Hallucinations Collectives 2012

Présentation

Mercredi 4 avril, 19h45, séance d’ouverture du festival… L’ambiance est intense, les spectateurs en ébullition, le public remplit la grande salle du cinéma Comoedia jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul siège vide. La soirée, marquée par la découverte d’une exposition et l’avant-première du très attendu The Raid de Gareth Evans (en présence du réalisateur), n’aura pas dérogé à la nouvelle appellation du festival : la sensation de vivre une authentique hallucination, que ce soit sur grand écran ou face à un mur, et la joie d’une expérience collective replongeant le spectateur dans la dimension quasiment « aventurière » d’une salle de cinéma. Une idée qui rejoint également la thématique centrale de cette nouvelle édition du festival Hallucinations Collectives, tournant autour de l’écrivain Philip K. Dick, auteur de science-fiction à l’œuvre entièrement bâtie sur le simulacre et l’anticipation. Et en définitive, cette deuxième édition, basée une nouvelle fois autour d’une compétition de films et de courts-métrages sous l’égide d’un jury prestigieux, fut un succès absolu : si deux ou trois films de la programmation globale n’ont pas forcément satisfait toutes nos espérances, l’équipe du festival a su offrir une sélection de qualité, à la fois éclectique et variée, peut-être un peu moins radicale que les années précédentes et ouverte vers un public plus large. Au terme de ces six jours intenses et épuisants, les pronostics étaient assez partagés sur l’ensemble de la sélection, mais la joie et le plaisir cinéphile étaient de rigueur face aux divergences d’opinion qui pouvaient se créer ici et là. On en ressort avant tout avec la sensation géniale d’avoir vécu de grands moments de cinéma et d’avoir pris un pied monstrueux à (re)découvrir des œuvres puissantes et hors normes qui, à n’en pas douter, vont marquer au fer rouge les années à venir. Un seul constat, au final : dommage que ça s’arrête, vivement que ça recommence !

Composition du jury

Nicolas Boukhrief, réalisateur français (Le convoyeur, Cortex, Gardiens de l’ordre)
Jean-Pierre Bouyxou, journaliste, écrivain, réalisateur, spécialiste du cinéma belge
Julien Bodivit, directeur du Lausanne Underground Film Festival (LUFF)
Fausto Fasulo, rédacteur en chef de la revue Mad Movies

Compétition Longs-métrages (le vainqueur est indiqué en bleu) :

The Raid (Gareth Evans)
Babycall (Pal Sletaune)
Saya Zamuraï (Hitoshi Matsumoto)
Hell (Tim Fehlbaum)
Kill List (Ben Wheatley)
Red State (Kevin Smith)
The Theatre Bizarre (collectif de cinéastes)
The Divide (Xavier Gens)

Compétition Courts-métrages (le vainqueur est indiqué en bleu) :

The legend of Beaver Dam (Jérôme Sable)
Crown (AG Rojas)
Lazarov (Luis Nieto)
Hope (Pedro Pires)
A function (Lee Hyun-soo)
At the formal (Andrew Kavanagh)
The astronaut on the roof (Sergi Portabella)
The origin of creatures (Floris Kaayk)

Autres évènements

– La présence des réalisateurs Richard Stanley, Gareth Evans, Thierry Zeno et Xavier Gens, venus présenter leurs films respectifs
– La présence de l’écrivain et réalisateur F.J. Ossang, venu dédicacer son livre « Hiver sur les continents cernés »
– La présence de l’écrivain Aurélien Lemant, venu dédicacer son livre « Traum : Philip K. Dick, martyr onirique »
– La présence des auteurs du livre « RockyRama », venus dédicacer leur livre
– La double séance consacrée au réalisateur Hitoshi Matsumoto
– La séance spéciale Nouvelles visions, constituée du film indépendant The Oregonian de Calvin Lee Reeder
– La thématique Belgique interdite, constituée de quatre films belges méconnus.
– Une séance de minuit, avec The Incident d’Alexandre Courtès
– Une séance interdite, avec The Image de Radley Metzger
– Une séance pour (grands) enfants, avec Strings d’Anders R. Klarlund
– Le Cabinet des curiosités, avec Schizophrenia de Gérald Kargl et La belle et la bête de Juraj Herz
– La projection de Total Recall de Paul Verhoeven dans le cadre de l’hommage rendu à Philip K. Dick.
– Le concert Hallucinations auditives, avec Richard Pinhas et Noël Akchote
– Deux expositions artistiques, ainsi que divers stands de BD, DVD, affiches, etc…

Un grand bravo à…

– Cyril Despontin, grand organisateur du festival, pour avoir animé le festival et les projections de films avec autant d’humour, de passion et d’enthousiasme.
– Toute l’équipe des bénévoles de l’association ZoneBis, pour avoir permis à ce festival de se dérouler à merveille.
– Toute l’équipe du cinéma Comoedia, pour avoir travaillé comme des malades pendant ces six jours afin de projeter les films dans les meilleures conditions possibles.

Compétition

Compétition longs-métrages

THE RAID
Gareth Evans – Indonésie – 2011 – Séance d’ouverture + Compétition officielle

On avait quitté le réalisateur gallois Gareth Evans il y a deux ans sur le sympathique Merantau, film de baston indonésien sorti directement en DVD chez nous. On y suivait le parcours d’un jeune paysan parti faire un voyage initiatique vers Jakarta, et confronté à une horde de truands proxénètes qui vont le contraindre à employer la manière forte. Certes, le scénario n’avait rien de transcendant, mais sous ses allures d’Ong-Bak du pauvre, ce petit film sortait un tantinet du lot de par sa mise en scène très soignée et une attention particulière accordée à un art martial d’une violence hors du commun : le pencak-silat. Et depuis quelques mois, un étrange buzz commençait à s’installer, puisque s’annonçait alors l’arrivée d’un nouveau film dont la présentation dans divers festivals n’avait pas manqué de déclencher une salve de réactions démentes. Acclamé et fantasmé, The Raid semblait donc a priori confirmer plusieurs choses : d’une part, la volonté de Gareth Evans de passer la seconde en terme d’action, et d’autre part, la démarche plus que recevable de bâtir un film furieux où la narration serait en adéquation avec le rythme survolté des situations, à l’instar de ce que Tsui Hark (Time and tide) ou John Woo (A toute épreuve) avaient su concrétiser il y a plusieurs années. Ne manquait alors plus que le verdict : le pari est-il réussi ? Histoire de répondre par voie détournée, on se permettra simplement de vous livrer un souvenir du festival Hallucinations Collectives, où le film fut projeté en séance d’ouverture : une salle bondée et surchauffée, l’organisateur du festival annonçant un film où il est impossible de ne pas réagir viscéralement aux forces qui se déchaînent sur l’écran, un public conquis au bout de dix minutes de métrage, la quasi-totalité de la salle qui hurlait et applaudissait à chaque scène de baston, un rythme cardiaque qui s’intensifie à chaque nouveau stade de violence, et pour finir en beauté, une sortie de salles marquée par des gens épuisés et rassasiés comme à la fin d’un énorme banquet.

Soyons donc aussi directs que possible : The Raid est une tuerie qui laisse le spectateur KO. La trame narrative, à la fois simple et linéaire, renvoie très habilement au concept d’un film comme La horde : une équipe de flics d’élite investit une citadelle imprenable de Jakarta pour y déloger un baron de la drogue, et se retrouve très vite piégée par une horde de truands surarmés, fermement décidés à faire de cette tour délabrée leur tombeau. Et une fois de plus, c’est à partir d’un script basique, tout juste étoffé de quelques éléments dramatiques bien amenés (police corrompue, relation fraternelle, instinct de survie…), que Gareth Evans peut s’autoriser tous les excès. Au-delà d’une réalisation ultra-dynamique où de superbes plans larges côtoient une action toujours captée en caméra à l’épaule, c’est surtout la radicalité du processus qui sidère à plus d’un titre : à l’instar de cette tour de 15 étages où seul l’instinct de survie finit par primer, le film se bâtit à la manière d’un pur jeu vidéo où chaque niveau marque un stade toujours plus élevé dans la démesure. Du coup, on se retrouve les yeux exorbités à chaque scène, face à des combats qui s’imposent sans peine comme les plus violents jamais vus sur un écran, tous d’une lisibilité absolue et chorégraphiés avec une virtuosité démentielle, et où la moindre phase d’attente ou de silence, associée à une fabuleuse gestion de l’espace et de la lumière (grande scène de l’escalier central plongé dans l’obscurité), construit un suspense de plus en plus insoutenable. On sort donc de ce grand huit de sensations extrêmes totalement éreinté, les jambes en compote et le rythme cardiaque en surchauffe. The Raid n’a donc absolument pas volé sa réputation d’œuvre-choc, il s’avère même au-delà des pronostics. Et vu de son aura d’œuvre instantanément culte, la suite (yeah !) et le remake américain (aïe !) sont d’ores et déjà prévus.

BABYCALL
Pal Sletaune – Norvège – 2012 – Compétition officielle

Déjà auteur de plusieurs films de genre, Pal Sletaune s’était surtout fait remarquer avec le très intriguant Next door, thriller polanskien dans lequel un homme largué par sa femme se retrouvait pris au piège de deux voisines aussi jeunes que perverses. Et si l’on introduit d’emblée un parallèle avec le cinéma de Polanski, c’est parce que Babycall s’y rattache également à plus d’un titre, la plus grande similitude étant de se focaliser sur la psychologie d’une jeune femme en proie à une paranoïa dont on ne sait plus trop si elle découle d’une folie compulsive ou d’une réalité maladive. Pour autant, ne pas trop s’attendre à un copier-coller du génial Répulsion, où l’appartement serait le théâtre d’un cauchemar mental surchargé d’angoisse, puisque le film, à l’instar du récent Morse, oublie les ficelles du genre pour se focaliser sur le portrait d’âmes marquées par une vie difficile. Le film s’ouvre donc sur la souffrance d’Anna, jeune et belle épouse effrayée à l’idée que son ex-mari violent ne vienne à nouveau brutaliser son fils Anders (dont elle a désormais la garde). Suivie de très près par deux inspecteurs de la DDASS, courtisée par un aimable vendeur de matériel high-tech, elle apprend surtout que son mari n’est pas prêt à laisser sa marmaille s’enfuir et que la crainte d’une confrontation décisive devant les tribunaux avec lui semble inévitable pour elle. Pour ne rien arranger, sa crainte quotidienne de perdre son enfant la pousse à scruter chacun de ses déplacements, voire de l’attendre devant un banc de l’école où il a été inscrit, ce qui tend à la faire passer pour une folle aux yeux des autres. Mais le pire, c’est que des bruits étranges se font alors entendre dans le babyphone acheté par Anna pour veiller sur son fils, s’apparentant à des réminiscences d’une maltraitance d’enfant. Le sien ? Ou celui d’un autre, présent dans l’immeuble où elle réside ? Et quel est cet enfant bizarre qui accompagne parfois Anders dans ses déplacements ?

