Mortal Kombat

C’est fou comme une madeleine de Proust peut perdurer avec le temps et ne jamais prendre de rides (ou alors de très belles). Les faits sont pourtant là : même en n’étant pas spécialement fan du jeu vidéo éponyme de Midway et en faisant l’effort de ne jamais placer ses deux adaptations sur grand écran au-dessus de la barrière du gros plaisir coupable, l’auteur de ces lignes se retrouve toujours pris d’une surexcitation incontrôlable lorsque retentissent les premières notes du célèbre thème musical de Mortal Kombat. Non pas spécialement parce qu’il rappelle de bons souvenirs de soirées entre potes passées devant un jeu de baston bien vénère, mais parce qu’il produit surtout un double effet Kiss Cool : on croit soudain avoir une manette de Super Nintendo dans les mains (alors que non), et on se lève d’un coup sec pour aller casser des gueules à côté et enchaîner des « fatalités » (alors qu’il n’y a personne d’autre dans la pièce). C’est juste un effet. Une sensation qui ne s’explique pas. Un plaisir qui se veut immédiat et qui fait que, quoi qu’il arrive, on jubilera toujours autant à chaque rechute. Que l’œuvre en question soit mauvaise ou débile n’est qu’un détail à deux centimes : seuls comptent les instants de bonheur et d’insouciance qu’elle arrive à procurer, les minutes passées seul ou en groupe à investir un univers fun et décomplexé où la règle « ne te pose pas de question » est de mise, ou encore les détails purement iconiques ou ridicules qu’il arrive à caser de manière définitive dans un coin reculé de notre cortex. Et en l’état, la (courte) saga de longs-métrages live Mortal Kombat constitue un immanquable pour fans de bis déviants qui n’ont pas de honte à se sentir parfois un peu honteux de leurs goûts.

REALISATION : Paul W.S. Anderson
PRODUCTION : Metropolitan FilmExport, New Line Cinema, Threshold Entertainment
AVEC : Christophe Lambert, Robin Shou, Linden Ashby, Bridgette Wilson, Cary-Hiroyuki Tagawa, Talisa Soto, Trevor Goddard, Kevin Michael Richardson, Chris Casamassa, François Petit, Keith Cooke, Gregory McKinney
SCENARIO : Kevin Droney
PHOTOGRAPHIE : John R. Leonetti
MONTAGE : Martin Hunter
BANDE ORIGINALE : George S. Clinton
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Action, Fantastique
DATE DE SORTIE : 25 octobre 1995
DUREE : 1h41
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Liu Kang, un jeune Chinois expert en arts martiaux, apprend que son jeune frère a été tué au cours d’un combat contre le sorcier Shang Tsung. Ce dernier a promis à son maître Shao Kahn, l’empereur d’Outre monde, le contrôle absolu de la Terre pour que le mal et la désolation s’y installent pour l’éternité. Pour y parvenir, il suffit de remporter le « Mortal Kombat », un tournoi titanesque dont le vainqueur a toujours été le prince Goro, homme-dragon à quatre bras du royaume de Shokan. De son côté, afin de protéger la Terre, le seigneur Rayden, dieu du tonnerre, oppose plusieurs valeureux combattants à Shang Tsung. Parmi ceux-ci se trouvent Liu Kang, Johnny Cage, un acteur du cinéma d’action, et le lieutenant Sonya Blade, membre des forces spéciales…

