Running On Karma

Si l’on accepte l’idée qu’il existe un fossé culturel entre Orient et Occident, il doit exister sous divers aspects, desquels il sera permis de considérer le plus fort comme étant une simple question de perception. Pour ce qui est du 7ème Art, la différence s’est longtemps traduite par des interprétations trop hâtives : par sa nature transgressive et outrancière, le cinéma asiatique puiserait sa force chez des cinéastes traduisant un point de vue artistique en fonction du passé de leur pays. Un point de vue qui n’est pas si faussé que ça : par exemple, le Japon a eu droit à un système féodal rapidement écrasé et remis en question, un holocauste atomique, des séismes à répétition, une peur phobique de l’eau comme menace d’engloutissement de l’archipel, la prédominance du système yakuza, sans compter le taux de suicides le plus élevé au monde. Du coup, des cinéastes comme Fukasaku, Kurosawa, Honda ou Miyazaki n’ont eu de cesse que d’utiliser leur art pour évoquer quelque chose de réel, quitte pour certains à investir un imaginaire plus ou moins symbolique. Mais dans le cas de Hong-Kong, on se frotte à un cinéma beaucoup plus varié et imperceptible, dont les seules œuvres jugées intéressantes pour nos cerbères de l’intelligentsia critique se résument à des évocations plus ou moins fortes des problèmes sociaux de la Chine (encore aujourd’hui, les films de Jia Zhang-ke en sont les témoins). Tout le reste, qui constitue pourtant la quasi-totalité du cinéma populaire hongkongais (action, polar, comédie, wu xia pian, etc…), fut trop longtemps mis à l’ombre par la critique occidentale. Le changement eu lieu à partir du moment où Hong Kong fut rattaché à la Chine : la plupart des grands cinéastes de l’époque (John Woo, Tsuï Hark, Kirk Wong…) foncèrent aux Etats-Unis pour continuer à travailler, et seuls quelques irréductibles (dont Fruit Chan et Johnnie To) restèrent au pays pour rebâtir un empire cinématographique que l’on pensait détruit. On connait la suite : sous l’impulsion de sa boîte de production Milkyway, Johnnie To se lança trois grands objectifs : mettre en scène toutes sortes de films dans un but purement lucratif, placer de jeunes réalisateurs aux commandes de ces films afin de dénicher les futurs talents de demain, et, au bout du compte, alterner des œuvres populaires avec des films plus ambitieux, redéfinissant à leur manière ce qui a pu former les caractéristiques majeures du cinéma de Hong Kong. Un triple pari réussi qui permit à To (ainsi qu’à quelques autres) de ressusciter le cinéma hongkongais et d’y braquer les projecteurs de la critique occidentale, persuadé qu’il serait possible d’y retrouver là un nouveau puits de talents. 

C’est justement par cet état des choses qu’il convient de commencer l’analyse d’un film comme Running on karma, tant cette œuvre incomprise parait avoir subi à sa sortie un dénigrement qu’on croirait vieux d’une bonne trentaine d’années. Pour la petite histoire, le journaliste cinéphile Jean-Pierre Dionnet, grand fan du film et du travail de Johnnie To en général, avait décidé il y a longtemps d’organiser des projections du film dans des festivals français, et le constat fut terrible : personne n’y comprenait rien ! Même chez des cinéphiles réputés fans du cinoche asiatique (Olivier Assayas en tête), il était impossible de savoir quoi penser de ce film, sinon l’impression certaine de voir un patchwork de multiples genres mêlés les uns aux autres sans souci de cohérence. Or, critiquer un film asiatique en se basant uniquement sur ces critères, c’est renier ce qui a toujours constitué l’une des forces de ce cinéma-là, à savoir sa richesse thématique, son inventivité totale, son refus du conformisme, et surtout, sa réelle détermination à ne jamais se poser la question du « genre ». Et le plus effarant, c’est de constater que ce cinéma-là, jugé invendable ou bordélique il y a quelques années, sera revenu sur le devant de la scène avec une approbation critique défiant toutes les attentes : en guise de preuve qui claque au visage, la tendance aura été reprise par un cinéma coréen survolté qui aura su l’amener vers un souci de perfection de plus en plus fort (les filmographies de Park Chan-wook et de Bong Joon-ho en sont de parfaits exemples).

