La série de la BBC coproduite par HBO réunit tous les ingrédients signature de la chaîne américaine : sexe, drogue, aucun tabou ; le tout transposé à la City londonienne, avec un petit air de Succession.
Industry, le show délétère et addictif
Industry, disponible sur HBO Max, est une expérience aussi douloureuse qu’addictive, chaque épisode étant un peu plus inconfortable et anxiogène que le précédent. La galerie de personnages est d’abord très touchante ; on assiste à l’intronisation de jeunes recrues chez Pierpoint, banque d’investissement, on perçoit leurs espoirs, leurs doutes quant à leur avenir dans ce milieu. En tant que stagiaires, ils sont chacun liés à un tuteur mais finalement lâchés dans le grand bain sans véritable processus “d’onboarding”.
Le premier épisode de la série fait l’effet d’un Grey’s Anatomy dans le monde de la finance, une fournée d’étudiants qui découvrira le monde du travail à la dure, notamment les jeux hiérarchiques qui le composent.
Très vite, on cerne qui vient d’un milieu défavorisé et souhaite gravir l’échelle sociale, qui doit au contraire se montrer digne de son milieu d’origine. Mais au fil de la saison, les aspirants banquiers d’affaires se construisent en anti-héros. Il n’y a là, au fond, rien d’étonnant : que pourrait-on attendre d’étudiants en finance sinon des ambitions dévorantes ? Dévorés par l’hybris, les luttes d’égo plus que par des motivations financières, ils observent leurs aînés avec un mélange d’admiration et de crainte.

La série nous repaît de ses personnages ambivalents — et le spectateur en redemande. Depuis plusieurs années, on dit « consommer » des séries, et le terme n’a rien d’innocent. On en veut toujours plus, on en veut toujours plus vite, et surtout, on en veut du anti-héros. Alors Industry nous en sert, sans retenue apparente, presque à satiété. Harper, Yasmin, Eric et les autres rejoignent ainsi la ligue de ces figures troubles, en vogue sur le petit écran depuis les années 2000. On se rappelle d’ailleurs que Jim Profit avait été annulée en 1996, mettant en scène un jeune arriviste, scénario trop cynique pour la douceur des années 90. Dix ans plus tard, naissait Dexter chez Showtime, pour défrayer la chronique. Industry s’inscrit dans cette lignée et nous propose des personnages ambivalents, passionnants, qui susciteront parfois notre compassion, jamais autant pathétiques que les héros de Succession, eux aussi victimes du système.
Quand la gauche libérale s’approprie les luttes contre les discriminations
Industry est aussi brillante que Succession dans son approche du féminisme et des discours issus de la gauche néo-libérale (plus ou moins la ligne idéologique de Shiv Roy). Certains personnages nous paraissent d’entrée de jeu abjects, d’autres sont peints à travers un tableau moral plus nuancé, parfois même carrément contradictoires. Les deux personnages qui se revendiquent garantes d’un certain ordre moral, Daria et Sara, ne le font peut-être pas pour les bonnes raisons… Elles réclament une moralisation du monde de l’entreprise et de la finance, une révolution du système et de ses valeurs ; jusque-là, rien de révoltant. Cependant, elles méconnaissent toutes deux Gus et Harper, leurs forces et faiblesses. En ne les voyant que par leur position sociale, elles les essentialisent. Gus est un collaborateur noir, Harper vient d’une université mal cotée et serait la preuve d’une élévation sociale ; mais que savent-elles d’autre à leur sujet ?
Quand Gus et Harper échangent avec Sara, ce n’est jamais sur des sujets de fond, ni sur leurs compétences. Leurs interlocutrices semblent même méconnaître leurs performances. Le personnage de Daria paraît toutefois plus nuancé et moins opportuniste que Sara : elle loue les mérites de Harper et en reconnaît les qualités ; elle lui a même permis de se confronter à des cas clients exigeants, gage de confiance et preuve d’une volonté formative.
On réalise qu’ils ne sont pas vus pour ce qu’ils sont, mais seulement pour leur statut de victime potentielle.
C’est aussi le cas de Yasmin, la jeune femme est d’ailleurs constamment sous-estimée par ses collègues et ses supérieurs, réduite à sa plastique et à ses origines sociales. C’est sous cette lumière que l’on peut comprendre, sans jamais excuser, les choix de Harper. Elle refuse de participer à la moralisation de l’entreprise, car elle n’en serait pas réellement actrice. Elle ferait figure de marionnette, au service d’une communication institutionnelle trop vertueuse pour être sincère. C’est pourquoi des personnages qui ont été soit harcelés soit témoins de harcèlement peuvent entrer à leur tour dans la peau de l’oppresseur. En tournant le dos à une carrière de lanceur d’alerte, ils espèrent trouver connivence avec leurs aînés, pour in fine les destituer.
