Silvio et les autres

REALISATION : Paolo Sorrentino
PRODUCTION : France 2 Cinéma, Indigo Film, Pathé
AVEC : Toni Servillo, Elena Sofia Ricci, Riccardo Scamarcio, Kasia Smutniak, Euridice Axen, Fabrizio Bentivoglio, Dario Canterelli, Anna Bonaiuto, Roberto de Francesco, Roberto Herlitzka, Ricky Memphis, Yann Gael
SCENARIO : Paolo Sorrentino, Umberto Contarello
PHOTOGRAPHIE : Luca Bigazzi
MONTAGE : Cristiano Travaglioli
BANDE ORIGINALE : Lele Marchitelli
ORIGINE : France, Italie
TITRE ORIGINAL : Loro
GENRE : Biopic, Drame
DATE DE SORTIE : 31 octobre 2018
DUREE : 2h38
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Il a habité nos imaginaires par la puissance de son empire médiatique, son ascension fulgurante et sa capacité à survivre aux revers politiques et aux déboires judiciaires. Il a incarné pendant vingt ans le laboratoire de l’Europe et le triomphe absolu du modèle libéral après la chute du communisme. Entre déclin et intimité impossible, Silvio Berlusconi incarne une époque qui se cherche, désespérée d’être vide…

« Tu ne te dévoiles jamais. Tu es une immense mise en scène ininterrompue » : la phrase a le mérite d’être claire. Aborder sur grand écran la figure de Silvio Berlusconi n’a pas grand-chose à voir avec le traitement d’un sujet de cinéma, c’est avant tout oser la confrontation avec une véritable « bête à cinéma » qui se suffit largement à elle-même pour ordonner un film. Donc acte. Paolo Sorrentino n’étant pas du genre à viser le jugement engagé ou le point de vue orienté (soit l’erreur de lecture dans laquelle tombent systématiquement tous ses détracteurs), sa démarche se démarquera de celle du papy intello Nanni Moretti sur Le Caïman. Et créera sans effort un écho fort envers ce qu’il avait pu développer sur La Grande Bellezza avec son tableau d’une Italie post-Berlusconi en pleine déconfiture. Vous avez gardé en mémoire l’ébouriffante scène d’ouverture du chef-d’œuvre de Sorrentino, où un gratin de macaronis clinquants bougeaient leur boule sur A far l’amore comincia tu de Raffaella Carra ? Rebelote ici, c’est peu dire, mais à l’échelle d’un film entier et sans la sensation d’ivresse qui semblait y prédominer. Parce que, contrairement à ce que sa bande-annonce ultra-aguicheuse laissait présager, Silvio et les autres honore la sensibilité d’un cinéaste que l’on sait amer et lucide vis-à-vis d’une réalité qui se nourrit à l’illusoire et au fantasme. Berlusconi par Sorrentino, ce n’est pas la figure centrale d’un biopic. C’est un individu devenu la marionnette de son propre théâtre. C’est le cinéma italien qui contemple les ruines d’un système en représentation. C’est aussi du Scorsese dans l’idée : la chute qui suit la réussite, l’épuisement qui prolonge l’effort, le désenchantement qui prend la relève de l’ambition. C’est enfin du Tinto Brass sur fond d’Aserejé de Las Ketchup, à fond dans le stupre et le mauvais goût exhibés jusqu’à la nausée. Bref, du cinéma pur, et pas une leçon de morale rassurante pour moutons de Panurge.

D’ailleurs, vu qu’on parle de « mouton », sachez que c’est ici la première chose que vous verrez à l’écran : à peine rentré dans la villa ultra-climatisée du Cavaliere, l’animal contemple un jeu télévisé débile avec bimbo souriante et son inaudible, avant de mourir brutalement de froid. Symbole fort. Dans la scène qui suit, un Riccardo Scamarcio cocaïné jusqu’à la rate auditionne une bimbo en lui faisant écarter les jambes sur un bateau, avant de l’emmener dans la cale pour une levrette, laissant ainsi apparaître sur ses fesses rebondies un tatouage de la tête de Berlusconi. Ambiance. La suite est édifiante : une heure quasi ininterrompue de villas de rêve, de femmes-objets, de soirées arrosées, de piscines, de nudité, le tout déballé sur format HD avec une caméra qui en fait des caisses dans le détail aguicheur et un scénario dont on peine à suivre la logique narrative. On sent que ce film nous cache quelque chose, et on devine bien quoi. Dans le montage original du film (projeté en deux parties en Italie et condensé en un film unique pour sa sortie française), on s’étonnait déjà de ne voir arriver le Cavaliere qu’au bout d’une heure de métrage – un effet qui faisait soudain retomber le soufflé du too much pour mieux nous inciter à redevenir lucide par rapport à ce que l’on venait de voir. C’est bien sûr une astuce voulue par Sorrentino : sa mise en scène, certes moins entriste que celle de Paul Verhoeven sur Showgirls, enregistre l’autonomie d’un système décadent avant que le retour brutal de son créateur ne vienne tout bousculer. Ainsi donc, une fois passé ce torrent d’ultra-vulgarité, de bunga bunga sous MDMA, de boobs non couverts et de popotins plein la rétine, l’apparition de Silvio sous la forme d’un travesti fatigué qui ne surprend plus son entourage (ici limité à son épouse lassée) crispe toute sourire et expédie fissa tous les autres – dont ce talent scout arriviste joué par Scamarcio – au rang de figurants sans relief. Et la fiction que l’on a crue réelle se révèle alors une réalité en overdose de fiction. Un monde qui se sent toujours plus vrai à mesure qu’il repousse les limites du faux.

