Nocturnal Animals

REALISATION : Tom Ford
PRODUCTION : Focus Features, Universal Pictures
AVEC : Amy Adams, Jake Gyllenhaal, Michael Shannon, Aaron Taylor-Johnson, Armie Hammer, Isla Fisher, Karl Glusman, Laura Linney, Michael Sheen, Andrea Riseborough
SCENARIO : Tom Ford
PHOTOGRAPHIE : Seamus McGarvey
MONTAGE : Joan Sobel
BANDE ORIGINALE : Abel Korzeniowski
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Drame, Thriller
DATE DE SORTIE : 4 janvier 2017
DUREE : 1h57
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Susan Morrow, une galeriste d’art de Los Angeles, s’ennuie dans l’opulence de son existence, délaissée par son riche mari Hutton. Alors que ce dernier s’absente, encore une fois, en voyage d’affaires, Susan reçoit un colis inattendu : un manuscrit signé de son ex-mari Edward Sheffield dont elle est sans nouvelles depuis des années. Une note l’accompagne, enjoignant la jeune femme à le lire puis à le contacter lors de son passage en ville. Seule dans sa maison vide, elle entame la lecture de l’oeuvre qui lui est dédicacée…

On le sent tout de suite : ce générique de début, c’est un leurre. Aussi inconfortable et vomitif soit-il, on le voit, c’est un leurre. Le fait de savoir que Tom Ford est aux commandes joue tout de suite dans le ressenti, et il y a de quoi au vu du spectacle proposé : rien de moins qu’un défilé de femmes obèses à poil, à la peau flasque et couverte de vergetures, qui s’exhibent dans des danses lascives d’un mauvais goût au-delà de l’imaginable. On pourrait se croire chez John Waters, mais non, on est chez Tom Ford, et du coup, on lâche une hypothèse : va-t-il enfin retourner sa veste ? Ce styliste autoproclamé cinéaste avec le clinquant défilé de mode A single man allait-il enfin vitrioler son liquide stylistique dans lequel nageait péniblement le culte de la beauté et des corps ? L’idée est séduisante, mais un simple contre-champ nous fait fissa redescendre sur Terre : tout ceci n’était en fait qu’une exposition artistique, où la performance redevient alors propriété de la sphère bobo. Le leurre était réel, mais hélas dans le mauvais sens. Que Ford ait eu envie de tacler le culte de l’apparence ne sera ici qu’une théorie, appliquée de façon maladroite quand elle ne dérivera pas carrément vers un exercice de style des plus grossiers. Après un premier essai discutable, Nocturnal Animals devait enfin nous permettre de résoudre l’énigme Tom Ford : est-il cinéaste ou non ? La réponse apportée prête autant à la confusion qu’à la consternation.

On a beau voir d’ici les violentes dissensions qui ne manqueront pas d’agiter la sphère critique autour de ce second film, théoriser là-dessus ne servirait à rien. De là à supposer que Tom Ford souhaitait créer ce genre de réactions, il n’y a qu’un pas. Mais entre tendre la joue vers son public et pincer violemment celle de ce dernier pour lui faire avaler des couleuvres grosses comme des maisons, il y a un fossé, énorme celui-là. La double lecture imposée par le scénario est déjà en soi un problème conceptuel qui signe à lui tout seul l’échec patent du film. Résumons le pitch : une galeriste d’art en pleine crise existentielle (Amy Adams) voit sa vie luxueuse bouleversée lorsqu’elle se lance dans la lecture d’un manuscrit rédigé par son ex-mari (Jake Gyllenheal, imberbe), qu’elle avait autrefois abandonné, le jugeant « trop faible ». La lecture de ce livre, narrant façon rape and revenge la descente aux enfers d’un père de famille (Jake Gyllenheal, barbu) suite au viol et au meurtre de sa femme et de sa fille, dévoile un thème où la réalité rejoint la fiction (d’un côté comme de l’autre, il est question d’une histoire d’amour qui finit très mal) tout en tissant un éventail de liens entre un échec marital bien réel et un échec familial plus ou moins fictionnel – les deux ayant un dénominateur commun que l’on ne révèlera pas ici.

Rien qu’avec ce pitch, la valise à schémas narratifs s’ouvre brusquement et balance son contenu à la manière d’un feu d’artifices. Les regrets d’une existence, le retour du refoulé, la froideur des sentiments, le caractère snob du monde contemporain, le réveil de la violence, la frustration naissant de désirs inassouvis, le poids destructeur des parents dans l’échelle sociale, l’immixtion de la fiction dans la réalité : Nocturnal Animals semble évoquer à peu près tout cela, mais oublie hélas de tracer une ligne médiane qui permettrait de relier tous ces sujets avec harmonie. Visiblement arrimé à une narration tarabiscotée pour pas grand-chose, Tom Ford s’en tient à un exercice d’équilibriste qu’il ne maîtrise pas, jouant d’innombrables allers-retours entre deux systèmes (la réalité et le livre d’un côté, le présent et le passé de l’autre) qu’il transforme en jeu de mikado sans que cela ne serve fondamentalement le récit. Que cette construction narrative assez bêta dans sa forme – pour ne pas dire franchement réac dans son fond – se limite au final à tisser la punition sous-jacente d’un homme envers celle qui aura gâché son existence et qui l’aura jugé avec mépris est une chose, par ailleurs cohérente avec l’apparent désir de Ford de piquer les fesses du microcosme péteux et arriviste dans lequel il a tant pataugé. Mais encore faut-il savoir maîtriser le principe et la grammaire du découpage cinématographique, ce sur quoi Tom Ford montre très vite ses limites.