Le film fait tout pour entretenir le mystère jusqu’à la révélation finale, mais pour tous ceux qui savent décoder le langage cinématographique, c’est peine perdue dès le premier plan, où la mise en scène grille toute tentative de dissimulation à force d’être aussi maîtrisée. En même temps, on jurerait que le réalisateur l’avait prévu, puisqu’une autre surprise scénaristique s’ajoute en complément du final afin de dérégler habilement les niveaux de lectures formatés du genre (on ne dira cependant pas en quoi). La force de Babycall ne réside donc pas dans l’insidieuse progression d’une intrigue jouant sur le mystère et sur le trouble du réel gangréné par le cauchemar, et même la prestation de la géniale Noomi Rapace, aussi sidérante soit-elle, ne fait que le confirmer, l’actrice étant tellement crédible dans le registre du dérèglement interne pour ne pas nous laisser supposer que quelque chose cloche dans le récit. A vrai dire, si le film vaut sérieusement le coup d’œil, c’est pour l’émotion qu’il suscite, les pistes psychologiques qu’il sait aborder avec une précision des plus rares, et l’ambiance dérangeante qui se dégage de ses cadres à vocation symbolique. Le décor du film, vaste immeuble de béton aux allures d’HLM banlieusarde, est ainsi proche d’une forêt digne d’un conte de Grimm où un croisement peut mener aussi bien à une porte de sortie qu’à une impasse, où un lac idyllique peut dissimuler un terrible secret. Cet univers mental et fractionné, d’une sensorialité renforcée par la bande-son très atmosphérique de Fernando Velazquez, sait susciter le trouble, décupler l’émotion des scènes, et jouer sur les croisements entre le cinéma d’auteur et le cinéma de genre. On regrettera simplement que le climat déstabilisant du film ne soit pas porté plus haut au sein de son récit faussement tortueux. Mais à l’arrivée, c’est un film troublant et bouleversant, aux qualités de fabrication assez exemplaires, qui reste intact sur l’écran. Cela méritait bien un Grand Prix au dernier festival de Gérardmer.

HELL
Tim Fehlbaum – Allemagne – 2011 – Compétition officielle

Pour la petite histoire, ce premier film allemand serait apparemment auréolé d’une jolie petite réputation depuis sa présentation dans les festivals, pour la simple raison que son réalisateur Tim Fehlbaum aurait reçu le parrainage de Roland Emmerich. Un détail qui n’est pas forcément pour nous rassurer lorsque l’on connait la « finesse » du réalisateur de 2012, mais que l’on aura vite fait d’oublier à la découverte de Hell, très éloigné d’un blockbuster à gros moyens et conçu à la base comme un film de fin d’études pour son jeune réalisateur. A l’arrivée, ce que l’on récolte n’est ni plus ni moins qu’une compilation hasardeuse et bancale de tout ce que le cinéma post-apocalyptique ou le cinéma d’horreur en général ont pu apporter de marquant depuis les années 70. Une louche de La route pour le tableau d’un monde futuriste où tout a cramé (il semble que les rayons du soleil soient en cause), un peu de Mad Max pour des décors délabrés et couverts de poussière, et surtout une deuxième partie pompée en très grande partie sur Massacre à la tronçonneuse, à partir du moment décisif où les deux ou trois survivants du récit se confrontent à des fermiers illuminés adeptes du cannibalisme. Un survival s’opère alors, mais avec une mollesse dans le suspense et une absence de radicalité dans la violence qui font peine à voir. Avant cela, on aura juste eu droit à une errance plate au cœur de paysages ravagés par une chaleur extrême, où quelques personnages sans grand relief tentent de trouver des vivres et de l’essence pour poursuivre leur route vers une éventuelle terre promise, et un événement tragique (le kidnapping de la jeune fille) qui pousse l’un des personnages à s’écarter temporairement du processus de survie pour sauver ce qui lui reste de famille. Au vu de l’abus de références cinématographiques et du manque cruel d’idées qui le caractérise, il est tragique de n’avoir rien d’autre à retenir du film. Toutefois, outre un tournage effectué en Corse (sur des parcelles de forêts ravagées par des incendies), la seule idée à mettre au crédit du réalisateur réside dans l’ambiguïté du titre du film, explorant aussi bien sa signification anglaise (« enfer ») qu’allemande (« lumière vive »). C’est très peu, mais il faudra bien s’en contenter.

KILL LIST
Ben Wheatley – Royaume-Uni – 2011 – Compétition officielle

Deuxième long-métrage du réalisateur Ben Wheatley après une comédie noire intitulée Down terrace (inédite en France), Kill List aura finalement été le grand vainqueur de cette compétition, le jury du festival n’ayant pas pris de gants en révélant que le choix du meilleur film était unanime. Un choix assez prévisible au vu d’un film aussi intriguant et unique, déjà récompensé dans quelques festivals (dont celui de Beaune) et réceptacle de réactions très variées, les uns criant au chef-d’œuvre, les autres au navet. C’est peut-être cette difficulté d’appréhension qui fait finalement la force du film, au vu de son scénario débutant sur un postulat de polar hyperréaliste pour s’aventurer ensuite vers des eaux de plus en plus troubles et mystérieuses. En outre, il est préférable de ne rien savoir du film avant d’entrer dans la salle de cinéma, l’immersion en terre inconnue étant toujours favorable aux films de genre fonctionnant sur le bousculement des attentes. Avec Kill List, on est donc servis : huit ans après une mission désastreuse à Kiev qui l’aura marqué de façon irrémédiable, Jay, ex-soldat devenu tueur à gages, accepte une nouvelle mission sous la pression de sa femme et de son partenaire, sans se rendre compte jusqu’où celle-ci est censée l’emmener. Très vite, la peur et la paranoïa s’installent chez lui, le précipitant dans des accès de violence incontrôlable qui détonnent sur lui et son entourage, jusqu’au point de non-retour. On n’expliquera pas la finalité de cette mission, ni les innombrables déviations de récit qui s’opèrent tous les quarts d’heure, mais on se contentera néanmoins de considérer Kill List comme une véritable hydre à trois têtes, déroulant son intrigue au gré de trois genres ultracodés que Ben Wheatley relie avec fluidité. Cela débute comme un polar social à la Ken Loach en se centrant sur un couple à la dérive, ça se poursuit sous la forme d’un polar anglais ultraviolent (on notera la plus belle scène de marteau depuis Old boy), et ça se conclue sous un angle fantastique où les fleurons du cinéma de genre anglais (notamment le célèbre The wicker man, dont l’imagerie sectaire est parfois reprise) sont alors convoqués pour un final imprévisible que l’on ne révèlera pas. En mixant le réalisme et le fantastique, en divisant son récit en chapitres dont les titres (les noms des personnes à éliminer) renvoient à un degré de lecture symbolique, en donnant chair aux légendes urbaines et en captant l’immixtion du mythe dans la réalité, le film de Wheatley élabore une modernisation intéressante du film de genre britannique en opérant le passage d’une dimension à une autre, même si sa dernière scène, censée emboîter toutes les pièces du puzzle en un ensemble parfaitement cohérent, provoque davantage l’incertitude que la satisfaction. Sans doute que le film, jeu de manipulation vicieux et tenu d’un bout à l’autre, mériterait un ou deux visionnages supplémentaires pour révéler sa richesse insoupçonnée. En l’état, Kill List reste en tout cas un film fort et audacieux, magistralement interprété et mis en scène, ce que les discussions provoquées en fin de projection n’ont cessé de saluer.

RED STATE
Kevin Smith – Etats-Unis – 2011 – Compétition officielle

La crise des cinéastes indépendants n’est décidément pas prête de s’arrêter. Kevin Smith en aura fait les frais pour son nouveau film, élaboré comme un film d’horreur en opposition totale avec son précédent univers : pour une fois non produit par Miramax et distribué dans un circuit de salles très limité, Red State aura connu un destin tragique qui l’aura conduit du même coup à ne pas bénéficier de sortie française dans les salles obscures (sa sortie en DVD et Blu-Ray est néanmoins prévue pour le mois de juin 2012). Pour l’heure, histoire de ne pas se leurrer sur la véritable nature du film, il convient de mettre le néophyte en alerte : le nouveau Kevin Smith n’est en rien un film d’horreur, et penser cela pouvait largement suffire à susciter la déception lors d’un premier visionnage. Revoir le film dans des conditions optimales en ayant à l’esprit son vrai but (expédier un gros coup de shotgun dans les parties génitales de l’Amérique) permet de faire un virage à 180° : on tient là un film d’une violence et d’une puissance satirique rarement atteinte au cinéma. Tout comme Kill List cette année, Red State est une œuvre bâtie sur différents schémas, où le point de vue du spectateur s’oriente à chaque fois sur une piste différente jusqu’à bousculer son propre rapport à la morale. Débutant sur un trio d’adolescents obsédés par l’envie de tirer un coup, le film bascule d’un coup sec dans l’horreur trash, lorsque les trois débiles, tombés dans le piège après avoir répondu à une fausse annonce érotique sur le Web, atterrissent dans une secte de fondamentalistes religieux tenu par un pasteur ultra controversé (joué par le savoureux Michael Parks) prêchant la peur de la main de Dieu. En prenant le temps de décrire la folie de ce gourou religieux totalement lézardé de la cafetière (inspiré du célèbre révérend Fred Phelps), Kevin Smith intensifie le malaise à chaque seconde, révèle de façon progressive les dérives du fanatisme religieux en étirant les séquences au maximum, et signe finalement la peinture d’une humanité dévoyée, manipulée dans son éthique comme dans ses propres croyances, réfugiée dans la haine de l’autre et le respect de dogmes crétins (on se souvient que Smith en faisait déjà la critique dans Dogma).

