Furia

Revoir le premier film d’un cinéaste acclamé et reconnu peut très souvent faire un drôle d’effet. D’une part, parce que cela permet parfois de capter en détail les prémices d’un style reconnaissable au fil du temps. D’autre part, parce qu’il n’est pas impossible d’y trouver ce qui constitue le syndrome n°1 des jeunes réalisateurs, à savoir le désir d’injecter toutes ses envies et ses références dans un seul film, parfois de façon directe et chaotique, comme si le premier essai était forcément aussi le dernier, et que la crainte de ne jamais repasser à l’acte soit une réalité invariante. Dans le cas d’Alexandre Aja, jeune cinéaste français désormais établi comme l’un des plus brillants prodiges du cinéma d’horreur, la tâche s’avère plus difficile que prévu : en plus de n’être absolument pas un film d’horreur (quoique…), Furia, son premier essai de réalisateur, fut tourné dans des conditions un peu particulières. Jugez plutôt : un premier long réalisé à seulement 21 ans (!), une actrice césarisée et désormais ultra connue (Marion Cotillard), deux acteurs césarisés et désormais totalement oubliés (Stanislas Merhar et Wadeck Stanczak), le guitariste de Queen à la bande-son, le chef-opérateur de Joseph Losey à la photo, papa à la production (pour la petite histoire, Aja n’est autre que le fils d’Alexandre Arcady), un tournage dans l’ancienne cité portugaise d’El Jadida située au Maroc, et tout ça pour une adaptation libre d’une nouvelle de Julio Cortazar (lequel aura inspiré le cultissime Blow-up de Michelangelo Antonioni). Rien qu’avec tout ça, quelques termes viennent logiquement tout de suite à l’esprit (« folie des grandeurs », « débuts trop précipités », « sujet ambitieux pour un premier film », « désir de prendre la relève de papa », etc…), et les critiques de l’époque ne se sont pas privés pour ne voir dans Furia que la mégalomanie d’un jeune réalisateur désireux de se donner trop rapidement une aura de jeune prodige, faute de modestie et de retenue dans ses ambitions. Or, s’il y a bien une chose qui frappe instantanément à la vision du film, c’est bien la modestie du traitement et la retenue dont Aja a su faire preuve, lui permettant ainsi d’aboutir à une première œuvre non dénuée d’âme et d’émotion. Petit retour en arrière sur un film mal aimé et trop méconnu, qui ne méritait peut-être pas de tomber dans l’oubli…

Débuter sa carrière par une fable de science-fiction tournant autour du totalitarisme et de l’asservissement du peuple, c’est très casse-gueule, mais Aja n’est pas le premier à avoir tenté l’expérience. Par ailleurs, si l’on doit établir un lien direct, Furia serait à rapprocher des premiers films du dessinateur Enki Bilal (Bunker Palace Hôtel et Tykho Moon), eux aussi situés dans des cadres futuristes similaires et développant à peu près les mêmes erreurs de débutant. Ici, le défaut le plus flagrant s’avère être, comme souvent dans le cinéma de genre français, la capacité à savoir développer un univers crédible, ici bien trop cheap (décors délabrés et quasi déserts, filmage plutôt morne, absence d’effets spéciaux…), dont le cinéaste chercherait à tirer profit pour se concentrer pleinement sur l’humain. L’idée est excellente, mais encore faut-il que le film ait de la matière à défendre. Or, Furia part d’un postulat assez basique : dans un monde contrôlé par une faction armée qui a su reprendre le contrôle après des années de guerre incessante, un jeune homme, Théo (Stanislas Merhar), passe ses nuits à dessiner sur les murs (un acte interdit par le régime en place) pour retrouver une partie de sa liberté d’antan. Mais sa rencontre avec Elia (Marion Cotillard, dans l’un de ses premiers rôles), une jeune résistante au passé mystérieux dont il tombe vite amoureux, va compliquer les choses, sans parler de la présence menaçante de son propre frère Laurence (Wadeck Stanczak), lui-même à la solde du pouvoir en place. Bizarrement, Aja en dit trop (la plupart des dialogues sont assez lourds et démonstratifs) ou pas assez (pourquoi le monde est-il devenu ce qu’il est aujourd’hui ?), au point de noyer les enjeux de son film dans un flou narratif plutôt embarrassant, notamment sur la simple mise en valeur du contexte géographique et temporel : la contrée où se situe l’action est indéterminée, aucune information ne filtre sur les personnes contrôlant la milice dictatoriale, et l’ensemble du monde futuriste reste globalement inexploité. Cette façon de laisser un grand nombre d’informations en suspens peut se transformer en qualité si la matière thématique du film s’avère suffisamment solide, mais dans le cas de Furia, handicapé par un script simpliste qui se concentre avant tout sur un triangle humain (trois personnages qui s’aiment et/ou se font du mal), ce n’est clairement pas le cas.