Industry : quand David se rêvait dans la peau de Goliath
Despotes à la place des despotes
Les protagonistes de la série ont une vision bien à eux de l’élévation sociale, largement dépolitisée ; une vision qui rappelle l’amoralité de Parasite. Le parallèle est frappant : pour s’élever, il ne s’agit pas de démanteler le système, mais d’en atteindre le sommet, de prendre la place des puissants, de s’extraire du marasme dont on est issu. Ils cherchent ainsi à mimer leurs tuteurs, à en reproduire les codes, avec, en ligne de mire, la possibilité de les destituer. C’est particulièrement visible chez Harper, qui rejette son milieu d’origine et accepte même de renier une part de son identité : en retirant son piercing.
Gus, en revanche, se situe ailleurs. Issu d’un milieu extrêmement favorisé, formé à Eton, il n’est pas dans une logique d’ascension sociale au sens classique. Et pourtant, il sait ce qu’il représente. Noir, et conscient de son homosexualité qu’il dissimule, il porte en lui cette double appartenance minoritaire. Sara, sans avoir accès à toute cette réalité, le renvoie malgré tout à une forme d’altérité. Elle lui fait comprendre que sa place parmi les puissants ne va pas de soi, même dans un contexte qui se veut progressiste ; une manière, d’exercer une pression et d’essentialiser, encore.
Pierpoint : un Metropolis financier
Le building qui abrite Pierpoint fait l’effet d’un Metropolis moderne : les statuts sociaux s’expriment dans la verticalité. Le desk est perçu avec mépris par les autres services. Le restaurant d’affaires, tout en haut du building, n’est pas accessible au commun des mortels ; il est réservé aux associés et aux grands pontes de la firme. On ne le découvre d’ailleurs qu’en fin de saison, preuve du caractère presque sacré du lieu.
Ce milieu est construit en strates sociales pré-définies, et aucun poste n’est véritablement sécurisé : tous sont sur la sellette. Là-bas, tout est en perpétuel mouvement, mais rien ne change jamais vraiment.
Et les jeunes recrues d’adopter une position inconfortable : elles subissent les mécanismes toxiques qui structurent le système tout en étant fascinées par lui. Ce n’est pas une version édulcorée qui les attire, mais bien le système tel qu’il est. Elles tirent peut-être même une forme de fierté à y évoluer, dès lors qu’elles se savent issues de luttes féroces. Une forme de masochisme affleure dès l’ouverture de la saison : souffrir au travail deviendrait la preuve d’une plus grande valeur. Les perspectives de changement, lorsqu’elles émergent, sont systématiquement avortées ; les portes entrouvertes sont aussitôt refermées, au nez du spectateur.
Femmes fatales new age
Industry : l’érotisme pour reprendre le pouvoir
Le personnage de Yasmin est fascinant dans son rapport au féminisme. Elle aurait pourtant toutes les raisons de s’y engouffrer tant la toxicité qu’elle subit est frontale. Là où celle d’Eric face à Harper reste diffuse et difficile à nommer, celle de Kenny est caricaturale : propos graveleux, avances insistantes, menaces. Chez Pierpoint, toutes les femmes évoluent dans un patriarcat sclérosant. Et pourtant, Yasmin ne s’inscrit pas dans cette voie. Lors d’une présentation, une étudiante l’interpelle directement et lui reproche son appartenance à Pierpoint en développant un discours féministe militant. Yasmin perd toute contenance, elle bafouille… La situation est d’autant plus inconfortable que c’est un collègue masculin qui intervient pour la défendre, affirmant qu’elle n’est pas opprimée, qu’elle peut au contraire révéler son talent et prendre des initiatives. Cette prise de parole la sauve autant qu’elle la disqualifie, puisqu’elle entérine l’idée qu’elle ne peut pas se défendre seule, c’est pourquoi elle lui envoie un regard noir. La scène se prolonge d’ailleurs par une humiliation supplémentaire, lorsqu’elle est prise à partie et recouverte de peinture.
Et c’est là que le bat blesse : elle reprend le pouvoir dans un nouveau lieu, celui de la sexualité.