Et soudain, alors que le film d’horreur trash aurait pu se poursuivre sous la forme d’un survival expiatoire et dégénéré, voilà que le cinéaste vrille une fois de plus la situation : en introduisant le personnage de flic incarné par John Goodman et en s’attardant sur les méthodes expéditives et répressives mises en place par l’Amérique post-11 Septembre, le regard critique de Kevin Smith se révèle au grand jour, renouant avec l’humour politiquement incorrect de ses premiers films et donnant à une situation dramatique (le massacre d’une famille de terroristes) des allures de théâtre de l’absurde. Dès lors, le rire se fait jaune, la violence est surmultipliée, la cruauté se frotte à la dérision, et l’impossibilité du public à se positionner au coeur de ce chaos sonne comme une évidence, à l’instar de ce que la situation extrême développée par Rob Zombie dans The devil’s rejects avait su explorer. Au bout du compte, Red State n’était juste qu’un gros doigt d’honneur expédié en direction d’une Amérique peuplée de tarés en tous genres, qu’il s’agisse des flics à la justice expéditive, des politiciens brandissant le Patriot Act comme caution démocratique, des groupes fondamentalistes élevés au décervelage religieux et des adolescents dont la seule préoccupation se limite à s’astiquer la nouille devant une paire de nichons. Pour son premier film totalement indépendant, Kevin Smith envoie donc du (très) lourd, malmène le spectateur, fustige le cynisme et l’absence de repères au sein du pays malade où il réside, et n’a absolument rien perdu de sa verve de dialoguiste hors pair (c’est si cinglant que l’on comprend pourquoi ce film n’aurait jamais pu avoir une large distribution). Ne prenez surtout pas le risque de passer à côté de cette gifle.

THE THEATRE BIZARRE
Douglas Buck, Buddy Giovinazzo, David Gregory, Karim Hussain, Jeremy Kasten, Tom Savini & Richard Stanley – Etats-Unis/France – 2011 – Compétition officielle

Le souci concernant les films à sketches, c’est que l’inégalité des segments est davantage une habitude qu’une crainte à avoir. Et en dépit de quelques rares exceptions (on citera le formidable Tokyo du trio Gondry/Carax/Bong), The Theatre Bizarre ne déroge pas à la règle : cette coproduction franco-américaine, bâtie en tant qu’hommage référentiel au légendaire théâtre du Grand-Guignol, s’avère au final beaucoup trop hétéroclite pour dégager une véritable cohérence sur le sujet. Comme toujours dans ce genre de projet, c’est avec quelques jours de tournage et des budgets de court-métrage que sept réalisateurs ont obtenu une carte blanche absolue sur le thème en question. Le film se constitue donc de six segments éparpillés tout au long d’un seul et même segment (conçu par Jeremy Kasten), où une salle de cinéma se transforme en théâtre de pantins sous l’égide d’un automate inquiétant (joué par Udo Kier, excusez du peu !). Ainsi donc, chaque intervention de l’automate traduit le lancement d’un nouveau court où le spectacle d’horreurs macabres et sanguinolentes sera la règle de base… C’est le légendaire Richard Stanley (également invité prestigieux du festival) qui ouvre le bal avec un segment pyrénéen élaboré en hommage aux cinémas d’Argento et de Fulci, où un jeune couple en vacances rencontre une sorcière en possession d’une copie du Nécronomicon. Un détail qui toque d’emblée à notre mémoire de cinéphile, puisque ce segment entretient un grand nombre de points communs avec celui de Christophe Gans dans le film éponyme : un filmage sobre, un script minimaliste, une belle lumière, quelques artifices visuels pour le moins hideux, des trucages aussi cheap que possible, et surtout un grand nombre de créatures batraciennes pour épicer le tout (ici, les calamars laissent la place aux crapauds). Résultat sincère mais impersonnel, trop ancré dans l’hommage pur et pas assez maîtrisé pour tenir la route sur une vingtaine de minutes… Buddy Giovinazzo prend ensuite la relève avec un segment plus intéressant, où une femme largue son mari en lui balançant son infidélité en pleine face. La tension monte en crescendo jusqu’aux dernières secondes, et le réalisateur élabore une atmosphère mentale et froide où la cruauté et le romantisme se marient assez habilement. Plutôt pas mal… En revanche, l’opus de Douglas Buck, récit traumatique d’un accident de la route par deux témoins (une mère et sa fille), est un hors-sujet intégral qui ne colle jamais avec les autres segments.

Les trois derniers morceaux du programme sont en revanche les plus consistants. D’une part, celui de Tom Savini réussit à renouer avec la cruauté rigolarde du Grand-Guignol en montrant la vengeance d’une femme sur son mari infidèle : humour et sadisme sont ici légion, épicés d’une pointe d’érotisme tout ce qu’il y a de plus bienvenu… Ensuite, l’opus de Karim Hussain, sans doute le plus redouté, ne faillit pas à sa réputation sulfureuse (ce segment étant connu pour avoir déclenché des évanouissements dans plusieurs festivals) : une tueuse en série, accro aux souvenirs visuels d’autres personnes, extrait ces souvenirs à l’aide d’une seringue insérée dans l’œil de ses victimes pour ensuite les injecter dans le sien (gros plans à l’appui !). Le sadisme chirurgical de ces scènes a largement de quoi donner envie de détourner l’œil, mais c’est bien là tout ce que l’on peut sauver du film, une voix off trop explicative et un script peu travaillé n’aidant pas à camoufler les lacunes de ce court… Enfin, la vraie perle rare de The Theatre Bizarre a été judicieusement placée à la fin, où David Gregory s’éclate à filmer la fin d’un amour entre deux personnes obsédées par la bouffe. De séances de drague en pique-niques, en passant par une réception costumée, le réalisateur accumule les détails gastronomiques avec un art du gros plan qui donne la nausée, réussit à mélanger tripaille et boustifaille dans le même plan (gare aux estomacs fragiles !) et, de par la sensation vomitive qu’il réussit à dégager de cette histoire assez basique, ferait presque passer La grande bouffe pour une émission populaire de Cuisine TV. Un vrai petit bijou à ne pas manquer. Le seul qui se dégage vraiment de cette anthologie, malheureusement…

THE DIVIDE
Xavier Gens – France – 2011 – Compétition officielle

Il s’agissait sans doute du film le plus attendu de cette sélection, du moins en ce qui nous concerne. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à l’instar du démentiel The Raid, on était encore loin d’imaginer l’ampleur du choc cinématographique qui allait nous vriller les orbites. Nouveau long-métrage de l’un des meilleurs jeunes cinéastes de genre français, The Divide n’est pas juste un simple choc visuel et graphique, sorti de l’esprit d’un réalisateur énervé et désireux de passer à la vitesse supérieure. C’est beaucoup plus que ça. Dans un premier temps, le film permet à Xavier Gens de faire taire tous les pisse-froids qui n’avaient vu en lui qu’un tâcheron des usines EuropaCorp, fermement attaché à explorer la voie de cinéma de genre tel que Luc Besson aime à se le fantasmer (il n’y a qu’à se souvenir de Colombiana pour mesurer l’étendue de la catastrophe). Avec ses premiers films Frontière(s) et Hitman, Gens s’était surtout révélé être un cinéaste diaboliquement surdoué, sans concessions, ne perdant jamais de vue la dimension immersive de l’expérience cinéma et cherchant autant que possible à malmener le spectateur par l’insertion d’une violence flirtant avec la cruauté. En outre, le seul souci relatif à relever sur ses deux premiers essais provenait principalement d’un défaut récurrent du cinéma de genre français, à savoir le malaxage d’influences digérées sous la forme d’un scénario révélant une vraie connaissance du genre de la part du réalisateur. Avec The Divide, conçu dès le départ comme un projet indépendant qui aura connu un développement supra-chaotique (le projet a failli tomber à l’eau, faute de financement), Xavier Gens se libère enfin de ses références favorites, digère les codes du genre qu’il a contribué à redynamiser avec Frontière(s), intensifie la rage et la colère qui parcourent son esprit de cinéaste furieux, et signe un film édifiant et tétanisant dont il est littéralement impossible de ressortir indemne. Dans son optique de faire vivre au spectateur un véritable enfer sur pellicule, le film n’y va d’ailleurs pas de main morte : le temps d’une intro d’à peine une minute chrono où New York est ravagée par une explosion cataclysmique, le récit s’installe d’emblée au sein du sous-sol d’immeuble où va se dérouler la totalité du film. Le théâtre d’un enfermement claustrophobique où l’entraide des premiers instants va peu à peu laisser la place à la folie la plus perverse, où le surgissement des imprévus accroit la division des survivants, où l’enfermement de plus en plus glauque fait remonter chez l’humain ses plus bas instincts.

