Voyage of Time

REALISATION : Terrence Malick
PRODUCTION : IMAX Corporation, Mars Films, Plan B Entertainment, Sycamore Pictures, Wild Bunch
AVEC : Cate Blanchett
SCENARIO : Terrence Malick
PHOTOGRAPHIE : Paul Atkins
MONTAGE : Keith Fraase
BANDE ORIGINALE : Ennio Morricone
ORIGINE : Etats-Unis
TITRE ORIGINAL : Voyage of Time : Life’s Journey
GENRE : Documentaire
DATE DE SORTIE : 4 mai 2017
DUREE : 1h30
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Hymne à la nature et à l’univers, Voyage of Time s’interroge sur le rôle de l’homme dans le futur. Après ces temps infinis, quel est le sens de notre passage sur Terre ?

« Mère, où es-tu ? », interroge la voix off à plusieurs reprises. S’adresser directement à l’invisible pour mieux le mettre en perspective n’est pas seulement devenu le crédo routinier de Terrence Malick depuis son come-back en 1998 avec La ligne rouge. On y verra surtout un mantra à part entière, désireux d’enregistrer la douce collision entre deux entités (l’homme et l’éternité) par le plus élégiaque des cinétismes. A l’origine, le plus grand cinéaste du monde avait déployé son art gracieux dans des scénarios harmonisés au classicisme grand luxe, en tout cas avant que le palmé The Tree of Life ne vienne tout à coup le perfuser à forte dose autobiographique dans des narrations propices au lâcher-prise. Le jugement ne s’est pas fait attendre : en raison d’une mise en scène plus affinée qui échappait pour de bon aux lois de la gravité, nombreux sont ses admirateurs qui ne lui ont pas pardonné ce virage à 180° – on avait déjà fait le tour de la question en analysant A la Merveille. Il y avait donc à la fois tout à craindre et tout à espérer de Voyage of Time. A craindre parce que le pari d’un ballet musical sur notre rapport au cosmos faisait illico remonter le souvenir des expériences sensorielles made by Ron Fricke (Baraka et Samsara pour ne pas les citer). Mais aussi à espérer, tant il était possible que ce film puisse sinon changer la donne, en tout cas clôturer pour de bon ce clivage critique et public en détachant le mysticisme malickien du cadre exclusivement humain – le résultat se veut avant tout un documentaire sans acteurs. Surtout que ce projet mystérieux – celui que le cinéaste mûrissait depuis plus de quarante ans – ne cessait de pointer le bout de son museau d’une année sur l’autre, à l’image des hallucinantes scènes cosmogoniques de The Tree of Life que l’on aurait dû considérer en soi comme une sorte de teaser.

Analyser ce film pourrait là aussi sonner comme une redite au vu d’un style Malick que l’on s’est déjà échiné à disséquer sous toutes ses strates au travers de ses deux précédents films. On va donc faire simple et concis. Et surtout, on ne va pas se voiler la face : si Malick n’a perdu son aura qu’aux yeux de ceux – honte à eux ! – qui persistent à ne voir dans son cinéma qu’un banal prêchi-prêcha pour illuminés, les paris sont d’ores et déjà ouverts pour indiquer que ce nouveau film ne va rien changer à l’affaire. Même en ayant choisi de rompre son vœu de discrétion au détour d’une récente apparition publique au festival South by Southwest, Malick serait-il donc perdu aux yeux de certains ? Oh et puis zut, d’accord. Disons qu’il s’est perdu, si vous voulez. Disons surtout qu’il est désormais beaucoup trop himalayen pour qu’un torpillage moqueur de son art ne paraisse pas lilliputien en comparaison. Voyage of Time le prouve à la puissance mille : le néo-cinéma panthéiste de Malick est bien là, intact, déterminé, imposant, absolu à tous les degrés. Ceux qui ne digèrent pas cet absolutisme peuvent donc arrêter les frais et s’enfuir une fois pour toutes, quitte à préférer le classicisme radoteur d’un James Gray, par exemple. D’autant qu’à la surprise générale, non seulement une véritable trame se dessine ici, (chrono)logique parce que mue par le désir de narrer l’évolution de la vie dans l’Univers, mais cette vaste symphonie panthéiste ne se borne jamais à étaler bêtement des scènes d’une beauté pour le coup inimaginable en utilisant la voix off pour raccorder les wagons tant bien que mal.

