The Lobster

REALISATION : Yorgos Lanthimos
PRODUCTION : Element Pictures, Haut et Court, Scarlet Films, Lemming Film
AVEC : Colin Farrell, Rachel Weisz, Léa Seydoux, Ariane Labed, Olivia Colman, Ben Whishaw, John C. Reilly, Angeliki Papoulia
SCENARIO : Yorgos Lanthimos, Efthimis Filippou
PHOTOGRAPHIE : Thimios Bakatakis
MONTAGE : Yorgos Mavropsaridis
BANDE ORIGINALE : Amy Ashworth
ORIGINE : France, Grèce, Irlande, Pays-Bas, Royaume-Uni
GENRE : Comédie, Drame, Science-fiction
DATE DE SORTIE : 28 octobre 2015
DUREE : 1h58
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Dans un futur proche, en vertu des lois de la Ville, toute personne célibataire est arrêtée et transférée à l’Hôtel. Là, il a quarante-cinq jours pour trouver un partenaire, faute de quoi il sera transformé en l’animal de son choix et ensuite relâché dans les Bois. N’ayant plus rien à perdre, un homme seul décide un jour de s’échapper de l’Hôtel et de gagner les Bois où vivent les Solitaires. Il va y faire une rencontre décisive et tomber amoureux. Mais l’amour n’est pas autorisé chez les Solitaires…

Les traditions ont bien la vie dure : même si un ovni – plus ou moins – improbable donne chaque année l’impression d’avoir intégré la compétition cannoise par accident, il arrive toujours un moment où les aprioris fondent comme neige au soleil devant un résultat bien plus fascinant et cohérent qu’on aurait pu le croire. Aujourd’hui récipiendaire d’une vraie reconnaissance critique et d’un Prix du Jury peut-être taillé un peu court pour lui (on espérait plutôt un Grand Prix), The Lobster aura pris tout le monde par surprise, assumant au premier degré son scénario de science-fiction frappadingue et visant l’une des démarches les plus difficiles du cinéma d’aujourd’hui, à savoir développer intelligemment un univers. Rien que le temps d’une intro surréaliste où une femme roule en voiture, s’arrête au bord d’un pré et se met soudain à loger sans raison deux balles dans la tête d’une vache, on sentait déjà venir le gros Kamoulox narratif, avec l’humour noir sous perfusion et la peinture d’un monde absurde où les comportements humains partiraient en sucette. Sauf que le réalisateur grec Yorgos Lanthimos n’a rien d’un Quentin Dupieux relevé au tzatziki : au beau milieu d’un cinéma grec en perte de repères depuis le départ de ses têtes pensantes (Costa-Gavras et Theo Angelopoulos, pour ne citer que les plus emblématiques), le bonhomme foutait soudain le boxon en lâchant un goût immodéré pour les fables siphonnées à vocation allégorique, à l’image du mémorable Canine (où une famille coupée des règles du monde réel se transformait en théâtre des déviances) et de l’intéressant Alps (où une société secrète proposait à des gens atteints par le deuil de trouver un remplaçant pour la personne disparue). Ici nanti d’un budget plus conséquent et d’un casting aussi hétérogène qu’étonnant, le réalisateur passe enfin au niveau supérieur. Gare au choc.

On rappelle le concept : dans un futur déshumanisé où la vie en couple est devenue obligatoire une fois atteint l’âge adulte, les rares célibataires sont envoyés dans un hôtel pendant 45 jours afin d’y trouver l’âme sœur, sans quoi ils se verront transformés en l’animal de leur choix. C’est dans ce décor bel et bien sinistre sous ses oripeaux de luxe qu’arrive un certain David (Colin Farrell), accompagné par son chien (en réalité son propre frère, qui a échoué avant lui !) et décidé à devenir un homard en cas d’échec (« Ils vivent plus de cent ans, ils ont du sang bleu comme les aristocrates, et ils sont féconds ! »). Lanthimos ne perd pas de temps à dévoiler l’organisation du séjour : on passe les premiers jours avec le bras droit cadenassé à la ceinture dans le dos pour saisir à quel point il vaut mieux « être deux », on interdit la masturbation sous peine de finir avec la main toastée dans un grille-pain (!), on stimule les érections en se laissant frotter le service trois pièces par les fesses d’une servante, on participe à de ridicules dîners dansants, on établit la compatibilité des couples en fonction de ridicules atomes crochus (myopie, saignements de nez, indifférence à voir l’Autre souffrir, etc…), on fait du golf si l’on est seul ou du tennis si l’on a trouvé un conjoint, et de temps en temps, on part dans la forêt pour pratiquer le shoot’em up grandeur nature sur des gens surnommés les « Solitaires » – le nombre de cibles atteintes détermine le nombre de jours de répit supplémentaires.

