Critique : Cursed (Wes Craven)

Cursed

REALISATION : Wes Craven
PRODUCTION : Craven-Maddalena Films, Dimension Films, Outerbanks Entertainment, TFM Distribution
AVEC : Christina Ricci, Jesse Eisenberg, Joshua Jackson, Judy Greer, Mya, Milo Ventimiglia, Kristina Anapau, Portia de Rossi, Shannon Elizabeth, Michael Rosenbaum, Derek Mears, Scott Baio
SCENARIO : Kevin Williamson
PHOTOGRAPHIE : Robert McLachlan, Don McCuaig
MONTAGE : Patrick Lussier, Lisa Romaniw
BANDE ORIGINALE : Marco Beltrami
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Comédie, Horreur, Thriller
DATE DE SORTIE : 29 juin 2005
DUREE : 1h36
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Jimmy et sa sœur Ellie vivent seuls depuis la mort de leurs parents. Elle travaille pour une chaîne de télévision pendant que lui est encore au lycée, dans lequel il est le souffre-douleur de plusieurs garçons de sa classe. Un soir, en rentrant chez eux, ils percutent un animal et ont un accident de voiture avec leur chien, Zipper. De là, un loup-garou les attaque et les griffe. C’est ainsi qu’ils sont contaminés, et vont peu à peu devoir empêcher la malédiction du loup-garou de se réaliser. Ellie, Jimmy et Bo vont devoir découvrir qui est le loup-garou avant qu’il ne soit trop tard…

Il y a des jours comme ça où l’on se dit que parfois, franchement, « la vie est une plage »… Désolé pour la traduction… Oui, elle est approximative, elle est même totalement fausse, et c’est voulu : l’auteur de cette critique a tenu lui-même à s’autocensurer pour « démarrer sur de bonnes bases ». Car c’est bien de cela dont il va être question ici : une censure utilisée moins pour protéger les âmes sensibles et vertueuses (rires) que pour se tirer soi-même une balle dans le pied, plus ou moins consciemment, en tout cas tout à fait imbécilement. En matière de cinéma, parmi toutes les entreprises de sabotages de l’intérieur d’un projet cinématographique, c’est peu dire si les frangins Weinstein font figure de dieux de l’Olympe indétrônables, prompts à faire passer les opportunistes de la firme Cannon (Menahem Golan et Yoram Globus) pour des émules de Vincent Maraval. Et après tant d’années à avoir remonté tant de films dans le dos des réalisateurs, ruiné tant de projets intéressants ou enquillé tant de nanars opportunistes avec la régularité d’un couple de vicelards sadomasos, le tandem aura escaladé un pic de connerie pour le coup insurpassable avec le projet Cursed. Ou comment aboutir, au terme d’une gestation calamiteuse de trois ans, à ce que le cinéma d’horreur US peut pondre de plus cynique et de plus méprisant, quitte à violer sans honte et sans préliminaires un héritage qui se devait d’être respecté.

L’euphémisme nous crame la bouche comme l’acier brûle une peau de loup-garou lorsqu’on évoque à quel point la mise en chantier de Cursed – quel titre prémonitoire ! – reste encore aujourd’hui un cas d’école à Hollywood, tant et si bien que Wes Craven et son scénariste Kevin Williamson auront fini par le voir comme la pire tâche possible sur leurs filmographies respectives. Pour cibler déjà en quoi le charcutage narratif du film – très perceptible dans le montage final – aura résulté d’une production supra-chaotique, revenons en arrière, plus précisément en octobre 2002 lorsque les Weinstein annoncent à la presse la réunion de la paire gagnante Craven/Williamson pour un film censé réinventer le mythe du loup-garou de façon moderne et branchée (on devine déjà ce qu’ils entendent par là…). Sauf que la date de sortie du film est fixée au mois d’août 2003 alors qu’aucun mètre de pellicule n’a été tourné, et que Craven, à peine débarqué d’un projet sur lequel il travaillait depuis des mois (Pulse, alias le remake américain du Kaïro de Kiyoshi Kurosawa), ne sait pas encore qu’il prend place enchaîné dans une galère de deux ans. Il n’est pas le seul, puisque son casting de départ sera lui aussi remanié : sur une distribution qui réunissait Christina Ricci, Skeet Ulrich, Heather Langerkamp, Omar Epps, Scott Foley, Mandy Moore, Illeana Douglas, James Brolin, Robert Forster et Corey Feldman, seule la première restera à bord de la galère. Pourquoi tant de bazar ? Parce qu’à l’instar du ridicule L’Exorciste : au commencement, Cursed aura vécu l’insoutenable humiliation d’avoir été tourné – et raté – deux fois !