La justification de l’apocalypse inaugurale ne sera pas expliquée, et l’horreur annoncée ne se concrétisera pas à travers la présence de scientifiques surarmés en combinaison clinique, lesquels n’apparaissent que le temps de deux séquences et dont les agissements sont laissés sous silence. Gens se focalise avant tout sur l’humain, sur l’opposition des caractères, sur le balbutiement de chacun à suivre une voie raisonnée dans ce huis clos oppressant, et surtout, sa mise en scène, usant de travellings latéraux et d’une sublime musique orchestrale, fait clairement ressentir la solitude de chacun et le temps qui passe. Sur les deux heures de métrage que durent le film, on a clairement la sensation d’étouffer, de ne plus pouvoir respirer, d’autant que le huis clos, très vite envahi aussi bien par les détails crades (cadavres pourrissants et latrines débordantes) que par la monstruosité de ses résidents, prend l’allure d’un théâtre vivant de l’excès. A ce titre, les prestations des acteurs méritent un tonnerre de louanges, certains n’hésitant pas à casser leur image, notamment le trop rare Michael Biehn en vieux gardien chargé d’ambiguïté et l’inattendue Rosanna Arquette en mère de famille plongée dans la pire des déchéances, désormais réduite au rang d’esclave sexuel après l’enlèvement inexpliqué de sa fille. Chaque acteur apporte son lot de folie et d’ambiguïté à l’ensemble, la description voulue par Gens d’une humanité à l’agonie étant corollaire d’une implication totale de l’ensemble du casting. Et si le film reste finalement implicite dans quelques éléments de son intrigue, que ce soit l’origine du désastre ou l’utilité des scientifiques, c’est pour mieux placer le spectateur au cœur du groupe, rapidement séparé parce qu’incapable de se raisonner ou de piger quoi que ce soit. D’un bout à l’autre de The Divide, Xavier Gens nous plonge dans les tréfonds de l’âme humaine pour finalement nous éjecter de cet enfer souterrain sur un dernier plan aussi sublime que marquant dans sa logique nihiliste. Juste du très grand cinéma, radical et déviant, qui marque la rétine et ne rend pas la dépouille du spectateur.

Compétition courts-métrages

THE LEGEND OF BEAVER DAM
Jérôme Sable – Canada – 2010

Au coin de feu, un chef scout raconte à ses louveteaux la terrible légende de Stumpy Sam… Premier court-métrage de la sélection, ce petit film d’horreur de 12 minutes débute comme un film pour enfants pour ensuite virer au massacre gore d’une bande de mioches (avec des chansons dignes d’un mauvais épisode de High School Musical et se termine sur une pirouette maline. Un petit amuse-gueule sympathique, assez amusant, mais pas inoubliable.

CROWN
AG Rojas – Etats-Unis – 2012

Dans une banlieue pavillonnaire, une maison abandonnée est utilisée par une bande de jeunes pour accueillir d’étranges clients se livrant à d’étranges pratiques… D’une durée approximative de 10 minutes, on tenait sans doute là le court-métrage le plus space de la sélection : une ambiance malsaine sacrément efficace qui culmine avec l’apparition de créatures cronenbergiennes distillant une sorte de drogue organique chez ceux qui la consomment. L’intrigue n’est pas toujours très claire, mais la lenteur hypnotique des plans mérite le détour. Déroutant et singulier.

LAZAROV
Luis Nieto – France – 2010

Des images d’archives du mystérieux programme Lazarov visant à restaurer la puissance et la gloire de l’empire soviétique… Présenté en version russe non sous-titrée, ce plan fixe de cinq minutes était surtout la grosse blague du festival : en lieu et place d’une expérience digne du synopsis, on voit surtout une poule subir une série d’électrochocs (dont un dans le derrière !) pour finalement se rebeller violemment et mordre la main d’un scientifique. Autant dire que c’est très con, mais que ça n’empêche pas de se marrer gentiment.

HOPE
Pedro Pires – Canada – 2011

La violence de la guerre vue à travers les yeux d’un général agonisant sur le champ de bataille… De beaux plans sépia et une lenteur millimétrée composent ce court de 10 minutes où un long flash-back onirique renvoie à la scène inaugurale de Full metal jacket, qui voyait les soldats rasés l’un après l’autre (symbole de leur déshumanisation). Pour autant, une pointe de romantisme se dégage de ce petit film : le titre renvoie à un tatouage situé sur l’épaule d’un jeune coiffeur qui fascinait visiblement le général.

A FUNCTION
Lee Hyun-soo – Corée du Sud – 2011

La réussite scolaire en Corée du Sud : une question de vie ou de mort… Il ne faisait aucun doute qu’on tenait là le meilleur court-métrage du festival, sa récompense ne fut donc que pure logique. Jugez plutôt : dans une pièce mal éclairée et aux murs couverts de rouille, une écolière tente de résoudre un problème mathématique en un temps limité, sans quoi le boogeyman présent dans le fond viendra la décapiter. Et quand l’encre vient à manquer dans le stylo, le sang peut compenser cela. Un vrai bijou d’ambiance et de mise en scène, drôle et malsain à la fois, qui fit l’unanimité au sein du jury comme au sein du public.

AT THE FORMAL
Andrew Kavanagh – Australie – 2011

Dans une petite bourgade australienne, le bal de fin d’année tient tout autant de la célébration joyeuse et triviale que de l’inquiétant rite macabre… Un long plan-séquence quasi ininterrompu qui, le long d’un ralenti lancinant et hypnotique, passe d’une atmosphère de fête à un horrible rituel sanguinaire qui s’achève sur un plan absolument hilarant. Un tantinet anecdotique dans le fond, mais ultra-maîtrisé sur la forme, l’une des plus belles pépites de cette sélection.

THE ASTRONAUT ON THE ROOF
Sergi Pontabella – Allemagne/Espagne – 2010

La page blanche, source d’angoisse mais aussi champ de tous les possibles : deux scénaristes se lancent dans l’écriture d’un film… Le genre de petit film qui fait tout de suite plaisir, même si son intérêt est assez limité. Avec l’aide d’une voix off assez tordante qui relance et conteste l’action sans cesse, cette comédie expérimentale de 12 minutes construit une narration sans cesse relancée, mêle l’absurde au gros n’importe quoi, et provoque de belles montées de rire. Le souci, c’est qu’après la projection, on aura vite fait d’oublier de quoi il était question…

THE ORIGIN OF CREATURES
Floris Kaayk – Pays-Bas – 2010

Dans un monde post-apocalyptique, les étranges créatures ayant survécu au désastre tentent de rebâtir leur univers… Entièrement conçu en images de synthèse, ce dernier court de 12 minutes introduisait déjà la thématique nihiliste du film de Xavier Gens en montrant des créatures bizarres au travail dans un cadre urbain réduit en cendres. De belles idées de mise en scène, une inventivité visuelle qui se marie très bien avec une technique plutôt efficace, mais un script un peu trop mince pour tenir la route. Dommage, on aurait pu tenir là une vraie petite merveille.

Rétrospectives

L’AMOUR EST UN CHIEN DE L’ENFER
Dominique Deruddere – Belgique – 1987 – Thématique « Belgique interdite »

Premier film à inaugurer la section Belgique interdite du festival, L’amour est un chien de l’enfer (titré Crazy Love en version originale) est une œuvre assez rare, pour ne pas dire oubliée, en dépit d’un joli succès lors de sa sortie (pour la petite histoire, Coppola fut si admiratif du film qu’il décida d’en faire lui-même la promotion aux Etats-Unis). L’excellente nouvelle relative à cette redécouverte, c’est que l’on s’installe en terrain connu, surtout pour ceux qui connaissent plus ou moins l’œuvre et le parcours de l’écrivain Charles Bukowski, déjà adapté au cinéma par Barbet Schroeder (Barfly), Marco Ferreri (Conte de la vie ordinaire) et Patrick Bouchitey (Lune froide). C’est justement à cette dernière œuvre que l’on est tenté de raccrocher le film de Dominique Deruddere, ne serait-ce qu’en raison de sa conclusion tragique, d’un romantisme noir assez lumineux et bouleversant, où s’inscrit le point de non-retour du parcours de son protagoniste. Un antihéros à la vie sentimentale complexe, relatée ici à travers trois stades précis de son existence (enfance, adolescence, âge adulte). Voici donc Harry Voss, un enfant de 12 ans timide et pour le moins naïf, pour qui l’amour se définit par ses souvenirs de spectateur de cinéma (une princesse et son prince charmant en train de s’enlacer tendrement) et qui tombera de haut lorsque son ami, très porté sur la chose, décidera de parfaire son éducation sexuelle. De l’intrusion foireuse chez une cougar alcoolique à une tentative ratée de drague dans une fête foraine, en passant par la difficulté à se masturber, les échecs s’accumulent pour le jeune Harry. A l’adolescence, ce n’est pas mieux : à la suite d’une horrible éruption d’acné qui l’aura contraint à s’enfermer dans l’agoraphobie, Harry refuse tout contact avec l’extérieur, y compris pour aller chercher son diplôme de fin d’études. L’un de ses amis réussit tout de même à l’emmener au bal des élèves dans l’espoir qu’il puisse enfin flirter, mais l’échec sera encore au rendez-vous. Quant à l’âge adulte, c’est encore pire : devenu alcoolique et clochard, Harry rencontre un poivrot dans un bar avec lequel il réussit à voler le cadavre d’une morte dans un corbillard. Ceux qui ont vu Lune froide peuvent deviner la suite…

Edité en deux tomes lors de sa sortie, L’amour est un chien de l’enfer est à la base un recueil de poèmes, avec lequel seul le troisième et dernier volet du film présente un rapport direct, les deux autres combinant des moments-clés de la vie de Bukowski avec des souvenirs d’enfance de Deruddere. Déjà, la figure de Bukowski est assez spécifique : un écrivain à l’enfance terrible (marquée par les coups d’un père violent), dont l’existence, alternant l’alcool, l’écriture et les ruptures amoureuses, pourrait suffire à nourrir quantité d’autobiographies basées sur le mal de vivre. En focalisant les trois parties de son récit dans une atmosphère globalement nocturne (le film s’ouvre et se ferme sur une pleine lune), le réalisateur filme une lente symphonie du mal-être où un homme, confronté à un monde médiocre et cruel qui le rejette, s’isole dans la marginalité sans grand espoir de concrétiser le sentiment amoureux qu’il idéalise. C’est paradoxalement lors d’un final pathétique et suicidaire qu’il parviendra à réaliser son rêve : faire l’amour au cadavre d’une sublime jeune femme, et accomplir le suicide ultime en disparaissant avec elle dans les flots de l’océan. Le romantisme noir se mêle donc à un goût du détail provocateur qui fait sans cesse mouche (surtout dans le premier tiers du film), et chaque décennie explorée par le film inclut aussi des références cinéphiles (le bar rempli de marins renvoie au cinéma de Fassbinder). Mais rien ne restera plus fort que cette danse inoubliable où le héros, dissimulant son faciès acnéique derrière un masque confectionné avec du papier-toilette, croit avoir enfin atteint l’absolu en dansant furtivement avec l’objet de son désir. Mais là encore, nouvel échec, juste une illusion (love is just a lie made to make you blue). Et c’est juste bouleversant.

