Timbuktu

REALISATION : Abderrahmane Sissako
PRODUCTION : Arches Films, Arte France Cinéma, Orange Studio
AVEC : Ibrahim Ahmed, Toulou Kiki, Layla Walet Mohamed, Mehdi AG Mohamed, Abel Jafri, Fatoumata Diawara
SCENARIO : Abderrahmane Sissako, Kessen Tall
PHOTOGRAPHIE : Sofian El Fani
MONTAGE : Nadia Ben Rachid
BANDE ORIGINALE : Amine Bouhafa
ORIGINE : France, Mauritanie
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 10 décembre 2014
DUREE : 1h37
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Non loin de Tombouctou tombée sous le joug des extrémistes religieux, Kidane  mène une vie simple et paisible dans les dunes, entouré de sa femme Satima, sa fille Toya et de Issan, son petit berger âgé de 12 ans. En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des djihadistes qui ont pris en otage leur foi. Fini la musique et les rires, les cigarettes et même le football… Les femmes sont devenues des ombres qui tentent de résister avec dignité. Des tribunaux improvisés rendent chaque jour leurs sentences absurdes et tragiques. Kidane et les siens semblent un temps épargnés par le chaos de Tombouctou. Mais leur destin bascule le jour où Kidane tue accidentellement Amadou le pêcheur qui s’en est pris à GPS, sa vache préférée. Il doit alors faire face aux nouvelles lois de ces occupants venus d’ailleurs…

En général, Hollywood est souvent le premier à récupérer la moindre actualité un tant soit peu brûlante pour en faire le sujet d’un film potentiel – il n’y a qu’à voir la myriade d’œuvres post-11 Septembre. Mais l’attrape-tout ne se montre pas toujours aussi réactif que l’artiste engagé, lequel a infiniment plus d’urgence à traiter le sujet en question et d’angles pour savoir comment l’aborder. Ainsi donc, le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako n’a pas tardé pour évoquer la prise de la ville de Tombouctou par des djihadistes en avril 2012, d’abord soumise à la loi islamique avant que les forces militaires françaises et maliennes ne viennent y mettre un terme en janvier 2013. Une urgence justifiée pour un film encensé par la presse et le public lors de sa présentation à Cannes – d’où il est hélas reparti bredouille – jusqu’à un triomphe aux Césars tout ce qu’il y a de plus prévisible. En effet, il faut bien avouer que l’Académie ne s’est jamais privée pour faire passer la circulation d’un message social fort avant la qualité intrinsèque d’une œuvre cinématographique, et la menace djihadiste étant désormais devenue un fléau planétaire, Sissako ne pouvait évidemment qu’être porté au pinacle. Reste que Timbuktu mérite nuance là-dessus, d’abord en raison de ses indiscutables qualités artistiques, ensuite en raison des quelques réserves – vite oubliées – qu’un premier visionnage en salles pouvait faire naître.

Il apparait aujourd’hui certain qu’au-delà du désir de reconstituer une réalité tout sauf joyeuse à des fins politiques et humanistes, Timbuktu n’a finalement rien du banal film à message, privilégiant le discours engagé sur tout autre parti pris. Déjà encensé pour le très beau Bamako en 2006, Abderrahmane Sissako est de ces cinéastes pour qui une image vaut mille mots et chez qui le langage du cinéma est vecteur du symbole visuel le plus cristallin, donc d’une redoutable efficacité pour conférer toute sa portée politique à un plan de cinéma. Et ce langage visuel, exploitant pour le coup la totalité des échelles du plan, confine ici à la plus pure universalité. On en prend le pouls dès la scène d’ouverture, passant brutalement du silence au son dès que des coups de feu se mettent à accompagner la fuite d’une gazelle, poursuivie par une jeep conduite par des djihadistes et sur laquelle flotte un drapeau noir islamiste. Presque un écho à l’ouverture choc de The Thing (un chien pris en chasse par un hélicoptère sur les plaines de l’Antarctique), à la seule différence que la chasse vire ici à l’absurde : il n’est pas question de tuer l’animal pour cause de danger (celui du film de Carpenter était possédé par une entité invisible), mais de le faire courir – et donc de le fatiguer – sans raison apparente. Cette image sera aussi celle qui clôturera le film, avec cette fois-ci deux nouvelles gazelles en état de fuite : un motard mystérieux coursé de la même manière par une jeep, et une petite fille qui tente en vain de courir vers ses deux parents, sans doute déjà morts. Un écho narratif qui referme le film à la manière d’une boucle tout en laissant une ouverture par la mise en suspens de son action.