Pourtant, pas sûr qu’avec le film de Johnnie To, on soit dans la même optique : les genres étant mixés dans une intrigue qui part dans tous les sens, il était difficile d’y discerner une vraie ligne droite qui permettrait d’en tirer un point de vue critique. Thriller ? Drame ? Comédie ? Farce ? Film de kung-fu déjanté ? Parabole philosophique sur le bouddhisme ? Le film est tout cela à la fois, sorte d’amalgame d’idées de mise en scène proprement démentes, de loufoqueries indescriptibles, d’éclairs de violence inouïe et de ruptures de ton incessantes. Par analogie, on pourrait presque voir dans le résultat un gros délire conçu par un cinéaste désireux de s’amuser un peu et de laisser libre cours à son imagination débridée, un peu à la manière de ce que John Carpenter et Kurt Russell avaient réussi ensemble avec Les aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin. Sauf que non : loin d’un exercice de style foutraque et nonsensique, Running on karma est en vérité un film sensé et pensé comme tel.

Certes, il est clair que l’intrigue du film est absolument inracontable, et qu’évoquer la présence d’un « grand film » tout en narrant les étapes successives de cette intrigue pourrait pousser le lecteur de cette critique à croire que nous aurions fumé la moquette. Tentons quand même le coup. Voici Big (Andy Lau), un moine de Shaolin qui quitte son monastère bouddhiste pour descendre à Hong-Kong afin de devenir un stripteaseur bodybuildé. Mais sa particularité est en vérité toute autre : outre une musculature assez imposante, il peut, en observant une personne, percevoir le karma de celle-ci et investir son passé afin de prédire son avenir. Et à la suite d’une altercation avec des flics violents, le voilà qui aide une jeune fliquette novice, Lee (Cécilia Cheung), à arrêter quelques criminels bien déjantés, dont un pickpocket azimuté qui grimpe sur les murs comme Spider-Man, ou encore un tueur sadique et contorsionniste qui arrive à tenir dans une petite poubelle en acier. Par la suite, il découvre que son amie policière possède un très mauvais karma qui la présage à une mort certaine, et que, par reconnaissance et amitié envers Big, elle s’est décidée à arrêter un autre tueur, responsable d’un ancien malheur qui tourmente l’esprit de Big. Ce dernier voit là l’occasion de la sauver de son mauvais karma, et finit par renouer avec son activité passée de moine bouddhiste et partir au sommet d’une montagne afin de se battre contre… lui-même !

Que s’est-il donc passé dans la tête de Johnnie To pour qu’il ponde un script aussi déjanté, a priori caractéristique du « trois films en un » ? Tout d’abord, l’envie simple d’explorer la notion de « karma », terme d’origine sanskrit qui désigne le cycle des causes et des conséquences liées à l’existence des êtres, et dont les effets, selon les relations basées sur les concepts de réincarnation, sont censés se répercuter sur les différentes vies d’un individu. Un sujet que le cinéaste thaï Apichatpong Weerasethakul avait abordé avec intelligence dans l’inoubliable Oncle Boonmee, et que To aborde sous un angle plus décalé, faisant ainsi de son film un brillant équivalent scénaristique de la théorie du chaos. De ce fait, puisque le karma détermine la destinée d’un être vivant par la totalité de ses actes et de ses vies antérieures, To construit une narration en deux actes : deux intrigues parallèles qui, en se croisant à un point précis du récit, forment en soi l’entité karmanique du projet. Une idée qui s’illustre dès la scène d’ouverture, mettant en parallèle deux arrestations policières : celle (réussie) de Big dans son club de strip-tease par Lee, et celle (ratée) du tueur indien contorsionniste qui réussit à s’enfuir. Trente minutes plus tard, au terme d’un montage au rythme exténuant, le combat ultérieur entre ces deux entités (l’une bonne, l’autre mauvaise) aboutira à une narration plus apaisée.

Les visions karmaniques, que l’on pourrait qualifier de fardeau chez Big, se traduisent ici par des apparitions fantomatiques, sorte d’images superposées avec le présent. Par exemple, la course d’un chien policier s’accompagne d’une vision terrible, où l’on voit un chiot battu à mort par un enfant. Juste après, un coup de feu impromptu de Lee tuera ce chien par inadvertance. Et dès que Big observe attentivement Lee, voilà que l’on aperçoit une vision guerrière avec un général de l’armée japonaise qui décapite ses victimes une par une (c’est dire à quel point le karma de Lee est mauvais). Johnnie To tisse donc des liens quasi indistincts entre des époques éloignées, où la dernière incarnation physique d’une entité héritent du passé des précédentes incarnations de cette même entité. Et la définition du karma, que l’on énonçait plus haut, est à prendre à double sens : le mauvais karma de l’héroïne condamne cette dernière à une mort certaine, mais il permet aussi d’infléchir sur la destinée de Big, en l’aidant, en l’accompagnant, en lui prêtant une oreille attentive, en le poussant à renouer avec sa foi bouddhiste, et surtout, en effectuant au bout du compte le sacrifice de soi-même pour l’aider à retrouver sa voie.