VASE DE NOCES
Thierry Zéno – Belgique – 1975 – Thématique « Belgique interdite »

On ne sait pas toujours comment nos amis Belges font pour être aussi directs et radicaux dans leurs excès cinématographiques, mais une chose est désormais certaine : à chaque nouveau film découvert, on s’aperçoit que les pronostics sont sans cesse faussés et/ou repoussés vers d’autres frontières. Précédé d’une véritable odeur de soufre depuis sa sortie en 1974, où il récolta une réputation d’œuvre indécente et un classement X dans l’Hexagone, Vase de noces était donc attendu cette année comme le premier vrai « scandale » du festival Hallucinations Collectives. Le postulat de départ suffit d’emblée à horrifier les âmes sensibles : dans une ferme délabrée paumée au beau milieu d’un terrain vague anonyme, un jeune fermier vit reclus avec des animaux, dont une truie avec laquelle il entretient une relation amoureuse tout sauf implicite. Un jour, la truie donne naissance à trois jeunes porcelets qui hurlent et gesticulent à n’en plus finir. La goutte de trop pour l’humain, qui trucide alors sa nouvelle petite famille et provoque du même coup la colère (puis le suicide) de la truie. Désormais nu et seul dans son habitat, recouvert d’excréments et contraint de manger les siens pour survivre (gloups !), l’humain s’enferme dans le désespoir le plus total jusqu’au suicide final… Ainsi résumé, Vase de noces pourrait suffire à créer un arrêt cardiaque sur n’importe quel lecteur de Télérama, scandalisé à l’idée de l’existence d’un film où zoophilie et coprophagie pourraient se bécoter dans le même pédiluve. La démarche du cinéaste belge Thierry Zéno n’est pourtant pas celle d’un John Waters shooté à la provocation vomitive : inspiré autant par les travaux plastiques de l’artiste Félicien Rops que par un court-métrage (qu’il aura réalisé peu de temps avant le film) sur un fou aliéné pratiquant l’art brut, Zéno a construit ce film comme un laboratoire à ciel ouvert où les hommes et les bêtes voient leurs caractéristiques se mêler dans une même symphonie. L’animalité des uns, la bestialité des autres, toutes deux épiées, scrutées, disséquées jusqu’au malaise, le long d’un film trash expérimental où les situations se répètent, où les flashs obscènes se succèdent aux détails nauséabonds, mais où l’abjection s’efface très vite devant la peinture (allégorique, bien sûr) d’une solitude malsaine et désespérée.

C’est sans doute dans la triple quête du protagoniste que le film évite assez habilement de n’être qu’un opus vomitif sans relief : quête du sacré, quête d’une fuite en avant, quête d’une fusion avec le monde et les éléments. A chaque fois, la même sensation de dégoût, de déviance, de dérive mortifère, couplée à des envolées musicales bizarroïdes où les chœurs religieux alternent avec des sons électroniques triturés. Le film, visuellement pauvre et fabriqué avec des moyens limités, n’est lui-même que le reflet de cette bizarrerie : un noir et blanc granuleux et aléatoirement lumineux, des plans tour à tour bordéliques et picturaux où la bande-son joue un rôle souvent perturbant, et même quelques relents de David Lynch (les bébés monstrueux, qui provoquent la colère du mari jaloux, évoquent parfois Eraserhead) ou de Luis Buñuel (la misère du quotidien à la sauce Los Olvidados, vue ici à travers un angle décalé et baroque) viennent interpeller le cinéphile sans forcément l’aider à trouver un repère. En pénétrant l’univers transgressif de Vase de noces, le spectateur peut donc s’attendre à un tableau triste où tout n’est que rumination, où les frontières entre bestialité et humanité se sont effondrées, où la parole est bannie (aucune réplique n’est prononcée pendant tout le film), et où se confronter à des actes déviants peut provoquer aussi bien la répulsion que la réflexion. En l’état, c’est assez inclassable pour ne pas susciter l’indifférence. A ne mettre que devant des yeux cléments, évidemment…

ULTRANOVA
Bouli Lanners – Belgique – 2004 – Thématique « Belgique interdite »

Avant d’être un acteur-réalisateur diablement doué, Bouli Lanners est surtout un artiste, fondamentalement attaché à la mise en scène et dont les facultés de plasticien se ressentaient déjà dans ses premiers court-métrages. L’excellente nouvelle, c’est qu’en franchissant le pas du long-métrage, il aura signé un véritable coup de maître. La mauvaise nouvelle, c’est qu’Ultranova sera passé totalement inaperçu à sa sortie en 2005, étant seulement diffusé dans une poignée de salles en France et ne bénéficiant même pas d’une édition DVD, y compris malgré le succès récent du très beau Eldorado (deuxième film de Lanners). La diffusion de ce film rare durant le festival Hallucinations Collectives était donc un événement en soi, d’autant qu’il s’agit sans doute du meilleur film de son auteur. Comme souvent dans le cinéma de nos amis belges, le surréalisme s’invite parfois au détour de certaines scènes, ce que le cinéaste choisit de réfuter d’emblée dès le premier plan de son film : une voiture retournée au beau milieu d’une plaine, d’où s’extrait un jeune homme apparemment égaré. D’une scène qui aurait pu annoncer une vraie excursion au cœur d’une Wallonie gorgée de personnages étranges, Lanners réplique par une radicalité et un réalisme à fleur de peau : son film ne sera pas décalé dans sa forme comme dans son fond, il se contentera avant tout de capter en Scope l’absurdité du quotidien triste de la Wallonie, avec ses paysages d’une immensité rare et une poignée de personnages marqués par la tristesse. Le monde du film est un monde de solitaires, de rues désertes, de terrains vagues, de zones industrielles où la nature s’efface peu à peu, des magasins où les employés sont remplacés par des distributeurs automatiques, de bars à moitié remplis où presque personne ne se parle. Déprimant ? Oui… mais non. Cet univers triste et déshumanisé, Bouli Lanners fait tout pour le sublimer, les moyens du cinéma (mise en scène, montage, ambiance, photographie) lui permettant de concrétiser un véritable réalisme esthétique.

La quête de vérité du réalisateur évite sans cesse la peinture outrée d’un quotidien déshumanisé, parce que la tristesse du tableau n’est que la tristesse intérieure du personnage (une règle que Bruno Dumont n’a jamais cessé d’appliquer dans ses films). Le héros, Dimitri, s’enferme dans sa timidité en se contentant d’observer le monde sans parler et sans rien révéler de son passé, et les autres, également caractérisés par un vide à combler ou une négation à bannir, suivent le même mouvement : chacun est dans sa bulle, presque absent des autres, ce que la fausse voix off inaugurale d’une fille tend à vouloir illustrer. Et bien sûr, il y a de l’espoir : le besoin de changer de vie, la possibilité de bâtir une relation amoureuse, le courage de surmonter sa triste existence à la suite d’une tragédie. Le fait de changer de direction est synonyme d’espoir pour les personnages, à l’image des lignes de la main que l’un des personnages féminins n’arrête pas de voir comme l’éventail des possibilités qui s’offrent à l’individu. Même la scène inaugurale de l’accident, résultant d’un banal éclatement d’airbag, est interprétée par le conducteur comme une fausse route dans son propre parcours d’individu. Il y a presque du Bela Tarr dans la peinture de ces âmes en détresse, lesquelles attendent secrètement l’amour ou la porte de sortie mais sans être capables d’exprimer par les mots ce qu’elles ressentent. Rarement un film n’avait à ce point plongé dans l’enfer du non-dit avec une absence totale de racolage ou de violence : en effet, malgré son atmosphère assez déprimante, Ultranova est un film doux et profondément émouvant, où Lanners sublime l’ensemble par des acteurs aux visages expressifs, des paysages d’une beauté picturale impressionnante, et une bande-son entêtante qui alterne la rage (par des giclées de rock), la poésie décalée (par des élans de musique électronique) et la mélancolie (par des notes de piano). Et c’est si beau qu’on finit le film avec des larmes au coin des yeux.

LES LEVRES ROUGES
Harry Kümel – Allemagne/Belgique/France – 1972 – Thématique « Belgique interdite »

L’achèvement de la thématique Belgique interdite aura été marquée par la programmation des Lèvres rouges, qui n’aura pas forcément été l’un des souvenirs les plus mémorables de ce festival. A la base, on s’inquiétait même à plus d’un titre : un film belge, transposant le mythe vampirique de la célèbre comtesse Bathory au cœur de la Belgique des années 70, avec un casting composé de deux actrices de films érotiques et de l’une des plus grandes stars françaises en activité, le tout au cœur d’un véritable film de genre qui aura été un carton assez inattendu à sa sortie. Rien qu’avec tout cela, on pourrait presque penser avoir entre les mains un opus vampirique que Jean Rollin aurait oublié de sortir de sa valise à nanars, mais ce n’est pas du tout le cas, le réalisateur Harry Kümel prenant très au sérieux cette histoire d’un couple fraîchement marié débarquant dans un immense hôtel luxueux d’Ostende où réside la mystérieuse comtesse Elizabeth Bathory le temps de quelques nuits. Poésie charnelle et sensualité diffuse sont au programme de cet honnête film d’exploitation, lequel se focalise avant tout sur le lent apprivoisement du couple par la comtesse et sa compagne, au cœur d’une atmosphère lourde et mystérieuse où les éléments, qu’ils soient matériels ou météorologiques (dehors, c’est la tempête), jouent un rôle décisif dans le trouble qui s’opère. Autre point fort du film : les plans composés par Kümel s’apparentent ici à de véritables tableaux qui tendent parfois à figer les acteurs autant que les meubles des décors, leur donnant ainsi une posture quasi abstraite. Ce qui est plus que jamais le cas de l’inattendue Delphine Seyrig, inoubliable poupée cassée de L’année dernière à Marienbad, qui incarne ici une comtesse Bathory à la voix sensuelle et rocailleuse. Son interprétation, entièrement basée sur les regards et les postures, domine le reste du casting, en particulier une jeune mariée insignifiante et un jeune époux à la la psychologie très mal dessinée. Ne pas s’attendre cependant à un véritable film saphique sur le vampirisme, puisque les scènes érotiques sont quasi absentes. Ne pas s’attendre non plus à une étude claire du personnage, à l’image de ce que Julie Delpy avait brillamment réussi à faire dans l’une de ses précédentes réalisations. Les lèvres rouges n’est avant tout qu’un film d’exploitation au sens le plus respectueux du terme, ni décevant ni réellement ennuyeux, juste un peu trop anecdotique pour retenir l’attention du cinéphile.