Il y aurait déjà peu de choses à dire sur le jeu Mortal Kombat en tant que tel. Concurrent direct de la saga Street Fighter un an après que le second épisode de la franchise de baston de Capcom se soit imposée comme la référence en la matière, le célèbre jeu vidéo de Midway n’aura pas cherché midi à quatorze heures pour se trouver une singularité : un scénario copié-collé (des combattants se foutent sur la gueule dans un tournoi) dans un univers pas copié-collé (il est cette fois-ci question de plusieurs réalités parallèles mises en concurrence), un système de jeu basé à l’origine sur des sprites numérisés (des acteurs filmés à la place de personnages dessinés… et c’est assez moche, à vrai dire), et de la violence hardcore traduite à l’écran par de sanglantes mises à mort soumises à l’adversaire vaincu (les fameuses « fatalités »). Rien de plus. Dupliquer cela en long-métrage de cinéma avait tout du jeu d’enfant, et ce fut bel et bien le cas. Surtout qu’à l’époque, la tactique hollywoodienne visant à transformer des univers vidéoludiques en créations cinématographiques refoulait franchement du goulot : Super Mario Bros ressemblait à tout sauf au jeu dont il s’inspirait, Street Fighter prétendait vouloir mixer Star Wars et James Bond pour étoffer une simple suite de combats (on en rigole encore), et Double Dragon battait sans peine les sitcoms KD2A en matière d’humour débile et d’univers incompréhensible. Avec Mortal Kombat, la stratégie fut simple : on parle d’un tournoi où plein de personnages s’affrontent, et on ne va montrer que ça dans un univers un tant soit peu travaillé. Ne pas chercher à réfléchir. Viser la facilité pour éviter la fatalité.

C’est donc au réalisateur british – mais pas subtil pour autant – Paul W.S. Anderson qu’aura donc revenu l’honneur de signer la première adaptation correcte de jeu vidéo au cinéma. Et à l’époque, rappelons que le bonhomme n’avait pas encore transformé la saga Resident Evil en champ de betteraves destiné à servir la soupe à son endive d’épouse cocaïnée (Milla, si tu nous lis… ça doit être de travers !). Avec seulement un film à son actif (le très fun Shopping avec Jude Law) et une passion sincère pour le jeu vidéo, Anderson était surtout un jeune débutant dont l’enthousiasme pour l’univers de Mortal Kombat aura suffi à convaincre les créateurs du jeu de le catapulter aux commandes du projet. Calcul gagnant au box-office, puisque le succès fut bel et bien au rendez-vous, et ce malgré une réception critique très mitigée dont tout le monde se ficha éperdument. Calcul gagnant pour les fans et les néophytes, surtout : tandis que les premiers auront eu satisfaction à se retrouver en terrain connu, les seconds avaient tout à leur disposition pour savourer un amusant nanar, visant une fusion exotique et pas si contre-nature que ça entre les films de Bruce Lee, les séries Z de Wong Jing et les univers mythologiques perfusés aux mêmes enjeux manichéens que Star Wars. Une équation qui fait tout le sel d’un spectacle très divertissant, lequel tient encore aujourd’hui très bien la route.

Outre la modestie inhabituelle dont il fait ici preuve dans son ambition, on reconnaîtra aussi à Anderson une vraie franchise dans le fait de ne pas chercher à nous faire avaler les couleuvres les plus grossières. Rien que dans sa scène d’introduction, le bonhomme évacue fissa ce qui constituera les deux vrais gros défauts de son film : d’un côté, des arrière-plans de ciels nuageux à base de trucages numériques incroyablement hideux (même une cinématique de jeu Sega Saturn donne moins envie de s’arracher les orbites avec une cuillère à pamplemousse !), et de l’autre, un Cary Hiroyuki-Tagawa plus ridicule tu meurs lorsque son faciès se transforme en machine à enfiler les pires rictus possibles (toutes les scènes où il dit face caméra « Ton âme est à moi ! » provoquent une gêne carabinée). Voilà, ça c’est fait, maintenant on passe à la suite. Et la suite, c’est un scénario linéaire tenant sur une moitié de confetti (qu’Anderson dupliquera des années plus tard pour l’adaptation bikini-karaté du jeu vidéo Dead or Alive), avec tout un background mythologico-fantastico-surnaturel expédié en deux-trois dialogues furtifs pour toucher au moins du petit doigt le bas de semelle des chaussures de Tsui Hark. Le tout emballé dans une mise en scène tantôt sobre tantôt aberrante, où Anderson multiplie parfois les mauvais choix en matière de positionnement de la caméra – à quoi bon vouloir rendre iconique l’apparition d’un personnage culte dans un décor si le placement de la caméra à l’autre extrémité du décor n’en révèle qu’une silhouette très lointaine ?