Comme dans Canine, Lanthimos use de l’absurdité pour mieux activer la lecture allégorique : sous couvert d’une expérience de laboratoire dans un contexte totalitaire où l’obsession du couple régit tous les rapports humains et où l’amour n’est plus qu’une vague notion dépassée par le besoin d’uniformatisation à tout prix, le cinéaste force le trait de toutes parts, impose un décalage absolu dans son traitement des personnages (pour la plupart déphasés ou vaguement éteints), laisse les instincts les plus sales s’infuser dans chaque situation, et joue à merveille des perspectives et des compositions symétriques dans ses plans fixes, au point de rendre cet hôtel aussi glaçant et inquiétant que celui de Shining. Le grand Stanley Kubrick est d’ailleurs convoqué plus d’une fois là-dedans, autant pour une mise en scène d’une précision métronome que pour l’usage perpétuel d’une voix off à la Barry Lyndon, volontiers ironique et tragique, qui accroît en permanence l’inéluctabilité du destin des deux protagonistes. Et bien sûr, en fin observateur d’une humanité vouée à renouer avec ses instincts primaires – dont celui de la survie – dans une réalité qui fissure ses propres codes, Lanthimos enfonce le clou en opposant à ce système totalitaire un autre système, tout aussi pervers derrière son apparente rébellion : le monde des « Solitaires », groupe d’ermites individualistes végétant dans une forêt et pratiquant souvent l’infiltration, ici dirigés par une inquiétante cheftaine (Léa Seydoux) qui impose une autarcie générale et bannit tout rapport sexuel.

Derrière la dystopie déglinguée se cache bel et bien une ouverture des plus édifiantes sur un ensemble d’allégories sociopolitiques, que Lanthimos embrasse avec sa froideur visuelle de toujours, où la précision du cadrage traduit un enfermement sociétal, où la violence brute surgit sans crier gare pour court-circuiter l’ordre du monde, où l’aspect uniforme des décors aide à renforcer l’intemporalité du propos, où un simple geste et un simple regard en disent mille fois plus qu’un dialogue. La dichotomie que le cinéaste met ici en scène se révèle même d’une actualité cinglante : d’un côté, une idéologie familiale assénée à coups de massue jusqu’à en devenir maladive, et de l’autre, un retour à l’état sauvage prophétisant ainsi le règne impitoyable de l’individualisme. Deux univers qui se renvoient leur puritanisme et leur tyrannie façon ping-pong, avec le mensonge et le conformisme comme vers communs pour pervertir les relations – le film va souvent très loin sur ce domaine-là. Le motif de l’animal a donc ici une double casquette, traduisant autant une régression anormale du comportement humain – plan hilarant des Solitaires qui s’agitent n’importe comment sur de la musique électro – qu’une très violente mise à l’écart de la « civilisation » des hommes – les « perdants » transformés en animaux sont abandonnés à leur sort dans la nature.

Dans un tel contexte, comment faire pour s’aimer sincèrement, en toute liberté, loin des carcans imposés, du conformisme aliénant et du formatage idéologique ? Au départ riche de gags tordants et sardoniques qui lézardent la tragédie du contexte pour mieux en intensifier la force, The Lobster élargit donc très vite son statut de fable en dérivant peu à peu vers une ode à la liberté par le biais d’un amour pur (ici incarné par le couple formé par Colin Farrell et Rachel Weisz), où l’émotion – aussi tragique soit-elle – en arrive à prendre le dessus sur la surprise naissant du contre-emploi de certains acteurs et de la provocation jouissive des séquences. Alors certes, on pourra hurler de rire devant deux ou trois parenthèses incongrues, à l’image de cette étreinte soudaine du couple Farrell/Weisz à l’écoute du thème de Jeux interdits, ou même trouver stimulant ce langage de signes que s’invente le couple pour vivre leur amour en cachette. Mais ce sera malgré tout l’incertitude qui prédominera sur cet amour, avec l’usage en leitmotiv d’une musique de violon quasi anxiogène qui suscite autant la peur que la tristesse. Jusqu’à une scène finale sous forme de porte de sortie laissée ouverte, qui ramène les deux amoureux éperdus de liberté à leur point de départ, contraints malgré eux d’asseoir leur compatibilité par un handicap commun – la scène est juste tétanisante. Ou comment l’amour entre deux personnes peut s’incarner en Janus maladif, évoquant aussi bien une forme d’asservissement sociétal qu’une attitude rebelle plus ou moins inconsciente. Est-il si fréquent de se confronter au cinéma à des constats aussi gonflés ?

On aura beau le considérer comme un visionnaire ou un taré, Yorgos Lanthimos est de cette trempe de cinéastes couillus qui ne craignent pas d’emprunter les chemins les moins balisés pour aboutir in fine à des réflexions universelles. De cette fable allégorique sur l’aliénation qui convoque aussi bien Buñuel que Kubrick se dégage une approche libre et sans complexes du 7ème Art, où le spectateur se déleste de tout mode d’emploi pour se confronter à l’inattendu. Et surtout, au travers d’un enjeu narratif – une quête d’amour sincère et touchante – que le cinéaste pose ici comme épicentre de la dramaturgie, le résultat échappe au soupçon de misanthropie qu’un contexte aussi sombre aurait pu susciter. Humaniste derrière son nihilisme, émouvant derrière sa drôlerie, limpide derrière son absurdité, The Lobster se joue à loisir de son programme de départ pour mieux lâcher par la suite son double effet Kiss Cool et révéler ainsi toute sa richesse intrinsèque. Mieux vaut donc déguster ce « homard » sans craindre le piquant qu’il suscitera durant le repas et le puissant arrière-goût qu’il laissera après.

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