Pourquoi l’impression de voir deux histoires qui s’entrecroisent pour mieux révéler leurs correspondances n’est jamais au rendez-vous ? Les raisons sont multiples, mais la plus évidente reste une gestion calamiteuse des transitions au sein d’un montage ouvertement « méta ». Oubliant visiblement que le passage du réel au livre réside du fait que l’héroïne est en train de lire ce dernier, Tom Ford négocie chaque transition à la manière d’une voiture qui quitterait la route balisée pour foncer sans réfléchir sur un chemin désertique, opère des bascules injustifiées qui créent une confusion tout sauf stimulante, zappe en permanence l’usage de la voix off – pourtant idéale pour ressentir l’immersion dans la lecture en question – et, pire encore, anéantit l’impact de sa mise en abyme en enfilant les correspondances lourdingues comme des perles. Qu’il s’agisse des deux protagonistes qui touchent la croix de leur pendentif (ah oui tiens, ils ont la même !), qui prennent une douche chacun de leur côté (d’abord allongés, ensuite debout) ou qui sont éclairés par la lumière rouge d’un phare de voiture, tous les parallélismes les plus artificiels sont là pour nous rappeler que oui, les deux histoires sont liées. Ça n’a rien d’utile, mais c’est sensé faire sens, donc vous comprenez…

La façon dont Tom Ford appuie sur le didactisme du propos joue aussi dans le caractère vaniteux d’un film qui, faute d’une mise en scène réellement subtile, en est réduit à tout placer dans la bouche de ses acteurs, histoire de mieux faire passer la pilule au forceps. Un exemple : fallait-il vraiment entendre des phrases du genre « Tu as le droit d’être malheureuse, tu es trop exigeante avec toi-même » ou « Tu n’as jamais eu la sensation que tu étais passée à côté de ta vie ? » alors qu’un simple plan sur le regard fragilisé d’Amy Adams suffisait amplement à rendre tout ça tangible ? Et que dire de cette apparition d’une œuvre d’art avec le mot « REVENGE » affiché en grosses lettres, juste au cas où on n’aurait pas encore pigé de quoi parlait le scénario… Les acteurs, eux non plus, ne sont pas aidés par le traitement d’un Tom Ford encore trop attaché à l’enjolivure clinquante des choses pour dévier vers une sécheresse plus adéquate. Hormis un Michael Shannon impeccable en shérif taciturne, le reste de la smala tangue entre glamour indécrottable (Aaron Taylor-Johnson et Karl Glusman sont trop beaux pour être crédibles en rednecks violeurs), mécanique lassante (Amy Adams passe quand même les trois quarts du film à sursauter pendant sa lecture !) et musée des horreurs (pauvre Laura Linney, grimée en vieille nappe du Tea Party).

La vacuité du chic, la prétention du choc : voilà à quoi pourrait se résumer Nocturnal Animals, objet-film clairement malade qui frise le nanar à force d’exhiber ses propres vergetures au lieu de celles du milieu qui semblait être la cible d’origine. Rédiger son script sur papier glacé semble avoir davantage motivé Tom Ford que de travailler un point de vue au travers d’un découpage adéquat, ce qui pousse dès lors à douter encore plus qu’avant de son potentiel de cinéaste. On voudrait tant être emporté dans un malaise croissant, on est hélas constamment placé à distance, tel un témoin engoncé dans un territoire plus aseptisé et conformiste qu’autre chose, d’où rien ne dépasse, à commencer par un quelconque soupçon d’audace. Ne reste alors plus qu’à tenter d’élucider la logique de quelques gimmicks gratuits (à quoi sert ce violent jump scare sur smartphone ?!?), à user du facepalm devant le racolage de scènes sans doute voulues « transgressives » (Aaron Taylor-Johnson qui picole à poil sur ses WC : merci d’insister sur le papier toilette couvert de caca !), à se plonger dans le regard mélancolique d’Amy Adams (aussi décorative soit-elle ici, l’actrice reste méritante) ou, mieux encore, à continuer de revoir en boucle The Neon Demon de Nicolas Winding Refn, dont le propos entriste sur le culte névrotique de l’image plaçait les bons « animaux nocturnes » dans son angle de visée symbolique, tant visuellement que narrativement. Le cinéma ? Plus que jamais une question d’angles, et non de coutures.

1 Comment

  • Kathnel. Says

    Très bel article dans lequel je retrouve mes sentiments vis-à-vis de ce film et du réalisateur . Là où Ford aurait pu souligner la vacuité, la superficialité, les faux semblants de ce monde de l’apparence, il semble être tombé justement dans ce travers. Il y avait du potentiel dans cette histoire pour que le film soit vraiment fort émotionnellement ( les effets de la culpabilité ou des regrets face à une existence sans vrai désir, la tragédie d’une trahison…la vengeance en réponse à la blessure narcissique de l’amour déçu ) Cela à travers une mise en abyme entre réel et fiction, qui aurait pu susciter un vrai trouble , une énigme passionnante et déroutante .Mais au final, rien n’est vraiment troublant. Et je rejoins les propos de cet article, le montage entre ces trois temporalités, ces allers-retours sans transition passé , présent et fiction, sont ratés et épuisent ce qui aurait pu être captivant .

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