Les joueurs sont donc vite introduits : Liu Kang (Robin Shou), jeune expert en arts martiaux ; Sonya Blade (Bridgette Wilson), policière brutale et très garçon manqué ; Johnny Cage (Linden Ashby), sidekick à lunettes fumées ; sans oublier tout un tas de personnages dont les pouvoirs magiques nous font nous interroger sur les règles d’équité et de déontologie qui entourent un tel tournoi (un banal karatéka qui bombe le torse face à un Sub-Zero qui met une seconde à te transformer en glace pilée : qui va gagner, à votre avis ?). Chacun a ici son petit caractère qui fait mouche ou son petit effet spécial qui séduit la vue. Mention spéciale à un Johnny Cage redéfini en action-star caucasienne et égocentrique qui roule des mécaniques quand il ne se bat pas très mollement (ici, on a davantage visé Michael Dudikoff que JCVD !), ou à un Goro visuellement très classe qui prouve la possibilité de rendre crédible une créature mi-humaine mi-dragon avec quatre bras, même avec un acteur qui joue mal et un budget riquiqui. Le temps d’un voyage sur un vieux vaisseau viking du Parc Astérix à destination de l’île où se déroulera le tournoi, la présence de l’Obi-Wan Kenobi de service est alors révélée au grand jour : ni plus ni moins que Rayden, estampillé dieu du tonnerre avec la coiffure de Jeanne Moreau, et interprété par un Christophe Lambert dont la prestation « habitée », le regard de cocker triste et le rire inimitable (dont il se moque à un moment donné !) valait à eux seuls le prix du ticket de cinéma.

La modeste réussite du film est ici à double tranchant, résultant autant d’un soin minutieux apporté à la production design que d’une multitude de détails rappelant par moments la lourdeur jubilatoire de certains nanars HK. Limité à une vaste île exotique où s’enchaînent les décors les plus improbables (plage, grotte, forêt de quinconces, underworld surchargé d’échafaudages en bois…) et à peine handicapé par quelques incustrations 3D du plus mauvais effet, l’univers de Mortal Kombat trouve ici une belle retranscription, baignant dans un amas de décors soignés et de jeux de lumière assez somptueux qui, à défaut de lui conférer une vraie richesse mythologique digne de Conan le Barbare, en donnent cependant l’illusion et essaient de le connoter à minima dans cette optique-là. Le choix de placer chaque combat dans une large variété de décors (qui se juxtaposent ici sans véritable raison narrative) va ici de pair avec l’esprit du jeu vidéo, de même que le réalisateur s’amuse à changer souvent de motif pour justifier la mise en place de tel ou tel combat. Par exemple, si l’objectif de Sonya et Liu Kang reste ici des plus limpides tout au long du film (en gros, se venger d’un vilain pas gentil qui a tué un proche), le combat entre Scorpion et Johnny Cage s’achève ici sur un détail hilarant qui donne à cet affrontement la dimension d’une bagarre entre écoliers dans une cour de récré ! Il en est de même pour certaines scènes d’action a priori conçues comme des climax, mais qu’Anderson a choisi de rendre involontairement hilarantes de par leur contenu. Mention spéciale au combat Goro/Johnny, dans lequel, après avoir vu le premier inviter vingt combattants à faire bisou au gravier dans un montage épileptique bien rigolo, le second réussit à le mettre à terre avec un grand écart à la JCVD et un coup de poing dans les cojones ! Quant à l’intérêt majeur du jeu vidéo, à savoir le fait de tester des fatalités en boucle pour savourer le sadisme imaginatif de ses créateurs, il pointe ici aux abonnés absents. Tout juste pourra-t-on se contenter d’un brisage de nuque, d’un désossage en 3D dégueulasse et d’un corps transpercé par des pics en hors champ !