Le résultat relève plutôt de la poésie composite, d’une sorte de collage à risque qui superpose à la pure contemplation méditative un regard cru sur le contemporain, afin de créer un contraste constant et de dessiner une série de correspondances symboliques. Il est vrai qu’au premier regard, il y a de quoi avoir des doutes sur le procédé : cette idée de superposer au chaos cosmogonique (volcans, tsunamis, chute d’astéroïde, agitation humaine ou animale) et à la majestuosité de la captation des éléments naturels (c’est si beau qu’on se sent parfois léviter) des images tournées au smartphone où s’exhibe la réalité physique du monde crée un drôle d’effet, assez digne d’un mash-up godardien. Là encore, il ne faut pas s’arrêter à l’image même, il faut voir au-delà. Ne pas s’en tenir à une lecture manichéenne des choses (beauté/laideur, amour/haine, passé/présent, lumière/obscurité), mais en assimiler les passerelles implicites par le biais d’un montage qui évite tout raccord brutal. Les connexions se dessinent peu à peu, en douceur, tout en subtilité. Pour donner un exemple, le fait de suivre la chute d’un astéroïde décimant les dinosaures et ravageant la surface terrestre par la captation d’une émeute violente dans un pays indéfini suffit à dessiner une idée à double visage : d’une part un chaos qui brise la sérénité terrestre dans un cycle mû par des phases alternées ; d’autre part un cosmos dont l’instabilité rejoint celle de toutes les créatures, humaines, animales, végétales ou minérales, qui le peuplent. L’effet est certes osé, mais on ne peut plus cohérent avec ce désir de mettre l’infiniment petit et l’infiniment grand sur un pied d’égalité.

Le jeu permanent sur le rapport d’échelles est aussi ce qui joue dans la puissance quasi synesthésique des images élaborées par Malick. Que ce soit par la captation sonore du pouls très sourd d’un plancton ou par un simple effet de plongée en courte focale sur une large forêt de séquoias, le contraste s’avère ici redoutable. S’y déploient alors autant l’impossibilité de tout un chacun à embrasser le cosmos dans son ensemble que le désir d’y trouver sa place en se connectant à lui, que ce soit par contact sensoriel ou spirituel. La voix magnifiquement chaude et gracieuse de Cate Blanchett sert en cela de relais poétique, usant de l’aphorisme moins comme un effet sentencieux que comme un facteur d’hypnose, d’autant plus que le rapport à la divinité chrétienne – sujet central des reproches injustement faits à Malick – n’est jamais explicité là-dedans. Si l’on voulait lâcher une boutade, on pourrait presque dire qu’en invoquant à répétition une puissance supérieure et maternelle afin d’orienter le spectateur dans une réflexion sur sa propre place dans l’Univers et le cycle de l’évolution, cette voix off aurait presque pu être celle du monolithe noir de 2001 l’odyssée de l’espace. Mais voilà, à l’inverse d’un Kubrick qui utilisait l’abstrait pour inviter le spectateur à projeter ses interrogations concrètes sur la surface du film, Malick fait nager le concret et l’abstrait dans le même bain d’images afin de les harmoniser.

Tout est donc fait pour qu’une image concrète en évoque une autre, pour le coup si surchargée d’étrangeté sensorielle qu’elle en devient profondément neuve et évocatrice. Lorsque le cinéaste veut enregistrer cette « éternelle naissance » qui définit la Terre d’un cycle à l’autre, ses plans d’éruptions volcaniques ou de solidification de lave subaquatique ont de quoi ridiculiser les images d’Haroun Tazieff à la Géode en dessinant tout un champ lexical de l’accouchement. Lorsqu’il souhaite approcher la vie qui mute et qui se transforme, un simple montage de coraux dansants et de poissons précambriens en 3D lui suffit. Lorsqu’il évoque la beauté de la vie en filmant une méduse rouge au milieu d’une nuée de méduses translucides dans le bleu de l’océan, on y voit surtout la Terre en constante évolution au milieu d’un ciel d’étoiles. Ici même, une armée de crabes est utilisée pour évoquer l’hypothèse du danger, une superbe fleur peut se révéler inquiétante lorsque l’on croit distinguer des dents à cause de la disposition de ses pétales, un banc sphérique de poissons traversé par la lumière du soleil est à deux doigts de renvoyer à une image de fécondation, et une baleine qui se place à la verticale en direction de la surface de l’eau peut incarner la quête de grâce et de beauté à laquelle tout un chacun peut aspirer. Et surtout, tout y est disséqué par le biais du « cycle », d’un perpétuel mouvement de reflux où la puissance de la nature se fait tour à tour évanescente et terrifiante. Avec l’eau qui ne cesse jamais de circuler, tel un courant de vie intemporel qui chatouille la surface terrestre avec plus ou moins d’agitation.

