Under the skin

REALISATION : Jonathan Glazer
PRODUCTION : Film4, FilmNation Entertainment, Nick Wechsler Productions
AVEC : Scarlett Johansson, Jeremy McWilliams, Michael Moreland, Paul Brannigan, Krystof Hadek
SCENARIO : Jonathan Glazer, Walter Campbell
PHOTOGRAPHIE : Daniel Landin
MONTAGE : Paul Watts
BANDE ORIGINALE : Mica Levi
ORIGINE : Royaume-Uni
GENRE : Science-fiction, Thriller
DATE DE SORTIE : 25 juin 2014
DUREE : 1h47
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Laura, une extraterrestre à apparence humaine, sillonne les routes d’Ecosse à bord d’une camionnette, suivie à distance par un mystérieux motard. Au fil de son trajet, elle séduit et enlève des hommes avant de les faire disparaître dans une étrange chambre noire. Peu à peu, son comportement se rapproche de celui d’un être humain…

C’est le genre de film qui ne devrait logiquement pas exister sur cette planète. Parce qu’il nous hante encore après l’avoir vu. Parce qu’il est parfois impossible de questionner son irrésistible pouvoir d’attraction. Parce qu’il va à contre-courant de tout ce qui fonde les modes actuelles du 7ème Art. Parce que son ADN ne s’analyse pas si facilement au microscope critique, tant il crée une alchimie surnaturelle entre des tonalités qui, en général, ne sont pas faites pour s’entendre. Et surtout, parce que l’expérience proposée risque de passer pour une anomalie aux yeux de certains, qu’ils soient conquis ou rebutés par le résultat. S’il était judicieux d’en savoir le moins possible en entrant dans la salle, il était en revanche difficile d’échapper au pitch du film : une extraterrestre phagocyte le corps d’une jeune femme et se met à séduire des hommes pour en faire les futures enveloppes organiques d’autres aliens. Convenu, le synopsis ? Pas du tout. Surtout pour tous ceux qui pouvaient en espérer un décalque arty de La Mutante ou un dérivé conceptuel de L’homme qui venait d’ailleurs. En effet, pas question ici d’une bombe sexuelle venue d’une autre galaxie pour se faire inséminer par des humains, et encore moins d’un David Bowie désireux de partager son savoir avec les terriens. Pas même de série B, puisque le film en éjecte toutes les conventions. Pas non plus de « genres » à proprement parler, puisque le film les englobe sans le moindre désir d’étiquetage. Et surtout pas d’éléments narratifs qui transpirent le familier tous les deux raccords de plans, puisque le film honore la signification première de son titre : explorer ce qui se cache sous la peau du médium et du cosmos.

La première surprise vient de la présence du clippeur Jonathan Glazer à la réalisation, cinéaste atypique dont on pensait avoir réglé le cas depuis longtemps. Car, au-delà d’un indéniable talent dans la mise en scène de l’étrange et dans l’élaboration d’un trouble abstrait au travers de l’image, on ne peut pas dire que ses deux premiers films lui aient permis de tenir l’enjeu sur la durée d’un long-métrage. On garde encore en mémoire les tics tape-à-l’œil d’un Sexy beast qui lorgnait mal sur les plates-bandes de Guy Ritchie, ou encore l’échec du fascinant Birth à fusionner les gènes de Polanski et de Kubrick dans une même cellule. Il n’en reste pas moins qu’une scène-clé de ce second film nous restait gravée dans le cortex : un long close-up vertigineux de trois minutes sur Nicole Kidman, dont le visage laissait naître un trouble croissant sans que l’on en devine l’origine. Nul doute que Glazer avait quelque chose d’intéressant à explorer de ce côté-là, et Under the skin lui offre un terrain de recherche en tous points idéal.

A la base, il s’agit d’un roman homonyme de Michel Faber où le parcours de cet alien féminisé ne visait qu’à chasser de l’humain pour en faire son garde-manger. Ici, seul un plan graphique à la Nicolas Winding Refn (tendance Inside Job) laisse planer cette éventualité. Pour le reste, Glazer zappe toutes les explications, élude le moindre détail naturel qui viendrait aiguiller la lecture du scénario, et épure la narration au profit d’une abstraction que le film assume jusqu’au dernier plan. D’après lui, tout le film tient dans une idée centrale, propice à la lecture sensorielle : capter comment une entité étrangère aux humains perçoit les codes de ces derniers jusqu’à questionner sa propre nature.

Très proche d’une allégorie à ciel ouvert, le film joue donc sur un registre funambule, en essayant d’éviter le symbole trop appuyé tout en le faisant naître malgré tout au travers d’une étrange combinaison d’images et de sons, dans laquelle les obsessions charnelles du cinéaste se mêlent à une musicalité instable du découpage, libre d’opter pour un rythme contemplatif ou d’user de flashs subliminaux agressifs. Il fallait bien cela pour faire de l’étrangeté le moteur même du film, perceptible à travers le point de vue d’un alien qui se dissout peu à peu dans une psychologie humaine dont il ou elle peine à saisir le sens. Son trajet en voiture tend d’ailleurs à définir la tenue narrative du film : il est ici moins question d’un récit stricto sensu que d’une carte sans GPS, naviguant à l’aveuglette du trip psychédélique vers un cadre de documentaire, et vice versa. Cela aurait pu tourner au désastre entre les mains d’un cinéaste peu adepte de la prise de risques, mais ici, ça tient carrément du miracle.