Reste la question qui tue : est-on face à un nanar qui se croit sérieux ou à un film sérieux qui se rêve nanar ? La réponse est à chercher dans deux éléments très précis. D’abord dans le ton bien rigolo de certains dialogues qui visent la solennité et qui touchent sans cesse à côté (préférez la VF pour doubler le plaisir !), ensuite dans la présence très « satellite » de la princesse Kitana (Talisa Soto). Celle-ci, tenue de dominatrice affriolante et statut de fille adoptive de l’empereur d’Outre-Monde, tourne autour des trois héros sans avoir de réelle incidence sur leur parcours, et les conseils qu’elle prodigue de temps en temps à Liu Kang vont jusqu’à lui donner un statut de biscuit chinois ambulant (ça va ici de « Affronte ta propre peur » à « Si tu ne te bats pas de tout ton cœur, tu n’as aucun espoir » en passant par « Pour remporter le combat, sers-toi de l’élément qui donne la vie »). De tout cela, il est permis de retirer le constat suivant : même si le capital sympathie de ses scènes de baston est sans cesse amplifié par la multiplicité des lieux visités et l’abus bienvenu de musique techno (laquelle transpire toujours le culte pour tant de spectateurs), Mortal Kombat n’est au final jamais aussi fun qu’en embrassant un premier degré des plus incongrus, assez hors-sujet en l’état pour bien dilater le diaphragme. Il ne fallait donc plus qu’un cliffhanger final à deux balles pour qu’un tel portnawak atteigne enfin son seul véritable climax, où la pose iconique va de pair avec un goût certain pour la décontraction mal canalisée. Et permettre ainsi à Paul W.S. Anderson d’achever une très sympathique série B, à cheval entre la belle ouvrage exécutée sans grande ambition et le nanar grotesque assumé sans grande conviction.

REALISATION : John R. Leonetti
PRODUCTION : Metropolitan FilmExport, New Line Cinema, Threshold Entertainment
AVEC : Robin Shou, James Remar, Talisa Soto, Sandra Hess, Brian Thompson, Lynn Williams, Reiner Schöne, Musetta Vander, Irina Pantaeva, Keith Cooke, Litefoot, Ray Park
SCENARIO : Lawrence Kasanoff, Joshua Wexler, John Tobias
PHOTOGRAPHIE : Matthew F. Leonetti
MONTAGE : Peck Prior
BANDE ORIGINALE : George S. Clinton
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Action, Fantastique
DATE DE SORTIE : 4 février 1998
DUREE : 1h40
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Le seigneur Rayden, Liu Kang, Johnny Cage, le lieutenant Sonya Blade et la princesse Kitana sont revenus victorieux du Mortal Kombat. Selon le règlement du tournoi, la Terre est sauve pendant une génération grâce à leur victoire. Mais l’empereur d’Outre-Monde, Shao Kahn, décide d’enfreindre le règlement en envahissant immédiatement la Terre, ouvrant ainsi des portes dimensionnelles qui permettent la fusion de la Terre avec Outre-Monde. Raiden et ses amis n’ont que six jours pour vaincre Shao Kahn et ses guerriers…

Tous ceux qui ont fait l’effort de (re)voir le film vous le confirmeront sans doute : découvrir la suite de Mortal Kombat sur un écran et essayer juste après de poser des mots dessus n’a finalement rien d’un plaisir coupable. C’est un plaisir tout court. Celui de s’interroger encore sur ce que l’on vient de voir tout en esquissant le sourire du chat d’Alice au pays des Merveilles sur toute la largeur du visage. Celui d’avoir ri aux éclats devant un monument d’irresponsabilité filmique, du genre à rentrer au Panthéon des quatre-vingt-dix minutes les moins fatigantes pour le cerveau jamais réalisées. Celui d’avoir savouré une adaptation de jeu vidéo capable d’éclipser toutes les précédentes et de servir de maître-étalon à toutes les suivantes en matière de fan-service aberrant, de direction artistique foireuse, de mercure de bêtise narrative virant au rouge cramoisi et d’incompréhension totale du médium vidéoludique. Bienvenue donc dans une apnée à très haut risque dans les tréfonds du nanar opportuniste et mal branlé, probablement produit pour blanchir l’argent d’on ne sait trop quelle mafia, et dont chaque scène se revoit aujourd’hui comme un manuel de toutes les erreurs à ne surtout pas commettre pour accoucher d’un film un tant soit peu cohérent et soigné – voyez-le comme un petit cousin techno-décervelé du nullissime House of the Dead d’Uwe Boll. Ne venez pas pleurer après coup, on vous aura prévenus…