Tout au long de Voyage of Time, l’absolu panthéisme de Terrence Malick se retrouve ainsi dans sa forme la plus dénudée, qui plus est avec le relief surnaturel du grand angle pour décupler le sentiment d’immersion dans un pur éden cosmogonique. Le travail effectué en amont s’appuyant sur une large étude des phénomènes naturels et spatiaux au contact d’une équipe de scientifiques de tous horizons (sans parler des voyages autour du monde qui aura fait voyager l’équipe technique depuis les années 70), il n’est pas étonnant de ressentir une telle harmonie entre la prise de vue réelle, l’incrustation visuelle et l’image de synthèse. Peut-on ressentir le même effet de sidération en observant des hommes préhistoriques en pleine chasse et des dinosaures pixelisés en provenance de Terra Nova ? Le cinéaste y parvient sans aucune difficulté, d’abord fort d’une technologie qu’il est pleinement parvenu à dompter au terme de toutes ces décennies de recherche, ensuite maître d’un art du montage diffracté qui enregistre chaque nouveau bruissement de vie dans son cadre, le plus souvent au détour d’un léger travelling avant, un peu comme une fenêtre ouverte sur un monde que l’on redécouvre avec un œil neuf. Et quitte à assumer pour de bon la connexion kubrickienne (ici plus qu’évidente), Malick s’en remet à un saut brutal de montage pour relier l’ère préhistorique à l’effervescence nocturne de Dubaï – deux travellings qui se rejoignent par le lyrisme de la musique valent ici bien une transformation d’os en satellite.

Pour une fois, on ne dira pas que Malick aura de nouveau réussi à transcender son art – on mise surtout sur son ultra-attendu Song to Song pour être comblé de ce côté-là. Il n’empêche qu’en switchant du passé au présent (avec, en guise de futur, cette vision du « Big Crunch » qui forme l’affiche du film), ce maelström de contrastes invite à tout réunir, à tout relire, avec autant d’acuité que de virtuosité… « Mère, où es-tu ? », demande la voix off avec insistance. A travers chacune de ses images, Malick nous montre qu’elle est partout. Devant nous. Derrière nous. C’est le temps. Et si celui-ci n’a de cesse de nous filer entre les doigts à force de voyager, le cinéaste est toujours là pour le rattraper et le magnifier. Que peut-on espérer de plus transcendant que ça en se rendant dans une salle de cinéma ?

1 Comment

  • Kathnel Says

    Une très belle analyse de ce documentaire! « Voyage of Time : Au fil de la Vie » est d’une incroyable poésie, avec des images sublimes et symboliques. Malick ne nous offre pas seulement d’époustouflantes images, il nous invite à plonger dans cette cosmogonie vertigineuse et c’est comme un voyage hors espace – temps, une véritable immersion sensorielle qui nous laisse comme en apesanteur. De l’effraction des origines aux explosions solaires, de la genèse cellulaire à l’arrivée des hommes semblent fusionner la vie, la mort et l’infini, qu’il soit grand ou petit…Et, effectivement les liens sont multiples entre le premier chaos du monde à tous ceux qui suivront d’ères en ères sur un mode cyclique. C’est aussi une interrogation sur la place de l’homme dans le monde et ce que nous en faisons. Si l’auteur de l’article me le permet , je citerais une des phrases de son texte, une qui me touche énormément « Mère, où es-tu ? », demande la voix off avec insistance. A travers chacune de ses images, Malick nous montre qu’elle est partout. Devant nous. Derrière nous. C’est le temps. Et si celui-ci n’a de cesse de nous filer entre les doigts à force de voyager, le cinéaste est toujours là pour le rattraper et le magnifier ».Kathnel.

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