S’il y a un défaut central à chercher dans Furia, c’est assurément là-dedans : un manque d’ambition sur un sujet qui en avait cruellement besoin. Alors, certes, le faible budget n’est pas pour autant préjudiciable à Aja, puisque le film réussit à crédibiliser son ambiance de fin du monde, que le résultat transpire le réalisme dans chaque scène (rien ne semble artificiel) et que la photographie met pleinement en valeur les décors post-apocalyptiques. On aurait simplement aimé que le cinéaste tire pleinement parti de son sujet pour en intensifier le potentiel sauvage et subversif, et qu’il ne limite pas son cadre dénonciateur à des idées déjà mieux exploitées ailleurs : hormis cette belle idée du graffiti comme vecteur d’une liberté d’opinion de la part des nantis de la société, le film ne fait que ressasser des idées qu’Orwell et Bradbury avaient su explorer avec beaucoup plus de panache. Dans ce cas, si son hymne révolté se révèle faible et dénué d’originalité, que reste-t-il à défendre dans Furia ? Tout ce qui relève de l’humain, forcément. Et c’est là que le film sait se relever de ses blessures. Durant la première demi-heure, on notera qu’Alexandre Aja évite le piège du film d’anticipation pour s’attarder au contraire sur une forme de lenteur contemplative, où la caméra capte des attitudes, des gestes et des moments d’attente à travers un mélange de délicatesse et de frontalité. Un peu comme si le réalisateur cherchait à dépressuriser le genre en revenant à son épure d’origine, à en extraire l’énergie et la nervosité au profit d’une vraie mélancolie de l’existence. Dès lors, les occupations quotidiennes des deux héros amoureux (prendre des bains nocturnes, écouter une radio qui crache des sons inaudibles, danser et s’enivrer dans les bars du coin, exprimer leur amour dans de chaudes étreintes, etc…) dégagent une puissante émotion, sincère et jamais feinte, renforcée par l’excellente musique signée Brian May. La naïveté a beau s’emparer du propos par instants (en gros, seul l’amour des deux héros, rassemblés par dessins interposés, pourra les sauver de cet enfer) et renvoyer assez souvent à la lourdeur émotionnelle des films d’Alexandre Arcady, la sincérité d’Aja porte le film de bout en bout et les erreurs que l’on pourra repérer (surtout la mise en image, pas toujours à la hauteur) s’avèrent presque anecdotiques. Les acteurs, eux, défendent leur rôle avec conviction et ne sont pas à remettre en cause.

Au bout du compte, un film inégal mais émouvant ne vaut-il pas mieux qu’un film abouti mais désincarné ? La réponse variera selon les sensibilités, mais le film d’Aja possède clairement les défauts de ses qualités, et à ce titre, il ne peut que fonctionner malgré les embûches qu’il rencontre. Il est un peu à l’image du regard bipolaire du personnage de Marion Cotillard, lequel ouvre le film d’une façon assez marquante : du côté droit, un œil noir d’origine, et du côté gauche, un œil bleu greffé à la suite d’une violente attaque. Furia, c’est ça : un objet sincère, doté de cette fraîcheur dont jouissent en général les premières œuvres, mais en même temps un film bancal, maladroit et handicapé sur de nombreux points. Et c’est surtout l’occasion de constater la fibre dramatique qui habitait sans doute le bonhomme à ses débuts de cinéaste, et qui, depuis le succès-surprise de Haute tension jusqu’au triomphe du jouissif Piranha 3D, semble avoir clairement disparu. Gageons qu’après avoir redonné au film d’horreur ses lettres de noblesse (ce qu’il a déjà pu faire avec son remake génial de La colline a des yeux), le bonhomme reviendra à un cinéma plus humaniste et moins radical : rien que dans ses scènes de violence et de torture, filmées de façon frontale et sans concessions, Aja reste capable de faire surgir une compassion et une humanité indéniables, aussi bien par les regards tristes et malmenés que par les corps violentés et affaiblis. En définitive, découvrir Furia aujourd’hui permet de voir à quel point Aja, loin d’être resté abattu par les diverses erreurs de débutant et le flop retentissant de son premier essai, n’a jamais cessé par la suite de perfectionner sa mise en scène, peaufinant pas à pas son propre style et accédant ainsi au succès, même si son cinéma a perdu progressivement de son âme d’origine. Une personnalité qui, on n’en doute pas, ne manquera pas de ressurgir à un moment donné.

Réalisation : Alexandre Aja
Scénario : Alexandre Aja, Grégory Levasseur
Production : Alexandre Arcady, Robert Benmussa, Samy Layani
Bande originale : Brian May
Photographie : Gerry Fisher
Montage : Pascale Fenouillet
Origine : France
Date de sortie : 9 août 2000

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