This Must Be The Place

Retrouvez notre dossier consacré au festival de Cannes 2011

On garde encore en mémoire les plans larges, cadrés au cordeau, et les amples travellings d’Il Divo, Prix du jury au Festival de Cannes 2008, qui se voyaient sans cesse déjoués dans leur solennité par le fait qu’ils replacent toujours au centre de l’écran – et avec une ironie mordante – la même silhouette recroquevillée, le même visage de gnome au teint grisâtre, celui de Giulio Andreotti, Président du Conseil italien ultra-controversé que Toni Servillo incarnait avec génie. Les premières minutes de This must be the Place, quatrième long-métrage de Paolo Sorrentino, de nouveau présenté en Compétition Officielle à Cannes, laissent supposer que le cinéaste convoque ici les mêmes partis-pris de mise en scène. Pourquoi pas, puisque cette fois, son personnage principal est plus étrange encore : imaginez Robert Smith, le chanteur des Cure, la cinquantaine mais le visage toujours aussi fardé et les cheveux noirs toujours aussi emmêlés, qui parlerait avec une voix de fausset et se déplacerait avec une lenteur qui lui donne des airs de vieux zombie. Star du rock à la retraite, Cheyenne (Sean Penn) vit de ses rentes dans un château, en Irlande. Autant dire qu’il s’emmerde un peu : il passe le temps en traînant au centre commercial du coin avec une jeune amie gothique (Eve Hewson, qui n’est autre que la fille de Bono, encore un rockeur) ou en jouant avec sa femme (Frances McDomand) à la pelote dans une piscine qu’ils ont construite mais qu’ils n’ont jamais eu envie de remplir. On s’amuse vaguement de cette description décalée d’un quotidien hors norme, où mari et femme se démaquillent ensemble, le soir, et où elle, pompier robuste et les pieds sur terre, le cadre lui, enfant dans un corps de travesti vieillissant, qui a l’air de planer en permanence.

Mais l’on se demande quand même où le réalisateur veut en venir. Une comédie de mœurs pourrait fonctionner si le montage maladroit de Cristiano Travaglioli ne crevait pas dans l’œuf le potentiel comique de plusieurs passages. Après tout, Sean Penn, bien qu’il se soit sur-construit un personnage au point que son parler et sa gestuelle en deviennent un peu agaçants d’élaboration rigide, forme avec Frances McDormand un couple de cinéma assez jubilatoire. Le film attend d’être presque à mi-chemin pour changer de direction. Ce terrain sur lequel aurait pu être élaborée une chronique aigre-douce de la retraite des rock-stars, Cheyenne le quitte pour un retour dans son Amérique natale où son père, qu’il n’a pas vu depuis trente ans, se meurt. Le carton « New York » qui marque son arrivée annonce déjà d’autres qui suivront – un road-movie donc. Comme pour beaucoup d’autres cinéastes européens (ou asiatiques, car on pense à Wong Kar-waï et à ses mitigées Blueberry Nights, 2007) avant lui, les États-Unis évoquent pour Sorrentino un gigantisme et le genre cinématographique qui est le mieux à même de le saisir. Après un face-à-face manqué avec le paternel méprisé parce que toujours supposé méprisant, l’anti-héros se lance à la recherche de l’ex-nazi qui avait humilié son père du temps où celui-ci était déporté à Auschwitz. L’intrusion, dans cet univers bien particulier que la première partie s’était lourdement attachée à décrire, de la plus grande tragédie du XXe siècle, l’Holocauste, surprend au plus haut point. Lorsque le film se termine, on hésite quant à ce qui est le plus abject : avoir étouffé ce thème si grave dans une forme purement clinquante ou avoir simplement pensé à le convoquer ?