C’est très précisément sur cet art de l’ellipse et de la suspension narrative que l’on pouvait initialement avoir quelques doutes sur l’angle d’attaque choisi par Sissako. Non pas que de tels processus ne puissent pas encourager le spectateur à se construire son propre rapport à une fiction – bien au contraire – mais la façon qu’avait le réalisateur de juxtaposer des passages obligés sans clairement les fluidifier au sein du montage laissait presque un goût d’inachevé, au risque de faire ressembler son film à un pamphlet anti-djihadiste primaire. On garde un exemple précis en tête : une courte scène où un extrémiste demande la main d’une jeune femme à sa mère, et s’empresse de menacer calmement cette dernière suite à son refus. Intervenant sans crier gare dans la narration pour disparaître aussi sec, la scène n’ira pas plus loin que ça. Reste que cet apparent désert d’enjeux bâclés et éparpillés a vite fait d’incarner une topographie idéale du cadre de l’action. Film purement spatial avant tout, Timbuktu se circonscrit à une poignée de lieux (le village, la tente du héros, le fleuve, un arbre, un terrain de foot, etc…), tous éparpillés sur une vaste étendue désertique à la manière de petites pièces qui, faute de raccordement progressif, échouent à constituer une mosaïque à part entière. Du coup, devant la prédominance de ces petits fragments de vie et d’espoir, il ne reste à Sissako que l’universalité du symbole, seul angle possible pour porter l’impact visuel d’un plan ou d’une idée vers de beaux sommets. Si ce désert magnifiquement filmé – la photo de Sofian El Fani est à tomber à la renverse – est un palais à ciel ouvert, les petits interdits qui se cachent et s’invitent d’une dune à l’autre – surtout la musique et le sport – sont de précieuses images qu’il convient de protéger et de sublimer. C’est la plus grande audace du film, terriblement logique en soi : faire passer la résistance davantage par l’éparpillement des idées – donc par leur diversité – que par leur uniformisation – laquelle est en général la porte ouverte aux dogmes.

Ainsi donc, il suffit à Sissako de prendre chaque scène une par une afin d’en décupler l’impact symbolique, chose qu’il réussit ici au centuple. Une petite fille debout à côté d’un arbuste isolé en plein milieu du désert, et c’est toute la situation de la jeunesse malienne qui est représentée. Des masques maliens s’abîment sous les balles des oppresseurs, laissant une épaisse fumée sortir de la bouche d’une statue en bois, et c’est tout un art ancestral qui hurle sa souffrance en silence. Des enfants jouent au football avec un ballon invisible comme dans le Blow up d’Antonioni (souvenez-vous des saltimbanques mimant une partie de tennis), et c’est toute la puissance de l’imaginaire qui se voit alors sublimée. Une vaste surface d’eau sur laquelle un meurtre accidentel vient d’avoir lieu, avec deux hommes qui marchent péniblement dans des directions opposées (seul le meurtrier réussira à atteindre le rivage), et c’est une situation universelle sans lien symbolique avec l’islam – un simple conflit entre voisins – qui s’installe dans ce désert. Un tribunal djihadiste place le meurtrier involontaire face à l’implacabilité de la charia – il se voit incapable de rassembler assez de vaches pour obtenir le pardon de la famille de sa victime – mais perd vite toute sa force devant les valeurs humanistes des deux camps, l’un reconnaissant sa faute, l’autre étant sur le point d’accorder son pardon. A cet instant, le film bascule dans la fable, surtout au vu de l’événement d’origine (un pêcheur a abattu la vache d’un bouvier Touareg avant d’être à son tour tué par ce dernier), mais avec toujours le même souci accordé aux valeurs les plus élémentaires de chaque être humain.

