop. Fusion générant les émois cinéphiles les plus divers, du gag visuel littéralement « défoncé » du bulbe qui aurait autant sa place dans Hé Mec ! Elle est où ma caisse ? que dans un clip du Lonely Island…au gravos libérateur d’un Bad Boys II (comme ce pénis à terre qui aurait fait rigoler le Bay amateur de fornications de rongeurs).

Dans cette cour de récré pour fondus de pellicules, on explique textuellement les notes d’intention les plus explicites qui soient. Primo : on a plus d’idées. Le but, c’est de refaire le pire des années quatre-vingt. Deusio : il faut assumer ses stéréotypes. Quel joli pied de nez au final ! La victoire du « bon flic » se fait à coups de flingue dans les parties. Les boum-boum des grosses machines d’antan ne fonctionnent même plus. Plus besoin d’attirail pour mettre sur écoute, il suffit juste d’un iPod et d’un bon Mac. Et quant aux stéréotypes, ils ne sont, comme dit plus haut, qu’illusion.

Mais cette raillerie d’un medium, digne de Daniel Waters (voir le désabusé Ford Fairlane), c’est une façade pour cacher un respect profond du cinoche, dans ce qu’il a de plus fun. Bal de fin d’année typique des teen movies (romance), usage abondant de l’iconique spécifique au cinéma d’action (ralentis en pagaille), politiquement incorrect des comédies US (langage ordurier, satire, et situations anarchiques), chaque élément définit à lui seul un type de cinéma, et chaque type de cinéma devient inséparable de l’autre. Pont culturel encore une fois. Car, vous verrez, chaque tape sur l’épaule n’est pas innocente. A la manière de ce caméo de Johnny Depp, où la séquence-émotions nécessaire n’a pas lieu comme c’était attendu (entre nos deux protagonistes) mais à travers l’échange entre un autre duo, celui de la série originelle ! Et le film est en permanence ainsi : une fête, où tout est permis.

Et lors d’un générique de fin maousse, une musique dance très contemporaine surligne le dynamisme des images projetées à l’écran. Explosions, torrents de fric, couchers de soleil, mec en feu, nanas en petite tenue, drapeau américain, flingues ! Et chaque scène de passer du mythique au débile (un chef d’œuvre tel que No pain no gain mélangera les deux), puisque tous ces tons se sont assez mixés pour signifier autant la private-joke (chaque symbole est la personnification d’un membre du casting) que le best-of youtube déluré, la parodie insouciante que l’étude précise de la conception d’un film suivant ce qui le caractérise. Le spectateur est « overdosé » d’icônes, qui tiennent autant de la farce pour individus en puberté (symboles sexuels a gogo) que du blockbuster le plus atomique qui soit. Quant aux sons électroniques volontiers bourrins qui servent de sauce à ce plat, ils évoquent cet autre film scénarisé par Michael Bacall qu’est Projet X.

La régression devient une forme de transcendance : nous abreuver de ce résumé visuel (réunissant tout ce dont il a été question plus haut), c’est revendiquer le concept d’un film, le porter en étendard, tout en faisant part de cet élément indétachable de la contre-culture…la subversion. Ainsi Jonah Hill abordait d’emblée l’allure d’un politiquement incorrect Slim Shaddy (The Real Slim Shaddy), personnage pour le moins curieux inventé par le rappeur Eminem, outrancière déformation de ce dernier portée sur la grossièreté. Savoureuse grossièreté verbale et vulgarisation des mondes cinématographiques ne sont pour ainsi dire pas incompatibles…

Et, encore une fois, l’intelligence naît de la débilité la plus assumée. L’explosion POP a bien eut lieu.

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