Sorrentino explique avoir depuis longtemps en tête cette idée d’un vieux nazi que l’on irait traquer dans un coin reculé au possible des États-Unis. Au final, dans This must be the Place, c’est le contraste entre deux univers très différents qui l’intéresse. On lui concèdera au moins que la chose est, en effet, surprenante et qu’elle n’était pas à rejeter sur le papier. Mais voir des images des camps d’extermination prises en sandwich entre deux scénettes s’attachant – là encore vaguement – à saisir les excès et les signes de la dérive de la société américaine, entendre les tirades absurdes de ce chasseur de criminels joué par Judd Hirsch ou voir la vengeance de Cheyenne s’accomplir de la manière la plus terrible qui soit nous fait nous interroger sérieusement sur les questions que Sorrentino s’est posées, lui, au stade de l’écriture et à celui de la mise en scène de son film. Et l’on se dit qu’elles n’ont pas dû être bien nombreuses. On se trouve presque là face à une version scénaristique du problème que soulevait Jacques Rivette à propos de Kapo de Gillo Pontecorvo dans les Cahiers du Cinéma en 1961 : celui de la morale qui est l’affaire de toute représentation, de toute mise en scène (pour Rivette, on ne saurait filmer en un travelling ultra-esthétisant la mort d’un jeune homme dans un camp d’extermination). Ici, la Shoah ne bénéficie d’aucun traitement digne de ce nom et n’est que noyée parmi les autres éléments que le scénario tente maladroitement d’agglomérer. La découverte par Cheyenne du passé douloureux de son père ne paraît susciter en lui qu’un léger émoi, à peine transmis au spectateur, et déclenche une mécanique de la vengeance libératrice que rien ne vient épaissir de quelque questionnement que ce soit, au point que – au-delà de toute considération morale – le film soit émotionnellement plat et que le Prix du jury œcuménique qu’il a reçu à Cannes nous afflige.

Restent les impressionnants paysages étasuniens et l’inscription, sur la toile de fond qu’ils offrent, du personnage de Cheyenne. C’est particulièrement dans la seconde partie que l’on réalise que le sens que prennent les travellings virtuoses de Sorrentino diffère ici de celui dont ils étaient investis dans Il Divo. Dans l’opus précédent, il s’agissait de se jouer de l’hypocrisie du pouvoir en offrant à celui-ci un écrin visuel léché mais qui ridiculiserait le personnage repoussant d’Andreotti (les travellings latéraux étaient le motif visuel principal du film, la grâce de leur mouvement débouchant en un contraste grinçant sur la laideur du visage du personnage). Dans This must be the Place, le cinéaste aime à élever la caméra au-dessus des personnages pour signifier, par ces vues cosmiques, la petitesse de leurs existences. Et les laisser, peut-être, à l’absurdité de leurs actes et de la société qu’ils se sont construite. Le regard que pose le réalisateur sur les États-Unis n’est pas seulement celui d’un cinéphile enthousiaste (qui invite d’ailleurs Harry Dean Stanton à faire un clin d’œil appuyé au Paris, Texas de Wenders, 1983), il se fait parfois acerbe, notamment lorsqu’il s’agit du commerce des armes, « qui ne donnent pas seulement la satisfaction de tuer, mais la satisfaction de tuer impunément » comme l’armurier que croise Cheyenne le lui dit en un dialogue terrible qui laisse entrevoir ce qu’aurait pu être le film si les choix qui fondent son élaboration avaient été plus assurés. Ce sont surtout la bande originale et les chansons écrites et composées par David Byrne (l’ex-chanteur des Talking Heads qui fait une apparition dans son propre rôle) qui, accompagnant les images léchées, permettent de faire de This must be the Place (le titre est emprunté à une chanson des Talking Heads) non pas un hymne au rock puisque là encore, Sorrentino est incompréhensible dans son positionnement, mais au moins un bel objet creux.


Réalisation : Paolo Sorrentino
Scénario : Paolo Sorrentino et Umberto Contarello
Production : Nicola Guiliano, Andrea Occhipinti et Francesca Cima
Bande originale : Will Oldham et David Byrne
Photographie : Luca Bigazzi
Montage : Cristiano Travaglioli
Origine : Italie / Irlande / France
Date de sortie : 24 août 2011
NOTE : 2/6

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