Emporté par la performance démente de son acteur fétiche Toni Servillo (plus que jamais le De Niro italien !), Sorrentino n’en rate jamais une pour contrer la menace du biopic propret et, comme indiqué dans un carton d’intro sans ambiguïté, laisse réalité et fiction bronzer tels des cadavres sur un yacht quatre étoiles où les clichés s’agitent. Dans un sens, Servillo ne joue pas vraiment Silvio, mais plutôt son duplicata caricatural, sa statue vernie et ripolinée du musée Grévin, son double à sourire Ultra Brite qui se complait dans une posture suintant la fausseté et l’embobinage. Son mantra, il le révèle le temps d’une réplique furtive, lâchée fièrement à un petit-fils éberlué : « La vérité dépend de la force de persuasion dont on se sert ». Là-dessus, l’acteur déballe un show total, comme si chaque scène visait à asseoir sa domination en matière de nuances de jeu. Le voilà ainsi épicentre de fêtes tapageuses où chaque exhibition dénudée ressemble à une couverture animée du magazine Lui, maître d’un yacht surnommé « Cloud Atlas » (rires), interlocuteur d’un « mentor » qui lui sert de miroir névrotique (d’où l’idée géniale de les faire jouer tous les deux par le même acteur !), meuble d’un cocon luxueux trop vaste avec un chauve sinistre en guise de boniche, chanteur de sérénade avec le charisme de Tino Rossi, emberlificoteur hors pair grâce à une étagère remplie de tous les annuaires téléphoniques du pays, héros de spots de propagande racoleurs, maître de cérémonie qui en fait mille fois trop… Et autour de lui, des femmes, plein de femmes, trop de femmes, toutes sublimes et/ou refaites, qui répondent au même look (le souvenir de son épouse jeune sert de modèle) et qu’il prive de leur indépendance – belle idée des pendentifs de papillon qui, paradoxalement, ne font que révéler leur statut de chenilles rampantes et rabaissées.

Dieu autoproclamé du cadre et de la scène, homme-gardien souriant figé dans une serre-prison remplie de papillons volants, évoluant dans des décors où tout n’est que projection et représentation (guettez l’apparition aléatoire des projecteurs sur le haut de l’écran…), Silvio/Servillo n’est pas un personnage. C’est une mise en scène. C’est un film vivant qui se réinvente sans cesse, qui brise les règles de son propre système, qui déforme tout ce qu’il essaie d’uniformiser. Ce que Paolo Sorrentino assimile à 100% afin de rendre sa mise en scène plus évocatrice que jamais, n’hésitant pas à briser la tonalité d’une scène pour l’inverser (beauté et laideur ne se distinguent plus ici) ou à user du symbole fellinien XXL pour mieux révéler la falsification du truc (des ruines romaines où l’on héliporte un Christ et où un camion-poubelle expédie son contenu dans un grand boum : très La Dolce Vita, tout ça…). Sophistiqué, le film l’est, mais à double sens : la puissance expressive de ses cadres fait ici jeu égal avec son obsession à fouiller l’artificialité de ce qu’ils contiennent. D’aucuns diront que Sorrentino donne souvent l’impression d’en faire dix fois trop dans la démonstration, voire même d’enfoncer des portes ouvertes sur la décadence moderne et le néant à portée de main après en avoir déjà brisé la serrure avec génie dans La Grande Bellezza. Question de ressenti, dirons-nous. Mais sur la façon d’explorer un contexte et d’en extraire des émotions, se mort-il la queue pour autant ? Non, puisqu’il ne juge pas. Il filme et il révèle, voilà tout.

Dans ses meilleurs moments, la fresque s’apaise pour laisser apparaître de vrais moments de malaise, toujours liés à la course du Cavaliere vers une jeunesse qui n’est plus et un idéal qui s’est peut-être définitivement fané – on sent ici un parallèle évident avec la thématique de Youth, précédent film de Sorrentino. Citons-en deux, les plus évidents : d’abord un règlement de compte conjugal sur fond de divorce entre le président et son épouse à la dignité bafouée (Elena Sofia Ricci, ici dans le rôle de celle qui fut aussi l’une des actrices de Ténèbres !), ensuite une drague foireuse et embarrassante avec une jeune femme naïve de vingt printemps qui lui renvoie en pleine gueule sa dimension de vieux pathétique. Peut-être est-ce aussi dans ces moments-là, pourtant très chargés en émotion concentrée et en tension contenue, que la démonstration se fait un peu trop appuyée. Tout comme la symbolique insiste parfois sur ce qui est évident : voir un violent séisme qui suit fissa la réélection arrangée de Berlusconi, ou contempler un volcan en plastique dont on enclenche la fausse éruption (ratée) par un bouton, ça confine presque à la tautologie. Rien de gênant, le résultat est là : une fresque qui ne s’assume pas comme telle, un biopic qui n’en est pas un, juste un grand film dont le cinéma est autant la matière première que le sujet d’étude. Et dont la tête d’affiche, à la fois bouffon complet et démiurge simplet, est à lui seul une affiche qui nous tient tête.

Photos : © 2018 Gianni Fiorito. Tous droits réservés

Laisser un commentaire

Lire plus :
Balada Triste

Voir du pays

Il Était Une Fois (bis) Dans L’Ouest (1ère Partie)

Fermer