HARDWARE
Richard Stanley – Etats-Unis/Royaume-Uni – 1990 – Hommage à Richard Stanley

Cette année, un invité prestigieux a pu être présent lors du festival à l’occasion d’une petite rétrospective qui lui fut consacrée : le légendaire réalisateur sud-africain Richard Stanley, véritable légende pour les amateurs de cinéma de genre qui présente aussi toutes les caractéristiques du cinéaste maudit. En effet, seuls deux films ont pu finalement émerger aux yeux du public au cours de sa carrière (le cyberpunk Hardware et le mythique Souffle du démon), et hormis sa récente participation à l’anthologie The Theatre Bizarre (présentée en compétition au cours du festival), Stanley fut surtout connu pour s’être fait renvoyé du tournage de L’île du docteur Moreau et pour avoir récemment participé à l’écriture du script d’Abandonnée aux côtés de Nacho Cerda. Un artiste maudit, donc, féru d’anthropologie et d’ésotérisme, qui passa finalement la plus grande partie de sa carrière à réaliser divers documentaires, mais dont la personnalité engagée se ressent dans son œuvre : sous un emballage de série B subversive, Hardware délivre tout de même en filigrane une critique radicale des multinationales vendues à la guerre, et Le souffle du démon épingle la politique raciale appliquée à l’époque en Afrique du Sud. Découvrir l’œuvre de ce cinéaste finalement peu connu du grand public est en soi une vraie aubaine, encore renforcée par les explications données par le cinéaste lors des quelques présentations de ses films… Ce fut donc à Hardware d’ouvrir les festivités. Un petit film cyberpunk devenu culte au fil des années, qu’il est nécessaire de ne pas trop appréhender comme un nouveau Terminator. Faute d’un budget assez conséquent, ce premier film n’est pas la grande claque cyberpunk que l’on aurait pu souhaiter, mais les innombrables qualités qui le parcourent suffisent à le rendre efficace et attachant. L’affiche du film révèle d’ailleurs ce qui a pu marquer les esprits avec ce film : une machine à tuer robotique avec un drapeau américain tatoué sur le crâne. Dans un futur apocalyptique, tout objet métallique est désormais récupéré par quelques survivants, cherchant à subsister comme ils peuvent. Un jour, l’un d’eux trouve les morceaux d’un robot américain en plein désert et l’offre à une jeune femme artiste qui s’empresse de l’intégrer à l’une de ses sculptures. Problème : le robot en question est un drône technologique conçu par l’armée comme une vraie machine à exterminer. Et dès qu’il reprend du service, le pire est à craindre…

On sent déjà le point de vue contestataire de Stanley à travers cette intrigue, d’autant que le film, sacrément énervé et doté d’une thématique assez nihiliste, n’a pas la prétention de satisfaire aux exigences d’un blockbuster lambda. La vraie surprise vient avant tout du cadre du film : le temps d’une petite intro de quinze minutes où la peinture d’un monde à l’apocalypse évoquerait la production design d’un film de Sergio Martino, le film dérive illico vers un concept de huis clos couplé aux règles classique du survival. En limitant son action au cadre réduit d’un appartement transformé en zone de guerre, Stanley compense donc son manque de moyens par une vraie attention portée à la dramaturgie et aux effets. Des effets qui ne sont certes pas des plus subtils (la scène de sexe éclairée au néon sur fond de rock ressemble à un clip de Bon Jovi), mais qui fonctionnent à plein régime, leur côté patchwork (éclairages stroboscopiques, couleurs saturées, vue subjective en infrarouge, omniprésence des écrans de contrôle, etc…) ne servant finalement qu’à renforcer la thématique du film. Pour le reste, la tonalité du récit a beau se vouloir pessimiste de par les quelques piques acerbes et les informations délivrées par la télévision, Hardware n’en reste pas moins avant tout un pur rollercoaster à l’ambiance claustrophobique, certes un peu trop influencé (clin d’œil à Predator : l’héroïne se planque dans un frigo pour échapper au détecteur de chaleur du robot), mais fonçant pied au plancher, ne lésinant jamais sur le gore ou sur les envolées lyriques, et usant de quelques digressions très bien amenées (le mysticisme, la présence d’un voisin pervers, etc…). A ce titre, il n’a clairement pas volé son statut d’œuvre culte, même si le grand classique d’anticipation vendu ici et là n’est pas au rendez-vous.

LE SOUFFLE DU DEMON
Richard Stanley – Afrique du Sud/Royaume-Uni – 1992 – Hommage à Richard Stanley

Cette œuvre mythique, présentée ici dans sa rarissime version final cut, fut longtemps exploitée dans des versions charcutées, la faute aux deux sécateurs de Miramax (les frères Weinstein) qui se sont empressés à l’époque de massacrer le montage initial, ce qui a valu à Richard Stanley de rester longtemps hors des plateaux de cinéma. Un destin regrettable pour un second film qui, effectivement, contient toutes les caractéristiques d’une œuvre damnée. Pour autant, la version intégrale du film ne peut réparer les faiblesses du métrage, puisqu’on note de nombreux problèmes de montage, des coupes parfois brutales où l’on sent l’absence de certaines scènes (existantes ou pas), et des éléments de narration qui frisent parfois l’anecdotique. Pas trop grave, puisque le film explore des voix mystiques et ésotériques que Stanley n’avait jamais encore abordé, au point que l’on puisse s’interroger sur son éventuel désir d’avoir réalisé là le film ultime de son parcours. Tout tourne ici autour d’un homme mystérieux, jouant les auto-stoppeurs sur les routes du désert de Namibie pour séduire et exterminer des humains suicidaires, dont on comprendra très vite qu’il s’agit d’un démon. Un personnage atypique, looké à la manière de l’homme sans nom de Sergio Leone ou de l’aventurier d’El Topo, qui inscrit d’emblée le film dans un registre très éloigné du thriller classique. Plus proche d’un trip chamanique à la sauce Jodorowsky, Le souffle du démon mise donc sur le contemplatif sans cependant évacuer son intrigue, assez simple et focalisée autour du destin d’une femme aussi sublime que triste, délaissant son époux au profit du désert en pensant trouver là-bas une évasion possible. Là où le film se révèle particulièrement boiteux, c’est dans la multitude de pistes qu’il ouvre sans prendre le temps de les explorer en détail : outre la quête rédemptrice de son héros démoniaque et celle d’une héroïne en pleine remise en question intérieure, Stanley en rajoute des couches sur la traversée du miroir, les rites ésotériques, la crise identitaire, le fétichisme, l’apartheid, et j’en passe… Très vite, on finit par s’y perdre, et le montage bancal du film n’aide pas toujours à y voir plus clair. C’est donc à travers sa puissance hypnotique et picturale que ce film culte vaut le coup d’œil, d’autant qu’à l’inverse de Hardware, on perçoit davantage ici la présence d’un artiste que celle d’un cinéaste derrière la caméra. Le problème majeur reste que le film n’atteint pas ici la puissance des films de Jodorowsky, expériences sensitives ou mentales qui devaient toute leur puissance à un contrôle artistique total et une gestion des éléments narratifs beaucoup plus maîtrisée.

SAYA ZAMURAÏ
Hitoshi Matsumoto – Japon – 2011 – Soirée Hitoshi Matsumoto + Compétition officielle

