The Tree Of Life

REALISATION : Terrence Malick
PRODUCTION : River Road Entertainment, Plan B
AVEC : Brad Pitt, Jessica Chastain, Sean Penn, Hunter McCracken, Joanna Going, Fiona Shaw
SCENARIO : Terrence Malick
PHOTOGRAPHIE : Emmanuel Lubezki
MONTAGE : Hank Corwin, Jay Rabinowitz, Daniel Rezende, Mark Yoshikawa, Billy Weber
BANDE ORIGINALE : Alexandre Desplat
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Drame, Enfance, Palme dor, Métaphysique
DATE DE SORTIE : 17 mai 2011
DUREE : 2h18
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Jack grandit entre un père autoritaire et une mère aimante, qui lui donne foi en la vie. La naissance de ses deux frères l’oblige bientôt à partager cet amour inconditionnel, alors qu’il affronte l’individualisme forcené d’un père obsédé par la réussite de ses enfants. Jusqu’au jour où un tragique événement vient troubler cet équilibre précaire…

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Engendrée par de redoutables effets d’annonce, une attente aussi immense que celle entourant The Tree of Life pouvait-elle être foncièrement satisfaite ? Depuis plusieurs années, la nouvelle réalisation de Terrence Malick fait tourner les têtes. Il se fait attendre, le mystère autour de l’œuvre demeure et les moindres fuites fascinent par leurs sidérants potentiels. Le studio proclame son poulain comme « une révolution de la grammaire cinématographique ». Le génie des effets spéciaux Douglas Trumbull affirme que Malick a pratiquement su résumer l’histoire de l’humanité en une seule image. Et ceux qui ont eu la chance de lire le script ne tarissent pas d’éloges sur la toile. Evoquant un scénario descriptif proche du roman, on parle ainsi d’une histoire complètement incroyable mettant en parallèle la relation d’un enfant avec son père et l’évolution de l’univers, du big bang à sa disparition. En raison de ce dernier thème et de la promesse d’un cinéma par-delà les conventions, The Tree of Life s’annonçait comme un nouveau 2001 : l’Odyssée de l’Espace. Mieux, l’envergure du projet conduit à considérer qu’il s’agira de l’apothéose du cinéma malickien.

Même le spectateur le moins attentif sait à quel point la représentation de la nature compose la part la plus importante de son art. À travers ses films, Malick dévoile cet environnement résultant de million d’années d’évolution dans toute sa suprême splendeur jusqu’à en toucher quelque chose de divin. Au milieu de celle-ci, il se déroule des intrigues que d’aucuns considéreront comme conventionnelles. Un couple meurtrier en cavale dans Badlands, un triangle amoureux dans Les moissons du ciel, une bataille de la seconde guerre mondiale dans La ligne rouge, la colonisation de l’Amérique dans Le nouveau monde… Des histoires déjà vues et sur lesquelles on a parfois du mal à s’appesantir de nouveau. En plongeant ces conventions dans la complexe beauté de la nature, Malick met en exergue qu’absolument rien ne peut être simple. Si la nature s’est mue au fil du temps pour devenir si irradiante et captivante, l’homme l’est également et ses rapports les plus basiques doivent receler une multitude de sentiments qui ne peuvent en rien être simplistes. Choisissant de joindre son thème dit classique avec la création du monde, The Tree of Life s’annonçait comme l’aboutissement d’une telle réflexion. Enfin, sur le papier…

Là où le bât blesse, c’est que le cinéaste texan ne choisit pas de caler le rythme de son film sur cette mise en parallèle. Contrairement aux échos avec lesquels nous vivons depuis tant de mois, The Tree of Life ne se structure pas autour de va-et-vient entre son histoire contemporaine et son projet universel. La description de la naissance du monde sera ainsi développée d’un bloc dans le premier acte et non dispatchée tout le long du film. Le dispositif procure néanmoins toute la fascination escomptée. Passée une introduction sous le signe de la mort, Malick s’attèle à représenter la création par une séquence juste somptueuse. Ce long tunnel narratif est tout ce qu’on pouvait espérer lorsqu’on appris que des éléments du projet avorté Q seraient repris dans The Tree of Life. Il s’avère très certainement que Malick compose là la plus belle scène de sa carrière. Nourrie par des effets spéciaux exceptionnels et son art si unique de capter la nature, cette succession de fabuleux tableaux est d’une telle magnificence que les mots manquent pour lui rendre justice. Au-delà de sa beauté picturale, cette scène voit bien sûr son intérêt décuplé par ce qui suit. A l’ambiance funèbre de l’ouverture succèdent les joies de la naissance. Le réalisateur s’attache alors à décrire le début de l’existence de son personnage principal et embarque le spectateur dans une série de souvenirs diffus dont la portée poignante va le saisir sans qu’il s’en rende compte. Il s’agit là de la conséquence directe de la séquence à la Fantasia. La force du film (et tout particulièrement de la première heure) provient du fait que Malick montre comment le développement d’une vie individuelle se compose d’instants aussi importants que ceux ayant conduits à la création du monde où nous évoluons. On a reproché à The Tree of Life son absence d’enjeux. Pourtant celui-ci est là devant nos yeux : c’est la vie pure et simple qui est un enjeu.