D’un tournage qui devait démarrer en janvier 2003, Cursed rencontra un premier retard qui contraignit l’équipe à repousser les prises de vues à mi-mars. Rien de bien grave, certes, mais le pire était à venir : une fois 90% des rushes mis en boîte à partir d’un scénario inachevé qui était filmé au fur et à mesure de son écriture (grosse erreur…), les Weinstein stoppèrent tout à coup le tournage à deux semaines du clap de fin. Jugeant que le récit ne fonctionnait pas du tout et qu’une réécriture totale du script s’imposait, les frangins diaboliques imposèrent alors à Wes Craven de tout reprendre à zéro. On devine la suite : la quasi-totalité du casting aura pris fissa la poudre d’escampette en raison d’autres engagements, obligeant ainsi Williamson à réécrire un second script jugé plus satisfaisant pour les Weinstein, et contraignant Craven à rechercher d’autres acteurs, dont un Jesse Eisenberg encore débutant et visiblement largué, une Shannon Elizabeth aussitôt vue aussitôt déchiquetée, une Mya en guise de « quota musical » d’un film d’horreur avant tout destiné aux djeun’s, un Scott Baio juste là pour titiller la fibre nostalgique des fans de la série Happy Days et un Joshua Jackson à peu près aussi impliqué et charismatique qu’un fumeur en désintox.

Le temps de jeter les rushes du premier tournage à la poubelle, le tournage aura repris onze semaines plus tard avec un nouveau scénario (les trois héros principaux, d’abord étrangers l’un à l’autre, sont devenus un frère et sa sœur) et une fin incohérente au vu du climax initialement prévu (une attaque à domicile suit ici une violente confrontation avec le loup-garou dans un musée de cire). Dans leur souci de faire bel et bien un nouveau film à la place de l’ancien, les Weinstein mirent alors une pression maximale à Craven, allant même jusqu’à l’obliger à se séparer du talentueux Rick Baker au profit du plus malléable Greg Nicotero pour les effets spéciaux (c’est bien dommage quand on voit les concepts alléchants de Baker pour le loup-garou…). Dès lors, le budget ne cessa jamais de gonfler, passant de 38 à 80 millions de dollars, tandis que le tournage se poursuivit sous la houlette d’un Craven dépité, avant tout désireux d’en finir au plus vite. Il ne savait pourtant pas qu’une fois le tournage achevé à l’été 2004, ses producteurs allaient lui préparer une dernière boule puante : non seulement le film vit sa sortie pour Halloween repoussée à février 2005 (donc à une période où personne ne l’attendait…), mais la volonté des Weinstein de ratisser large les aura poussé à en expurger tous les effets gores afin d’obtenir un tampon PG-13. Une dernière humiliation fatale au produit, livré in fine dans un état mutilé avec rien d’autre qu’une petite recette de vingt millions de dollars au box-office (on vous laisse calculer le manque à gagner…). Avec une autocensure aussi prégnante, comment éviter se prendre aussi violemment le mur ?

Vu l’étendue d’un tel massacre, on ne peut que valider au centuple cette critique d’un journaliste du magazine Première au moment de la sortie du film en salles : « Au lieu d’un redoutable lycanthrope, on se retrouve plutôt avec un chihuahua castré qui s’obstinerait malgré tout à s’exciter sur votre jambe droite ». Pas mieux. Et en même temps, pas sûr qu’un résultat conçu avec une vraie ligne directrice du début à la fin aurait fait de Cursed autre chose qu’un ratage. Car, bien avant que les Weinstein ne viennent mettre en marche leurs sécateurs en vue de commettre une énième boucherie, le film était déjà empreint d’un cynisme aussi effervescent que méprisant, tout à fait digne de celui dont ce tâcheron de Kevin Williamson avait su faire preuve par le biais du très surestimé Scream en 1996. Dissimulant une condescendance royale vis-à-vis des codes du slasher derrière une chape faussement postmoderne, et le tout sous l’œil complice d’un Wes Craven que l’on savait déjà empreint d’un regard théorique sur le genre horrifique, Scream avait contribué à enterrer le genre plutôt qu’à le ressusciter. Cursed fait de même : faux film de loup-garou mais vraie pantalonnade grotesque, dont chaque personnage, chaque enjeu, chaque effet de montage n’a été créé qu’en vue de flatter l’ado boutonneux à deux de QI, du genre à se moquer de tout ce en quoi on souhaite lui faire croire derrière son seau de pop-corn. Tiens, d’ailleurs, Christina Ricci le disait elle-même dans le making-of promo du film : « Les loups-garous au cinéma… Franchement, c’est ridicule, alors rions-en ! ».