Pourquoi le visionnage d’Under the skin nous donne-t-il l’impression de redécouvrir le monde avec des yeux nouveaux ? C’est surtout qu’en épousant les perceptions de son héroïne extraterrestre à travers le découpage et le montage sonore (où des violons stridents se confrontent à des sonorités électro), la caméra de Glazer se fait vecteur d’une esthétique inédite dans le genre. D’une part, l’usage de petites caméras GoPro pour les séquences de « chasse » donne un relief très particulier au film, ne serait-ce qu’au travers d’un cadre HD sans granularité et d’une attention portée à la moindre expression de visage (même la plus anodine). D’autre part, le simple fait d’apprendre que la plupart de ces scènes ont été tournées en caméra cachée, histoire de conserver l’authenticité des réactions des acteurs et des figurants, confirme notre impression d’y voir les acteurs prendre l’ascendant sur le réalisateur dans un mouvement d’abandon total. Pour le reste, le cadre minéral de l’Ecosse, filmé moins comme un terrain connu que comme une terre inconnue, offre à Glazer l’occasion de poser un regard subjectif sur une humanité baignant dans un état second, où chacun se caractérise par sa solitude, sa faculté de compassion ou son incapacité à se libérer de ses pulsions (surtout sexuelles).

Au-delà de cette faune locale qui semble parfois plus extraterrestre que l’héroïne, chaque élément naturel donne au décor la dimension d’une planète inconnue, qu’il s’agisse de routes qui serpentent sur le relief rocailleux, d’une brume fantomatique qui coupe la visibilité sur une route de campagne, d’une forêt dont les arbres s’agitent sous un vent violent ou de rivages meurtriers sur lesquels se déchaînent les éléments maritimes. Le statut de trip sensoriel que le film récolte au centuple grâce à cette mise en images n’est souvent pas sans évoquer les expérimentations graphiques de Philippe Grandrieux (on pense très souvent à Sombre) en même temps qu’une certaine forme de poésie de l’étrangeté à la David Lynch, déstabilisant son audience à force de rendre inquiétant le moindre élément surgissant dans le cadre. En même temps, le film navigue si facilement entre l’allégorie SF et le thriller expérimental qu’il ne ressemble qu’à lui-même, pure cosmogonie sur la Terre, l’Humain et son rapport à l’Autre, traçant une courbe folle de sa sidérante ouverture kubrickienne jusqu’à un final incandescent qui ne laisse jamais l’émotion la plus déchirante sur le bord de la route.

Pour un peu, sidéré devant tant de stimulation visuelle et sensorielle, on en oublierait presque de parler du jeu de Scarlett Johansson, de très loin le plus bel effet spécial de tout le film. Dire que l’actrice n’a jamais été aussi bien dirigée serait un euphémisme, mais l’absolu qu’elle arrive à atteindre est pour une fois à mettre au crédit d’une mise à nu proprement sidérante, où la gestuelle et l’expression corporelle suffisent à exprimer l’étrangeté du personnage (et, par extension, du film lui-même). Le challenge était triple, ici relevé largement au-delà des espérances : rester sur le fil du rasoir entre une beauté bien réelle et l’expression d’une féminité inexacte parce que trop robotisée, opter pour des réactions incongrues (voir son absence de réaction face à une noyade ou à la détresse d’un bébé abandonné) et des dialogues minimalistes, et enfin, avant tout, pervertir son propre physique (ici, des cheveux bruns et un manteau de fourrure hors-sujet) pour donner à ressentir la fausseté d’un personnage chez qui tout n’est que simulation. Sans oublier une capacité à se dénuder toujours plus à chaque scène, tant physiquement que psychologiquement, jusqu’à un full frontal si beau et si stupéfiant qu’il tutoie presque le vertige métaphysique.

C’est que ce personnage, d’abord coupé des règles du monde avant de devenir ce qu’il imite, fissurant sa froideur sous les coups d’un semblant de conscience humaine, renvoie au statut de star (pour ne pas dire de fantasme) qu’incarne malgré elle Scarlett Johansson. A l’inverse de sa récente prestation dans Her, dans lequel elle n’avait jamais été aussi perceptible tout en restant pourtant invisible du début à la fin, l’actrice investit ici chaque cadre tout en incarnant ce fameux « mystère féminin » qui hypnotise et absorbe la gent masculine. Preuve en est que sa rencontre avec un homme atteint d’éléphantiasis (dont l’apparence « différente » fait écho à la sienne) signe son point de bascule vers une humanisation réelle parce qu’axée sur la compassion. Pour autant, le film brasse si large que le spectre interprétatif ne se limite pas à cette lecture optimiste. On notera cependant qu’au vu de sa scène d’ouverture, où l’œil de Scarlett renvoie presque à celui de l’ordinateur HAL 9000 de 2001 l’odyssée de l’espace, Glazer tend ici à remettre en question les notions de « matière » (qu’elle soit charnelle ou inanimée) et de « physique » (que révèle-t-il et que cache-t-il de cette entité qu’il enveloppe ?). Et à l’image d’un Godfrey Reggio sur Koyaanisqatsi, il réussit à faire de nous les témoins de notre propre étrangeté. Oui, ce film vient clairement d’une autre planète… La nôtre ?

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