Du coup, l’intrigue policière, plus accessoire qu’autre chose, n’est utilisée que pour établir ce principe d’association, aussi bien entre deux entités qu’entre deux perceptions opposées. L’une des meilleures preuves reste cette scène hallucinante de reconstitution d’un carnage en flash-back, où le passé investit le présent dès lors que son héros, doué d’un don de seconde vue, resitue le déroulement de la scène en se basant sur les indices présents sur les lieux (traces de pas, flaques de sang, dégâts matériels, etc…). Une scène où le récit passé se construit par la perception du présent, donnant ainsi à Big le double rôle de l’enquêteur et du démiurge. En outre, sans ressentir le besoin de faire usage du plan-séquence à la manière d’un Kassovitz sur L’ordre et la morale, Johnnie To s’amuse à construire cette scène comme une succession de mouvements en va-et-vient, à la manière de la narration de son film qui, en enchaînant des scènes tour à tour posées ou brutales, ralentit ou accélère sans crier gare. Pure logique que voilà : en faisant de ce chaos une illustration crédible des aléas de la vie, la mise en scène de Johnnie To fluidifie la narration afin que cette pluie d’émotions contradictoires forme une bulle de vie où les contraires se côtoient. La vie, ce n’est que ça : des émotions partagées, variées et souvent contraires, qui modèlent une existence dans ce qu’elle peut avoir de particulier. Running on karma est donc ainsi : un film d’une cohérence absolue où tous les genres se mélangent, où l’harmonie opère à partir du moment où les contraires fusionnent ensemble.

Au bout du compte, malgré la présence d’un coréalisateur pour ce film, Running on karma est totalement un film de Johnnie To. Par ailleurs, bien que déroutés ou épatés par l’aspect faussement portnawak du récit, les fans du cinéaste auront tout le temps de repérer quelques réminiscences à sa propre filmo : une musique pop chinoise utilisée pour épauler la romance entre Big et Lee, le repas comme ultime lieu de convivialité et de confidence (ici, une discussion philosophique où l’on s’interroge sur le crime commis par des animaux pour mériter d’être servis en plat !), une ville déserte et fantomatique où des silhouettes plus ou moins immobiles marchent dans des rues nocturnes plus ou moins éclairées, etc… Cela n’aura pas empêché le cinéaste de laisser de côté les polars hypnotiques et atmosphériques qui ont fait sa réputation de perfectionniste, puisque Running on karma, à cause de (ou grâce à) son faible budget, n’hésite pas une seconde à révéler ses imperfections au grand jour : des effets spéciaux approximatifs, un flash-back tous pourri en noir et blanc, et surtout, un Andy Lau certes impeccable pour jouer le drame et la comédie, mais dont le costume de Musclor cartoonesque crée d’emblée un puissant décalage comique, vu que l’on repère assez vite l’artificialité plastique de ce costume. En même temps, comme on le disait, l’association entre des forces contraires renforce cette hétérogénéité entre les défauts et les qualités du film. Protéiforme, violente, drôle, belle et inclassable, davantage épicée par la présence de Cecilia Cheung (la plus belle jeune actrice hongkongaise en activité, point barre), cette œuvre foutraque est du genre à choper le statut de film culte dès la première vision, et les émotions variées qu’il donne à faire ressentir séduisent les sens comme l’esprit. De là à penser qu’il avait pour but de bonifier le karma du spectateur après la projection, il n’y a qu’un pas qu’on se fera une joie de franchir. La phrase-clé du film était peut-être un signe : « On n’emporte rien avec soi, sauf son karma ». Et pour réussir des films aussi brillants et hors-normes, celui de Johnnie To ne peut pas être mauvais.

Réalisation : Johnnie To, Wai Ka-fai
Scénario : Au Kin-yee, Wai Ka-fai, Yau Nai-hoi, Yip Tin-shing
Production : Johnnie To, Wai Ka-fai
Bande originale : Cacine Wong
Photographie : Cheng Siu-keung
Montage : Law Wing-cheong
Origine : Chine
Date de sortie : 27 septembre 2003 (Chine)

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