L’année dernière, le festival avait eu l’excellente idée de projeter l’ovniesque Symbol de Hitoshi Matsumoto, un truc bizarroïde et sacrément barré dont nous étions sortis sans avoir clairement pigé quoi que ce soit au truc. La malice et la fantaisie de ce comique japonais réputé et controversé, très souvent comparé à Kitano (en moins accessible), constituait malgré tout une intéressante découverte, au point que l’on avait bien envie d’en voir un peu plus. C’est chose faite cette année, avec un double-programme nocturne en partance pour la galaxie Matsumoto : deux films très différents dans les genres qu’ils abordent, mais qui, par leur inventivité foutraque et leur goût du burlesque, restent à l’image de leur auteur. Le premier, Saya Zamuraï, est une double surprise : d’une part, il s’agit du premier film de Matsumoto à trouver le chemin des salles françaises (sortie prévue le 9 mai), et d’autre part, ce troisième long-métrage se révèle beaucoup plus posé, plus cohérent et bien moins bordélique que les précédents opus du cinéaste. Du moins, c’est ce dont on se rend compte en sortant de la projection. Parce qu’avant, pas de surprise, le cinéaste n’en fait comme toujours qu’à sa tête : en cavale avec sa fille depuis la mort tragique de sa femme, un samouraï maladroit et désarmé se voit offrir une alternative au seppuku, consistant à trouver le moyen de faire rire un prince triste en moins de 30 jours. Chaque jour, le voilà donc qui tente un nouveau sketch avec une inventivité et des moyens de plus en plus démesurés : faire la danse du ventre, avaler des spaghettis par les narines, se faire catapulter dans la mer à l’aide d’un gros canon, soulever des pierres par la seule force du visage, se manger des portes dans la tronche, simuler une décapitation, etc… Sur le plan de la narration, le film ne se résume donc qu’à une juxtaposition de sketches décalés, avec le même message hilarant en guise de conclusion pour chacun d’eux. En soi, on pourrait craindre la lassitude au bout d’un quart d’heure. Or, non seulement cette suite de blagues éculées et enfantines échappe à ce piège, mais au-delà de ça, elle n’est surtout pas à prendre comme le délire d’un artiste paumé en pleine enfance, puisque Matsumoto lui-même n’est autre qu’un artiste en proie au doute, s’interrogeant sans cesse sur sa capacité à faire rire les autres et sur l’éventuel coup tragique du destin qui pourrait signer la fin de son interaction avec le public. Du coup, ce parcours d’un samouraï dépressif, forcé de tester son humour pour survivre à une mort potentielle, s’étoffe d’une pointe d’autobiographie et réussit à faire naître l’émotion lors d’un final surprenant à plus d’un titre. Très poétique dans son filmage (des cadres fixes aux couleurs chatoyantes), très drôle dans la caractérisation des seconds rôles (un trio de tueurs déjantés, un duo de gardes bien siphonnés, etc…) et très fin dans le déroulement de son récit, Saya Zamuraï ne souffre au final que du défaut récurrent à tous les films de Matsumoto : un montage qui étire certaines scènes pour pas grand-chose. Dommage, parce qu’il réussit tout de même à signer là son film le plus abouti.

BIG MAN JAPAN
Hitoshi Matsumoto – Japon – 2007 – Soirée Hitoshi Matsumoto

A contrario d’un Saya Zamuraï parfaitement équilibré entre l’émotion et le délire, Big Man Japan se vautre dans le portnawak le plus absolu. Premier film réalisé par Hitoshi Matsumoto, ce film inclassable prend l’allure d’un faux documentaire en caméra subjective où une équipe de télévision suit jour après jour un certain Dai Sato (joué par Matsumoto lui-même), homme moyen qui exerce un métier très particulier : défendre le Japon moderne contre la horde de monstres qui le menacent. Pour cela, il lui suffit d’aller dans un transformateur EDF, de se récolter une pluie de volts après avoir pratiqué un rituel ancestral plus débile tu meurs, et le voilà presque aussi gigantesque que King Kong et coiffé comme un balai, se lançant dans des bastons édifiantes contre des monstres en 3D totalement invraisemblables. Mais comme le type n’en finit pas d’énerver la population (il casse tout, il fait du bruit, il provoque des pannes d’électricité, etc…), Dai Sato n’est plus aussi cool qu’avant, et même ses sponsors, toujours très intéressés à l’idée de coller des marques sur chaque partie de son corps (ses affrontements sont retransmis à la télévision), finissent par avoir envie de le lâcher… Plutôt génial en l’état, le pitch ne va pourtant pas plus loin que les écarts gonzo que l’on peut supposer, hormis la présence d’un final hilarant à la sauce Power Rangers du pauvre. A vrai dire, la déception ressentie devant Big Man Japan est à mettre au crédit de plusieurs détails : un montage mal équilibré, des scènes d’interviews souvent interminables (quelques coupes n’auraient pas été de trop), des combats de sentaï assez pitoyables lorsqu’ils s’étendent au-delà de quinze secondes, et un scénario qui touche parfois au néant sous ses allures de parabole socio-économique. Pour son premier essai, Matsumoto s’était donc vautré dans l’excès et la redondance, et ses progrès de réalisateur n’en étaient encore qu’au stade des balbutiements. On lui pardonnera, d’autant qu’il n’a cessé de progresser par la suite.

Séances spéciales

SCHIZOPHRENIA
Gérald Kargl – Autriche – 1983 – Cabinet de curiosités

L’un des très grands avantages du festival Hallucinations Collectives est avant tout de ressortir des œuvres méconnues dont l’influence majeure sur l’histoire du cinéma reste pourtant indéniable. Le visionnage de Schizophrenia fait l’effet d’une énorme claque : parmi tous les films qui ont tenté de pénétrer la psychologie maladive et déviante du serial-killer (on pense à Maniac de William Lustig ou à Psychose d’Alfred Hitchcock), on tient là le fleuron du genre, une leçon de cinéma virtuose et un trip dérangeant au-delà du raisonnable. En s’inspirant de l’affaire du tueur autrichien Werner Kniesek, le film de Gérald Kargl suit en temps réel les agissements sadiques d’un psychopathe tout juste libéré de prison qui décide de récidiver, et prend le parti pris risqué de ne poser aucun jugement précis sur ses actes. A vrai dire, a contrario d’un pur film de genre comme pouvait l’être le film de Lustig, nous sommes plutôt face à une étude distanciée et clinique de la psychose criminelle, à la manière d’un Michael Haneke autopsiant la violence dans la majorité de ces films, mais à la différence que la mise en scène, absolument révolutionnaire, évoquerait plutôt un délire sous acide à la sauce Gaspar Noé (lequel considère Schizophrenia comme son film de chevet) et contient suffisamment de folie pour vriller les neurones du spectateur.

Aidé par son talentueux chef opérateur Zbigniew Rybczynski, Kargl aura poussé dans ses ultimes retranchements la fameuse technique du snorry-cam, consistant à fixer la caméra face à l’acteur de manière à accentuer la sensation d’ivresse et de démence qui parcourt son esprit dérangé. En cela, la caméra ose des cadrages impossibles, flotte dans les airs à l’aide de grues aux mouvements d’une virtuosité démentielle, renoue avec l’expérimentation avant-gardiste du cinéma russe (période Kalatozov ou Sokourov), et opte souvent pour des points de vues proches de la vision astrale : une idée qui renforce la dimension entomologiste du film, le héros n’étant finalement qu’une souris lâchée dans un paysage grisâtre évoquant un labyrinthe mental (la forêt vaste, les rues en sens inverse, la maison vide aux pièces aléatoirement éclairées…). L’inconfort du spectateur se traduit donc par la volonté du réalisateur de faire ressentir par la mise en scène le chaos interne du meurtrier (qu’il ne filme jamais à hauteur d’homme), ce que les cadrages biscornus, la bande-son électronique composée par Klaus Schulze et la prestation hallucinée de l’acteur Erwin Leder contribuent encore à porter au centuple. En outre, l’emploi perpétuel d’une voix off inquiétante et le petit flash-back récapitulatif (à base de photographies) qui ouvre le film favorisent l’immersion dans la psyché dérangée de ce malade, et évitent au film de passer pour racoleur ou déviant en raison de la distanciation qu’elle installe par rapport à l’action, qu’il s’agisse des scènes de meurtre (assez éprouvantes) ou des actes plus anodins (la scène du bar, où le tueur épie ce qui pourraient être ses prochaines victimes, est très déstabilisante). Le genre de film culte qui hante longtemps après la projection, et dont la trop longue absence depuis sa sortie en 1983 est sur le point d’être réparée : on annonce d’ores et déjà un DVD collector du film concocté par l’excellent éditeur Carlotta, qui devrait logiquement sortir au cours du mois de juin.

THE IMAGE
Radley Metzger – Etats-Unis – 1975 – Cabinet de curiosités

Tragique nouvelle pour les fans : cette année, pas de séance pornographique proposée au programme du festival ! Toutefois, en guise d’apéritif érotique préparant la séance de clôture, on aura tout de même eu droit au rarissime The Image de Radley Metzger, film réservé à un public très averti et tournant autour d’un roman SM écrit par Jeanne de Berg, une romancière fasciné par les rapports de domination et surtout connue pour avoir été la femme du scénariste Alain Robbe-Grillet. D’entrée, la belle surprise de cette adaptation est clairement de tourner le dos à l’esthétique racoleuse et brutale de la pornographie d’aujourd’hui, le film étant d’une vraie beauté visuelle et son élégance ne s’étiolant jamais au gré du récit. Un récit qui se révèle d’une extrême simplicité : lors d’une soirée mondaine au cœur de Paris, un homme élégant (dont la ressemblance avec Joe Dassin s’avère frappante) retrouve une ancienne amie qu’il n’avait pas vu depuis longtemps, et observe la présence d’une autre femme, très belle et plus jeune, que son amie semble diriger dans une optique de soumission totale. Le début d’un étrange ménage à trois où la relation de domination/soumission va être poussée dans ses ultimes retranchements… A première vue, on pourrait rapprocher ce film du célèbre Histoire d’O de Just Jaeckin (sorti la même année), mais le film de Radley Metzger se révèle beaucoup plus ambigu, voire clinique. Outre un nombre de scènes sexuelles non simulées qui se comptent finalement sur les doigts d’une main, le film ne porte aucun jugement sur les actes de soumission qui vont s’opérer tout au long de cette narration en chapitres (quelques cartons renforcent la dimension littéraire du récit), et n’essaie pas non plus d’idéaliser cette relation sadomasochiste dans le but de la rendre plus émoustillante. Au contraire de cela, on se retrouve plutôt face à une étude précise de ce type de relation, chaque chapitre du récit allant crescendo dans le sadisme (d’abord plutôt émoustillant, le film en devient vite insoutenable dans sa dernière demi-heure) et confrontant peu à peu les trois personnages à leur nature profonde. Un homme riche et élégant qui pense trouver dans cette domination le pouvoir qu’il s’estime digne de conquérir, une femme dominatrice dont les fêlures se révèlent au moindre frémissement d’amour, une jeune esclave dont la posture de soumission semble dissimuler une vraie quête du plaisir dont le mystère restera entier : trois êtres contradictoires au sein d’un théâtre de la cruauté charnelle, élaboré avec un vrai soin apporté à la mise en scène et à l’expressivité des acteurs (les visages en disent presque autant que les corps). Peut-être que si le réalisateur s’était épargné d’entrecouper les scènes de sexe avec des plans de monuments parisiens à la dimension phallique, les quelques fous rires incontrôlables suscités pendant la projection n’aurait pas fait cheveu sur la soupe. Du coup, cela risque désormais d’être difficile de visiter la tour Eiffel ou d’admirer l’obélisque de la Concorde sans repenser à ces quelques plans involontairement drôles…