En cela, Yasmin s’inscrit dans un héritage qui rappelle les femmes fatales du film noir des années 40. Ces dernières se posent en figures émancipatrices mais en exploitant les failles du système plus qu’en cherchant à le renverser. Face à des hommes construits comme dominants mais pétris de fragilités — ce que certaines analyses ont désigné comme le weak man — elles jouent de leurs atouts. Yasmin procède de manière comparable, mais dans un contexte contemporain. Elle adopte une manière de s’habiller très classique, arborant des tailleurs impeccables et des coupes sobres. On sent qu’elle évite les tenues trop “sexy” pour ne pas attiser les regards lubriques. Elle joue les « petites filles modèles » pour se conformer aux attentes mais elle s’éloigne de son « vrai self ».
Ce positionnement n’est pas neutre : il semble aussi répondre à une image à maintenir, notamment vis-à-vis de sa mère. Cela se retrouve dans sa manière de parler à ses supérieurs. Elle se montre respectueuse, parfois excessivement, avec une forme d’obséquiosité dans certaines interactions : elle écoute, acquiesce, évite la confrontation directe. Elle adopte une position basse, parfaitement ajustée aux attentes hiérarchiques. Dans l’intimité, en revanche, elle exprime des fantasmes débridés et se plaît à choquer les hommes. Elle se montre parfois maligne, ce n’est plus la petite fille modèle, mais une femme qui fait languir la gente masculine et use de ce stratagème pour les avoir à sa botte. En femme fatale, elle comprend les mécanismes du désir masculin et s’en sert pour retrouver du pouvoir. Yasmin oscille donc entre retenue et exubérance, révélant une double personnalité qui trouble ses collaborateurs.
Industry : un autre type d’empowerment
Le personnage de Daria se découvre avant tout à travers le regard de Harper, et ce regard est dès le départ placé sous le signe de la méfiance. Pourtant, Daria lui propose son aide, son accompagnement ; elle souhaite devenir, en quelque sorte, sa formatrice. Et d’ailleurs, elle lui reproche de trop s’appuyer sur Eric, comme si Harper ne faisait pas confiance à Daria. Peut-être que Daria comprend bien le danger que représente Eric pour une jeune femme, mais peut-être aussi qu’elle se sent menacée par la présence de Harper et qu’elle voit en elle une véritable rivale. Daria aimerait se poser en alliée, c’est en tout cas ce qu’elle affiche, mais on peut tout de même douter de ses véritables motivations. Est-ce qu’elle ne cherche pas à apparaître dans l’entreprise comme la représentante du féminisme, comme celle qui incarnerait une forme de révolution interne, qui viendrait changer les paradigmes et faire de Pierpoint une entreprise plus « éveillée », plus woke ? Mais Harper est très méfiante. Elle ne cherche pas une solidarité de genre, elle cherche une reconnaissance fondée sur ses compétences. Cette alliance que Daria lui propose ne la rassure pas vraiment ; elle introduit plutôt une distance entre les deux femmes. Daria, néanmoins, n’est pas très loin de gagner sa confiance. On voit que les deux femmes se rapprochent au milieu de la saison, autour d’un verre, après une soirée arrosée.

Cette tension trouve un point de bascule, un véritable pivot, lorsque Daria refuse de croire Harper. Cette dernière évoque une agression sexuelle qui aurait été commise par une cliente, et la scène dans l’ascenseur est d’une grande violence. Daria ne se montre pas du tout à l’écoute et accuse même Harper de mentir éhontément. De manière très ferme, Daria remet Harper à sa place et l’accuse de salir le combat des féministes. C’est à ce moment-là que Harper semble se briser, et la confiance qui commençait à s’installer en elle vole en éclats. Ce refus n’est pas anodin ; il entre en résonance avec des analyses bien établies des théories féministes. Une victime est rarement reconnue comme telle si elle ne correspond pas à certaines attentes implicites. On distingue parfois — et de manière très malveillante, malsaine — la « bonne » victime de la « mauvaise » victime. Dès qu’elle dévie, par son comportement, par son passé, par la manière dont elle exprime ce qu’elle a vécu, sa parole est fragilisée. Par exemple, une victime devrait montrer ses émotions de manière sincère et probante. Elle devrait pleurer, mais pas trop pleurer. Une victime imparfaite devient suspecte, et l’opinion publique, en général, a une perception très limitée du trouble de stress post-traumatique ; elle juge souvent en dépit du bon sens, sans maîtriser les arcanes de la psychologie de la victime. Or, on sait bien que chacun réagit différemment aux traumas vécus, et que certaines personnes peuvent être totalement prostrées.