Pour mesurer à quel point tout le projet était destiné à partir en sucette, il suffit de jeter un petit coup d’œil sur son historique. Suite au carton planétaire du premier Mortal Kombat, les producteurs de New Line flairent fissa la machine à brouzoufs, lancent donc la mise en chantier d’une suite avec un budget multiplié par deux, et tablent déjà sur une potentielle franchise bâtie sur les fondations d’une mythologie qu’ils imaginent bien plus riche qu’elle ne l’est en réalité. Paul W.S. Anderson ayant choisi pour le coup de ne pas s’encombrer d’une telle éponge à caca suite à de sévères mésententes avec les producteurs sur le premier film, c’est au chef opérateur John R. Leonetti – déjà actif sur le film précédent – que revient le poste de réalisateur, aidé pour le coup par un scénario écrit entre la poire et le fromage, par une bonne liste d’impératifs de production à suivre et par la présence de son grand frère sous la casquette du chef opérateur. Côté casting, c’est la dèche : à l’exception de Robin Shou, de Talisa Soto et de Keith Cooke (lequel joue ici Sub-Zero après avoir incarné Reptile dans le film précédent !), tout le monde a déclaré forfait, officiellement pour des incompatibilités d’agendas, officieusement pour cause de scénario jugé très mauvais. On en arrive donc à un point où même Christophe Lambert, ayant flairé le traquenard, aura trouvé plus judicieux d’aller tourner l’infâme Beowulf à la place (ah là là, c’est à ses choix de carrière que l’on reconnait un grand acteur !). Son remplaçant – l’ultra-fade James Remar – réussira l’exploit de paraître encore plus inexpressif que lui. Après tout, on n’en est plus à un record près…

Cela étant dit, on n’ira pas jusqu’à dire que tout le monde – à commencer par le spectateur lui-même – risquait d’être pris en traître par la chose. Dès les premières images, la démarche stylistique de Leonetti ne semble viser rien d’autre que la rayure de cristallin et le saignement de tympan. Le temps de reprendre l’intrigue là où l’avait laissée (en gros, les gentils ont gagné le tournoi, mais le vilain Empereur décide d’enfreindre le règlement en faisant fusionner la Terre et l’Outre-Monde), toute l’esthétique du premier Mortal Kombat a laissé la place à un gigantesque fond vert mal incrusté, débordant de problèmes d’éclairages à gogo, d’éclairs au bruit de sifflement de serpent liane, et de costumes tout droit sortis d’un clip de Bernard Minet. Même avec un budget revu au double, tout paraît encore plus cheap qu’une série Z de Tibor Takacs, c’est dire ! Sans parler du fait que la tactique n°1 de Leonetti, outre celle de rendre son scénario incompréhensible pour le commun des mortels, se devine comme le nez au milieu de la figure : faire surgir dans le cadre tous les personnages du jeu vidéo qui ne répondait pas à l’appel dans le film d’Anderson. Et quand il se rend compte qu’il y en a trop, il ne s’emmerde pas : on élimine fissa l’un des trois héros du premier opus (Johnny Cage meurt dès l’intro en laissant intactes ses lunettes de soleil !), on ajoute des combattants en plusieurs exemplaires (on compte ici trois Reptile et un Ermac rouge qui se dédouble pour donner un Noob Saibot noir !), on adhère à la facilité narrative du Syndicat du Crime 2 (Scorpion et Sub-Zero sont morts, alors on leur invente un frère jumeau !) et on fait enfin du name-dropping pour tous ceux dont on se fiche un peu. Ainsi est donc lancée une enfilade foutraque et nonsensique de bastons mal filmées contre des ninjas, des robots au look de bêta-test Daft Punk ou des monstres en 3D visiblement conçus sur un Amstrad CPC par un stagiaire philippin.