Si la deuxième heure n’égale pas la première, ça n’est probablement pas tant à cause de cette prétendue absence d’enjeu que de l’évaporation des sensations provoquées par la scène de la création. Sans l’influence de celle-ci ou divers moyens percutants pour la faire renaître, on retombe dans ce qu’on pourrait appeler une mécanique malickienne traditionnelle. Ça n’est pas forcément là une qualification péjorative puisque le talent du bonhomme reste insurpassable. Mais c’est forcément décevant puisque Tree of Life a été vendu comme une révolution, ce qui implique un renouvellement du propre art de son auteur et non son exploitation « ordinaire ». La patte Malick demeure donc et captive par sa caméra à l’attention de toutes choses, ses voix-off abscondes sur les pensées des personnages et ce montage insurpassable mélangeant indissociablement anecdotique et évènements primordiaux sans que le résultat ne paraissent incohérent ou déséquilibré. Malick reste fidèle à lui-même. Certes il l’est peut-être un peu moins que d’habitude puisque selon ses proches, cet homme si mystérieux a injecté au sujet des éléments liés à son expérience personnelle. C’est probablement là l’originalité plus particulière de The Tree of Life. Le thème de la relation conflictuelle père/fils n’est pas nouveau. Si un autre réalisateur s’était attelé à la réalisation de cette histoire, il en aurait probablement tiré un drame académique critiquant une société où on recherche éperdument la réussite socio-professionnelle. Malick la filme lui avec son style si particulier et amène la problématique éducative vers un conflit métaphysique. Mais étrangement, on lui sent une volonté d’être plus explicite que d’ordinaire sur le sujet. Ce sentiment percera avec la scène du sermon qui marque la transition entre l’exceptionnelle première partie et une seconde de moindre qualité. Dans celle-ci, le propos du film (ou en tout cas une partie) est explicité à haute voix : la vie se déroule par-delà les notions de bien et de mal.

Comme la séquence de la naissance du monde (mais à un niveau de lecture moins profond), ce passage trouvera tout son intérêt par la suite en servant à pointer l’erreur de jugement du père. En effet, ce dernier a mal interprété les paroles du pasteur. Selon lui, la leçon à retenir est que la gentillesse n’est pas récompensée. Etreint par la peur que sa progéniture ne soit pas assez forte pour survivre, cela le conduira à exercer une autorité abusive sur celle-ci. Il appelle ses enfants à s’extirper au mal (arracher les mauvaises herbes jusqu’à la racine) et à s’endurcir quand bien même cela les conduira à remettre en cause son statut dominateur. A un moment, le père apprendra à ses enfants à se battre et exigera qu’ils le frappent en conséquence. Involontairement, il appelle ses enfants à détruire la figure du père qui est une étape indispensable de tout individu. Pourtant, il démontrera plus loin que ça n’est pas ce que sa conscience voulait et qu’il ne désirait surement pas que ses fils remettent en cause son pouvoir. Lorsqu’un de ses enfants lui tiendra ainsi tête lors d’un repas, sa réaction sera des plus violentes. Comme le note le monologue le plus essentiel du long-métrage, il y a la voie de la nature qui lutte envers toute chose et celle de la grâce qui se laisse porter par les flots. Le père est la nature qui, ne comprenant pas les paroles du pasteur, souhaite contrer l’ordre du monde. Sauf qu’en influençant une mécanique nécessitant autant d’ombre que de lumière, il dérègle tout et entraîne des désastres (le mal se développe abondamment dans l’enfant sans le repère paternel devenu si prépondérant sur lui). A l’inverse, la mère est la grâce et appelle ses enfants à juste s’accomplir dans ce que la vie offre (le père ne manquera évidemment pas de s’énerver envers ce qu’il considère comme une rébellion). Sachant qu’il y a une part d’autobiographie dans le film, on peut se demander si cette divergence sur la conception de la vie n’est pas là la source même des obsessions de Malick. Ne serait-il pas lui-même cet enfant tiraillé par des enseignements paradoxaux et dont le perfectionnisme artistique est dicté par cette recherche du juste entre la nature (le cinéma appelle une mise en scène nécessitant technique et maîtrise) et la grâce (sa capacité a tout interrompre pendant le tournage pour filmer un moment en cours) ?

En soit, c’est comme si la deuxième heure devenait plus pragmatique quant à son propos et cherchait moins à explorer la fibre purement hypnotique qui règne sur le reste du long-métrage. C’est un peu le même défaut (mineur étant donné la haute qualité de l’ensemble) que l’on trouvait dans 2001 où la partie la plus lisible (la relation entre Bowman et HAL 9000) n’est pas forcément la plus passionnante du lot. Comme Kubrick, Malick repartira toutefois dans des contrées insoupçonnées dans sa dernière ligne droite même si on regrettera qu’il délaisse l’idée de représenter la fin du monde (résumée en une poignée de plan alors que décrite dans le script avec le même soin que la création) au profit d’une énigmatique scène d’adieu sur une plage. Un final sur lequel tout le monde s’interroge (l’auteur de ses lignes le premier) quant à la profondeur et à la qualité même. En soit, cela est le meilleur appel pour visionner encore et encore cette miraculeuse expérience.

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