Chaque scène de Timbuktu porte en elle une substance d’espoir et de poésie si puissante qu’elle se fait alors le vecteur d’un constat sans appel : la tyrannie n’a aucune chance de triompher, surtout quand elle est combattue par des armes qui, elles, ne s’enrayent jamais. Humour, respect, beauté, intelligence, esprit : le film rassemble toutes ces armes en les activant dans des scènes a priori anodines, telles des fulgurances inattendues. Par exemple, tout drame soit-il, est-ce un hasard si le film se révèle parfois le plus efficace lorsqu’il fait preuve d’humour ? Pouvait-on imaginer pire humiliation à infliger aux fanatiques religieux que de révéler leur caractère d’humains pathétiques, maladroits et hypocrites ? Loin de tout manichéisme, Sissako tance et ruine la propagande djihadiste en faisant passer ses acteurs pour des fantoches : un soldat bafouille la loi islamique dans un mégaphone en marchant dans la rue sous le regard de passants immobiles et éberlués, un autre tente de discréditer la force de la France en évoquant la défaite soi-disant achetée du Brésil durant la Coupe du Monde de football en 1998, le tournage d’une vidéo de propagande vire à l’échec en raison du manque de conviction du jeune djihadiste, la mauvaise maîtrise de l’arabe pousse un combattant à passer à l’anglais pour que le feed-back fonctionne, une chamane créole envoûte un extrémiste jusqu’à le faire danser en position d’oiseau tandis que se déroule une lapidation en pleine ville, etc… Même lorsque les guerriers arrêtent leur jeep en plein désert pour un petit exercice de tir, l’échec est programmé : on les voit tirer sur les derniers brins d’herbe présents sur une dune, mais le temps d’un champ/contrechamp extrêmement malin, les brins d’herbe sont toujours là – ont-ils raté leur cible ou l’herbe a-t-elle repoussé comme par magie ? Quant au dialogue, il aide à remettre les idées en place : à un djihadiste lui demandant de se couvrir la tête pour ne pas être « indécente », une femme lui répond calmement « Si ça te déplaît, tourne la tête ». Et toc. Voilà sans doute l’instant le plus politique de tout le film.

La grandeur de Timbuktu ne tient finalement pas à grand-chose : de par son choix de ne jamais nommer clairement la menace extrémiste en cause (on ne mentionne jamais AQMI ou Daesh dans le film), Abderrahmane Sissako ne compte que sur des éléments simples et universels pour souligner avec quelle facilité un interdit absurde peut être contesté, pour ne pas dire réduit à néant, et de cette façon, contribue à inverser l’échelle des valeurs entre l’oppresseur et l’asservi. Sa mise en scène, à la fois intemporelle et abstraite, se coltine au contemporain pour mieux en faire émerger le symbole, pour le coup dévastateur lorsqu’une personne en état de souffrance ou d’asservissement acquiert un relief quasi iconique sur l’écran – voir ce plan marquant et symétrique d’une femme flagellée pour avoir chanté, mais qui continue de chanter malgré la violence des coups. Même si la scène finale suspend l’action pour tout laisser ouvert, c’est clairement l’espoir qui, à force d’avoir perduré durant 97 minutes, sort vainqueur du combat grâce à Sissako, cinéaste sereinement inquiet qui n’agit que dans le calme. Dans son optique de faire triompher l’art pour mieux perforer la tyrannie du fanatisme religieux, cette œuvre de courage ne fait qu’entretenir à sa façon l’esprit du 11 janvier 2015. Plus on revoit ce film, plus il gagne en pertinence, plus son impact social et filmique se voit renforcé. C’était donc ça : la beauté ne se révélant qu’a posteriori, il fallait juste être patient.

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