Si le premier Mortal Kombat faisait preuve d’un premier degré minimal et affirmé dans la mise en valeur de son univers pseudo-mythologique (quand bien même ce dernier était zébré d’un bon paquet d’énormités), cette suite lui emboîte le pas d’une façon bien plus aberrante. En effet, pas un seul dialogue ne prend ici place sans y faire mention de légendes, de prophéties, de divinités, de noblesse dans le combat et de tout un tas d’autres conneries, alors que le scénario lui-même met un point d’honneur à filmer du néant intégral sans la moindre velléité narrative ou évolutive. Les personnages ne sont plus des personnages, mais des silhouettes bizarrement fringuées qui s’agitent dans le vide et qui débitent de la punchline avariée toutes les dix secondes. L’intrigue ? Ah bon, il y en avait une ? Parce qu’à partir d’un postulat bêta (Liu Kang et ses petits camarades ont six jours pour sauver la Terre), tout ce qu’on récolte se résume moins à une histoire qu’à une suite d’images qui bougent, dépourvues de toute logique, avec des personnages qui mettent cinquante minutes à marcher dans des décors vides, à se faire battre comme des veaux ou à perdre le peu de pouvoirs qu’ils avaient (dont un Rayden qui a visiblement préféré échanger ses pouvoirs de dieu du tonnerre contre la coupe de cheveux d’Annie Lennox). Quant aux combats, on va rester poli : même si le montage épileptique de Leonetti a tendance à les rendre un poil plus dynamiques que dans le premier film, chacun d’eux ressemble plus à un charcutage de gesticulations de tecktonik qu’à une baston sauvage destinée à réduire l’adversaire en charpie. Petit détail amusant : la doublure de James Remar n’est autre que Ray Park, piètre comédien mais artiste martial accompli, repéré dans ce film par un certain George Lucas qui, à l’époque, se sera empressé d’y voir l’acteur idéal pour incarner Darth Maul dans Star Wars Episode 1 : La Menace Fantôme !

Que dire d’autre sur le film ? Pas grand-chose, à vrai dire. A force d’alterner entre des phases de parlotte, des marches interminables dans le désert, des incrustations 3D qui piquent les yeux, des combats aléatoires qui surviennent sans crier gare et un nombre incalculable de raccords improbables (exemple : quand un monstre chute d’une plate-forme, le plan suivant montre parfois un ninja qui tombe dans le feu !), on en arrive à un point où le cerveau n’est même plus capable de faire le lien entre telle et telle chose. Ne reste alors plus que l’art de la diversion digressive, visant à lire chaque scène de la façon la plus beauf possible afin d’y dénicher une autre lecture rigolote. Et à vrai dire, on en trouve une assez facilement ! Vu que tous les acteurs du film ressemblent à des hardeurs (un Jax aussi baraqué que Lexington Steele, une Jade aussi piquante que Katsuni, un empereur Shao-Kahn en sosie involontaire d’HPG, une reine Sindel au look de MILF repêchée d’un tournage de gonzo, etc…), que l’un des combats consiste à admirer Sonya Blade se battre dans la boue avec une Mileena en latex fuschia, et que 95% des dialogues sont aussi creux et débiles que ceux d’un film X allemand doublé n’importe comment par des gens qui ne l’ont même pas vu, Leonetti aurait gagné à changer de stratégie. On imagine sans peine le porno magnifique qu’il aurait pu pondre en déshabillant son casting le plus possible, en rajoutant quelques gros plans humides à intervalles réguliers, et en optant pour le titre Mortal Kombat : Destruction anale. Faute de mieux, on doit se contenter d’une grosse série Z à la con, dont chaque photogramme réinvente en permanence le champ lexical de la laideur. A revoir donc un samedi soir, entre potes bourrés et placés dans un état second après une fumette de trop, histoire de toucher du doigt et de l’œil ce que peut être l’antipode absolu d’un film d’Eric Rohmer. Vous verrez tout de suite la différence : à la fin, on se sent un peu sali… mais un peu content aussi. Plaisir coupable, quand tu nous tiens…

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