Harper, elle, manifeste ses émotions autrement. Elle pleure rarement, elle paraît très résiliente face au stress, mais est aussi souvent en proie à des crises d’angoisse, comme si elle était dévorée de l’intérieur par les énergies qu’elle contient. Si elle ne manifeste pas une émotion jugée suffisante ou adéquate, alors le doute s’installe. Et n’a-t-elle pas déjà menti à ses supérieurs ? Ne pourrait-on pas en profiter pour tout disqualifier chez elle ? Or, être un allié, dans cette perspective, ce n’est pas trier les paroles recevables et celles qui ne le seraient pas ; c’est être capable d’entendre toutes les victimes sans les disqualifier d’emblée, et de ne pas évacuer une partie de leur discours. Cette défaillance est d’autant plus marquante qu’elle émane d’un personnage qui semblait vouloir incarner une forme de conscience critique au sein de l’entreprise. En ne croyant pas Harper, Daria reproduit des mécanismes qu’elle était supposée contester.
Et on voit qu’en réalité, elle utilise aussi le discours féministe pour briller et pour destituer Eric, avec qui elle entretenait déjà de mauvaises relations, parce qu’elle aspire elle-même à atteindre le sommet de l’entreprise.
Elle utilise également son statut de femme dans sa manière de communiquer avec les clients : davantage en rondeur, davantage dans la psychologie, dans le petit bavardage, avec un style beaucoup moins agressif qu’Eric.

Une autre ligne de fracture apparaît alors, plus discrète mais tout aussi déterminante. Daria et Harper ne partagent pas les mêmes codes. Daria s’inscrit dans une féminité relativement identifiable, dans sa manière de parler aux clients, dans son attention portée à la relation, dans une certaine douceur qui structure ses interactions. D’ailleurs, elle en fait une véritable marque de fabrique : elle demande à Harper de chronométrer les échanges avec les clients à l’aide d’un petit sablier, et d’introduire systématiquement trois minutes de small talk. Elle affirme que c’est là une spécificité féminine : créer du lien, adoucir l’échange, amadouer l’interlocuteur. Harper, elle, est très choquée par ces méthodes. Elle veut faire du business comme les hommes, comme Eric, son mentor. Sous cet angle, Daria se rapproche davantage de Yasmin, et l’on comprend pourquoi une forme de complicité peut naître entre elles : elles partagent des codes, une manière d’habiter leur position. Harper, à l’inverse, apparaît presque comme l’alter ego d’Eric. Elle adopte un style plus direct, plus frontal, souvent perçu comme masculin, y compris dans sa manière de s’habiller. Elle porte des pantalons, pas de tailleurs, pas de talons. Sa coiffure, son dressing traduisent quelque chose de moins précieux, au sens où elle ne cherche pas à incarner les codes traditionnels de la féminité.
Ce décalage nourrit une forme d’incompréhension entre les deux femmes, et contribue aussi à isoler Harper, qui ne trouve pas en Daria l’alliée qu’elle aurait pu espérer, ni même un espace de reconnaissance stable. Finalement, il n’y a absolument aucun personnage à sauver. Tous sont pétris des contradictions de notre société, mais tous sont unis par un égo et une quête de pouvoir qui irradient et conditionnent leurs décisions. Et le rapport entre l’argent, la sexualité et la drogue est particulièrement intéressant : ces trois dimensions s’entrelacent, se répondent, comme les niveaux d’une même pyramide. Rien n’est isolé, tout circule.
Industry en toute transparence
La City claustrophobique
La ville de Londres n’est jamais vraiment incarnée à l’écran. Les personnages ne font que la traverser, sans jamais s’y ancrer ni s’y épanouir. Elle reste un décor fonctionnel, un espace de circulation plus qu’un lieu de vie. Le jour, les personnages sont enfermés dans le building de Pierpoint ; c’est seulement la nuit, lorsqu’ils en sortent, que la ville se laisse entrevoir, à travers ses lieux de fête, ses excès, ses dérives. Pierpoint devient alors un espace à part entière, qui rejoue à lui seul les dynamiques sociales de la ville.
On peut parler d’un microcosme, au sens presque foucaldien d’hétérotopie : un lieu circonscrit qui cristallise les rapports de pouvoir qui animent la société.