L’entrée en matière, découpée de manière si ultra-speed que la moitié des crédits du générique passent en moins de quinze secondes, ne laisse aucun doute sur le degré de mépris dont le film fera preuve : rien de moins qu’une chanson rock revisitant de façon merdique le thème du Petit Chaperon Rouge, interprétée par un groupe de rock à deux balles dans une fête foraine et face à un public de teenagers bourrés. La malédiction du film est donc scellée dès son intro, et cela ne va aller qu’en empirant. Dans cette histoire sans intérêt d’une journaliste coincée (Christina Ricci) et de son frère lycéen (Jesse Eisenberg) confrontés à une étrange mutation après avoir été attaqués par une mystérieuse bête sauvage, le relief de notre cher lycanthrope en prend un vilain coup dans les canines. D’abord par une mythologie travestie, réduite à un cirque de gesticulations numériques et de gore sans finesse, qui surfe donc à contre-courant des relectures modernes et inspirées que des cinéastes comme Joe Dante (Hurlements) ou Mike Nichols (Wolf) avaient su signer en leur temps. Ensuite par un scénario naze, singeant l’idée même de « malédiction » par un prétexte familial digne de Sept à la maison (une attaque nocturne en pleine route rappelle aux deux héros l’accident qui coûta la vie à leurs parents). Enfin par un dénouement honteux qui réduit l’intervention du monstre à une banale histoire de jalousie sortie du cerveau de Nabilla. En gros, si tu as baisé un soir avec un bôgoss dont tu t’es entichée mais qui t’a larguée juste après, et si tu te retrouves ainsi contaminée par ses gènes de loup-garou, il ne te reste plus qu’à déchiqueter toutes les rivales qui font de l’œil à ton coup d’un soir. C’est tout ? C’est tout.

Un manque de respect si prégnant envers une telle figure mythologique suffirait en soi à nous donner envie de sortir les crocs, quand bien même un tel matériau laisse parfois échapper quelques pistes symboliques – hélas laissées de côté – sur les dangers du SIDA ou sur l’intolérance en milieu scolaire (le jeune héros joué par Jesse Eisenberg est le souffre-douleur d’un lycéen qui refoule son homosexualité). Tout, dans Cursed, est affaire de déformation. Celle d’un mythe souillé de l’intérieur par un scénariste méprisable, bien sûr, mais aussi celle de personnages de jeunes faussement modernes, réduits à des caricatures branchouilles au spectre évolutif des plus grossiers (la working-girl nunuche qui « fait la chienne », le lycéen renfermé qui hurle sa différence dans la nuit, etc…). Soit tout simplement ce qu’une certaine industrie hollywoodienne, ne calibrant qu’aux statistiques censées l’aiguiller sur les goûts d’une jeunesse qu’elle imagine lobotomisée, ne cesse de prouver depuis déjà deux décennies. Le simple fait de voir au détour d’un plan furtif les lumières d’Hollywood reproduire le tracé d’un pentacle ésotérique frise même le clin d’œil subliminal sur la malédiction qu’elle finit par incarner (et par propager), de même qu’une petite pique adressée à la fausse loyauté du système hollywoodien au travers d’une courte réplique se passe ici de commentaire. Cela dit, on se surprend a posteriori de ne pas y voir le pire film de Wes Craven : sans doute qu’a contrario d’une Créature du marais totalement irregardable, une photo soignée, un rythme soutenu et une belle musique signée Marco Beltrami peuvent ici faire office d’écran de fumée. Mais pour une entreprise à ce point maudite dès le départ, l’échec était tout ce qu’il y a de plus inévitable, et ce au-delà de toute exégèse théorique et critique que d’aucuns pourraient être tentés de pondre, parfois même au détriment de la mythologie du loup-garou ou du contenu narratif du film en question – lire l’éloge hilarant du film par Hélène Frappat pour Les Inrockuptibles. En même temps, inutile de chercher midi à quatorze heures quand le plan le plus mémorable d’un film de monstres soi-disant révolutionnaire se révèle être celui ci :

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