THE INCIDENT
Alexandre Courtès – Belgique/France/Royaume-Uni – 2011 – Midnight Movies

On va être clair dès le départ : The Incident est une petite déception, surtout au vu des espoirs que l’on plaçait dans cette première réalisation d’Alexandre Courtès, jeune prodige qui avait fait ses armes dans le clip et qui est désormais connu pour avoir réalisé les pastilles décalées du film à sketches Les infidèles. Il s’agit surtout d’un film assez atypique, finalement révélateur du système de production relatif au cinéma de genre (une coproduction franco-anglaise, tournée en Belgique par un réalisateur français et des acteurs anglo-saxons) et gorgé d’influences qui frappent l’esprit dès la première vision. On sent déjà que Courtès s’est fendu plus ou moins d’un hommage au cinéma de John Carpenter, la trame de son film empruntant un grand nombre d’éléments narratifs au mythique Assaut (un lieu isolé du monde où va peu à peu se déchaîner la violence) et développant une atmosphère froide et minimaliste qui fait monter la tension et le malaise en crescendo. Il fallait bien cela pour cette histoire d’une équipe de cuisiniers, qu’une coupure d’électricité enferme durant une nuit de tempête dans l’asile psychiatrique où ils travaillent, le temps que l’ensemble des dangereux criminels qui y résident puissent s’évader et générer une émeute sanguinaire au cœur du bâtiment. L’idée d’incarner la menace par une horde d’aliénés psychopathes est ici à double tranchant : d’une part, elle offre au récit un caractère imprévisible qui maintient le suspense au plus haut niveau dans certaines séquences (ce qui nous fait parfois hésiter entre le rire et le glauque), mais d’autre part, elle pousse le réalisateur à rester en priorité sur un élément précis du récit, à savoir la quête de survie des cuisiniers, tous désireux de sauver leur peau au cœur de cet océan de folie meurtrière. Le contraste entre la normalité des uns et la folie des autres n’est donc quasiment pas exploité, la crédibilité du scénario se voit limitée par quelques facilités assez grossières (difficile de croire que les employés d’un asile rempli de tarés psychopathes n’ont reçu aucune formation !), et au bout du compte, Courtès réduit son film à un simple jeu de survie, là où l’on pouvait attendre d’un tel postulat un véritable huis clos anxiogène et hardcore, voire même un vrai film de genre paranoïaque sur la confrontation de deux catégories de personnes aux schémas internes totalement inversés. En l’état, The Incident reste simplement un premier essai d’une belle maîtrise, déployant une relative efficacité dans son montage, dans la construction de ses cadres, dans la lisibilité de son action et dans l’immersion maladive qu’il parvient à installer de temps en temps. Ce n’est pas extraordinaire en soi, mais pour une séance de minuit sans prétention, le contrat est rempli.

THE OREGONIAN
Calvin Reeder – Etats-Unis – 2011 – Nouvelles visions

Seul et unique film présenté cette année dans la rubrique Nouvelles visions du festival, The Oregonian était attendu comme la petite pépite expérimentale de la sélection, réservée en général aux cinéphiles aventuriers et bornés qui aiment hanter les salles de cinéma en dernière partie de soirée avant d’aller dormir. Résumer ce premier film du jeune Calvin Lee Reeder serait une vraie tannée, tant son seul synopsis peut se prévaloir d’être un minimum explicite : désireuse de quitter sa ferme pour de bon, une jeune femme se perd sur une route de l’Oregon à la suite d’un accident de voiture, et fait alors des rencontres bizarres qui l’entraînent dans un univers aux règles inconnues. Sur le papier, cela promettait un vrai midnight movie horrifique et expérimental. A l’écran, c’est juste incompréhensible. Non pas que l’immersion dans un espace-temps bordélique soit un argument suffisant pour provoquer un rejet ou un sentiment de colère, mais là, le film part tellement en sucette au bout de dix minutes que l’on sort de la salle avec tout un tas de points d’interrogations au-dessus du crâne. Déjà, si l’objectif du cinéaste était de renouer avec la dimension onirique et angoissante des premiers films de Lynch, la catastrophe est totale : si le réalisateur d’Eraserhead n’a jamais cessé de concevoir ses films sous des angles symboliques et sensoriels, sans jamais oublier de les raccorder pour conserver la cohérence du propos et de l’intrigue, Calvin Lee Reeder fait l’inverse en ne retenant que l’apparence et l’épiderme, à savoir des lumières aveuglantes, des sons stridents qui crèvent les tympans, des enjeux narratifs très mal exploités (on perçoit tant bien que mal les réminiscences d’un viol chez cette jeune héroïne paumée) et des personnages qui gesticulent n’importe comment. Résumer le style lynchien à ce genre de détails est à la limite de l’insulte. A ce titre, on vous donne quelques aperçus de ce que l’héroïne rencontre dans cet Oregon misérabiliste : une femme en rouge qui se fige dans une grimace flippante, un routier obèse qui pisse les couleurs de l’arc-en-ciel et se fait cuire une omelette dans la salle de bain, deux nanas vêtues de blanc dont le jeu se limite à hurler et une bande de guitaristes hippies qui boivent des cocktails d’essence. Au-delà de l’hystérie et de l’ennui profond procuré par le film, les transitions entre les scènes, assurées maladroitement par d’horribles fondus au noir et des coupes brutales injustifiées, achèvent de démontrer que le réalisateur ne savait absolument pas où il allait. Le spectateur, lui, sait où il doit aller au bout de 80 minutes de néant : vers la sortie.

DETENTION
Joseph Kahn – Etats-Unis – 2011 – Séance de clôture

L’ensemble du festival ayant été le théâtre de nombreuses hallucinations dans un esprit collectif, il était nécessaire de finir la manifestation sous une explosion de joie. C’est sans doute la raison pour laquelle le cadeau offert en séance de clôture fut proprement inespéré : la projection du nouveau film du clippeur Joseph Kahn, surtout connu pour avoir signé l’un des nanars les jouissifs de tous les temps (Torque, version motorisée de Fast & Furious), dont les rares premiers échos parlaient d’un hommage coloré aux années 90 et dont la sortie en France risque d’ailleurs d’être sérieusement compromise (à l’heure actuelle, aucun distributeur français n’a été trouvé). Et pour achever le festival sur une hallucination de taille, le public a juste eu l’impression d’avoir basculé dans la quatrième dimension. C’est bien simple : avec Detention, on tient peut-être l’ovni cinématographique le plus dingo depuis… depuis quand, au fait ?!? Chroniquer le film après un premier visionnage ne va pas être une mince affaire, y compris s’il l’on souhaite en livrer un synopsis. Essayons quand même. Imaginez que Scott Pilgrim se soit égaré dans un film de Gregg Araki. Imaginez un épisode de Parker Lewis en cent fois plus dégénéré. Imaginez une sitcom KD2A pervertie par des dialogues à 300 à l’heure. Imaginez que Richard Kelly ait signé une histoire de fin du monde après s’être méchamment défoncé à la colle Cléopatra. Vous visualisez ? Vous êtes encore loin d’imaginer à quoi ressemble ce film.

Bon, il est certain que les fans des univers respectifs d’Araki et de Kelly n’auront aucun mal à trouver chaussure à leur pied : entre un monde adolescent décalé et coloré à la sauce Kaboom et des arabesques surnaturels où le voyage spatio-temporel se mêle aux craintes d’une fin du monde imminente, on jurerait que Joseph Kahn aurait pioché dans pas mal de films récents et branchés pour bâtir son objet totalement bizarroïde, sans compter les cartons graphiques qui surprennent un peu moins depuis que le Scott Pilgrim d’Edgar Wright a fait son effet dans les salles obscures. Il n’empêche que Detention n’est en rien un plagiat de quoi que ce soit. A vrai dire, outre l’euphorie infernale procurée par le film et les fous rires ininterrompus qu’il nous colle sur le visage du début à la fin, le film de Kahn serait plutôt à voir comme la vraie variation postmoderne du slasher, genre ultra-codé que Wes Craven n’avait pas cessé de tourner en dérision à travers la saga Scream. Infiniment moins cynique et désireux d’amener le genre au niveau suivant, Joseph Kahn vomit les mises en abyme incessantes à la sauce Craven sous la forme d’un objet qui part dans tous les sens, reprend les codes du slasher pour les pervertir en les interpellant au détour d’un dialogue et en les scotchant aux codes de la comédie non-sensique, régurgite un nombre incalculable de références pop à la seconde (on n’a jamais vu autant de marques, de chanteurs et de films cités dans un seul long-métrage !), renoue avec l’esprit libertaire des comédies adolescentes des années 90 où le plus simple argument fantastique pouvait trouver sa place dans une histoire réaliste, filme des personnages tous plus barrés les uns que les autres, replonge le spectateur dans cette époque bénie, multiplie toutes les techniques de filmage en moins de 90 minutes, se plait même à cracher sur son premier film le temps d’une scène, et limite tout cela au cadre d’une salle de retenue où plusieurs ados tentent de résoudre une énigme à la con. Premier véritable hommage aux années 90, Detention donne l’impression de voir un film totalement libre et improvisé, une sorte d’exploration désinhibée de la jouissance et du portnawak le plus total, où le réalisateur a mélangé dans un shaker toutes les références qui peuplent son cerveau, mais sans refermer le couvercle. On en sort lessivé, mais avec une seule envie : revoir le film. Tout de suite.

2 Comments

  • Gavroche Says

    Chouette article sur cette manifestation, dommage que son organisateur soit beaucoup moins sympathique sur les forums…

  • J’ai loupé ça… ça m’avait l’air passionnant cette ‘hallucination collective’.Merci pour cet article, je tâcherai de ne pas le rater la prochaine fois.

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