Pierpoint se fait l’écho des vilipendages, des tensions, des turpitudes de la société britannique — et plus spécifiquement de cette jeunesse londonienne qui se rêve déjà au sommet. Car au début de la série, quelque chose frappe : ces jeunes recrues ont parfois l’allure d’adolescents — je dis bien adolescents — qui jouent aux hommes d’affaires sans en être encore véritablement. Ils endossent les codes, les gestes, les postures, mais quelque chose sonne encore faux, comme si le costume précédait l’incarnation. Et c’est précisément ce décalage qui rend leur trajectoire aussi violente.
Nos apprentis banquiers deviennent addicts aux soirées londonniennes, l’alcool coule à flot et la drogue, de plus en plus présente, tantôt pour être plus réactif, tantôt pour ralentir le rythme ; comme s’il fallait user de chimie pour réguler son horloge interne. On pense à Skins, mais transposé dans le monde de la finance. Même intensité, même désinhibition, même manière de brûler les étapes. On sent d’ailleurs une liberté très britannique dans la représentation de ces excès, que les séries américaines des networks auraient plus de mal à assumer frontalement. Ce type de regard appartient davantage aux productions du câble, ce qui explique sans doute la pertinence de l’alliance entre HBO et la BBC.
Les environnements naturels sont quasiment absents. Du béton, des rues, la nuit, mais pas d’arbres, pas de parcs dans lesquels les personnages pourraient siropter un latte (c’est pourtant très millenial compatible). Les personnages ne jouissent donc jamais de réelle pause, ne peuvent jamais s’extraire de leur environnement toxique, ce qui peut expliquer pourquoi le venin de Pierpoint semble les contaminer un à un. Ils restent enfermés dans des intérieurs : bureaux, appartements, chambres. Même leurs déplacements participent de cet enfermement ; les taxis dominent, les transports en commun disparaissent, comme si toute forme de vie collective ordinaire était effacée. On n’identifie pas de lieu de restauration disponible pour les protagoniste : ils mangent devant leurs écrans d’ordinateur, en observant les fluctuations du marché financier. L’ensemble donne une impression d’asphyxie : on ne voit ni ciel, ni végétation, ni éléments qui permettraient de situer les personnages dans un monde vivant. Ici, l’open space est une machine à burn out. Et même la décoration des bureaux est minimaliste : seuls les arbres de noël viennent les égayer, et soulignent là encore l’artificialité du cadre ; la seule nature aparaissant à l’écran étant artificielle.
Les temps de pause, et plus spécifiquement d’intimité sont relégués aux… toilettes. C’est là que se dévoile la personnalité cachée des personnages, les conflits, la sexualité ou encore la drogue. Parce que c’est le seul décor qui protège des regards inquisiteurs, les toilettes deviennent un lieu de secret. Dès le début de la série, un personnage y dort, à même le sol, comme si aucun autre espace ne permettait réellement de se soustraire au regard.
Sous surveillance
La question du secret structure toute la série, elle la subsume presque. Et pourtant, tout dans l’organisation de l’espace vient contrecarrer cette possibilité. Les open spaces sont immenses, sans cloisonnement réel et ne permettent aux personnages aucune intimité. Ils se sentent constamment épiés par leurs supérieurs et leurs supérieurs sont eux-même observés par les actionnaires qui les dominent littéralement. Les auditions passées par les personnages sont retransmises à tout l’open space, un cérémoniel qui peut facilement virer à l’humiliation publique. Les messageries privées sont décryptées par des algorithmes puis passées au crible par les n+2, nourrissant des jeux de chantage et manipulation. On est face à une forme de société de surveillance qui ne dit pas son nom, une transparence imposée, qui rappelle autant certaines dystopies que des fictions contemporaines comme Severance.
Harper, elle, se construit précisément dans ce rapport au secret. Elle finit par subir ses mensonges et ne plus pouvoir y échapper. La jeune femme sort de sa chrysalide et mue en redoutable femme d’affaires. Une mue annoncée dès les premiers épisodes, presque de manière programmatique, lorsqu’on nous suggère que ceux qui cherchent à s’élever sont les plus féroces, les plus dangereux — des requins prêts à tout, parce qu’ils ne jouent pas simplement leur réussite, mais leur place. On est face à un véritable parcours initiatique, celui d’un anti-héros, dont l’ascension passe par une forme d’altération progressive.
Anais Lasvigne
Du petit au grand écran, de l’Asie à l’Occident, du produit hollywoodien au cinéma d’auteur, ma fascination pour l’image ne connaît pas de frontière. Et s’il est une activité que je vénère autant que plonger dans la fiction, c’est bien de l’analyser. Mais ce que je préfère, c’est quand les images, mutines, se dérobent à l’interprétation. La magie du cinéma.
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