On The Ice

On the Ice est un pur produit du festival de Sundance, qui a vu son image se détériorier auprès des cinéphiles et des critiques ces dernières années en raison d’un formatage croissant des films qui y sont diffusés. Mais si ce premier long est un « pur produit Sundance », il l’est non pas en ce qu’il correspondrait à ce cliché-là, il l’est de fait, de par l’histoire – encore en cours d’écriture – de sa production. En 2008, Andrew Okpeaha MacLean remporte dans le dit festival le prix du court-métrage pour ce qui n’est autre que la version embryonnaire du présent opus. Il obtient ainsi son ticket d’entrée dans le Sundance Producers Lab qui chaque année encadre et soutient artistiquement et parfois financièrement les projets de jeunes artistes américains. Le long-métrage est présenté en compétition au même festival en 2011, y est remarqué par la critique, puis à la Berlinale où il remporte le Prix du meilleur premier film. Tandis qu’à l’issue d’un parcours dans de nombreux festivals, la France est le premier pays à le distribuer dans quelques unes de ses salles, le film attend toujours une sortie dans son pays d’origine, les Etats-Unis. On y sait le destin de trop nombreux films (même majeurs) dont les financiers croient qu’ils n’attireront qu’un public restreint : une sortie limitée (limited release) à New York, éventuellement à Los Angeles aussi, puis, à moins qu’un succès surprise appelle une distribution plus large sur le territoire, une simple carrière sur le petit écran, en DVD/Blu-ray ou en VOD. Ce qui ne suffit pas au jeune cinéaste, qui a décidé d’opter pour une méthode de plus en plus répandue : le crowdsourcing (en français, externalisation ouverte) : un financement par les internautes, sur l’interface Kickstarter, de la distribution du film dans une poignée de salles, notamment en Alaska, selon le souhait du réalisateur. De fait, le but que l’équipe s’était fixé, 80 000$, est déjà atteint. Et à ce niveau-là, Sundance est toujours là, avec le Sundance Institute’s Artist Services Initiative qui offre un appui institutionnel et un bon niveau d’expertise à l’équipe de producteurs du film, comme le cinéaste l’explique.

Si l’on s’étend un peu sur le parcours de ce film, c’est tout simplement qu’il le mérite, et que l’on considère qu’il a son importance dans la production cinématographique américaine de 2011, particulièrement riche et variée. Le Canada avait déjà eu son premier film inuit : c’était le premier long canadien-inuktikut Atanarjuat, la Légende de l’Homme rapide, Caméra d’Or à Cannes en 2001. Les Etats-Unis ont désormais un film sur leurs Inuits à eux, qui vivent dans le nord de l’Alaska et parlent l’iñupiak, un autre grand ensemble linguistique inuit. Le réalisateur explique : « Les fondements de cette région proviennent de traditions séculaires. La chasse aux phoques, aux morses et à la baleine fournit l’essentiel de la nourriture pour les habitants. C’est un environnement unique pour un film. Les personnages principaux, Qalli et Aivaaq viennent de Barrow. Ils ont grandi là-bas comme moi. Leurs vies sont vraiment différentes de ce qui est considéré comme « normal » en Amérique du Nord. » Le film a d’autant plus d’impact sur son public qu’il sent le vécu à tous les étages de sa création, mis en scène et interprété par des débutants issus de l’environnement décrit, dans lequel le tout a précisément été tourné. On pense à des films récents comme Samson et Delilah (Caméra d’Or à Cannes en 2009) ou Toomelah, vu cette année à Cannes dans la section Un Certain Regard – bien que ceux-ci se déroulent dans des communautés aborigènes – pour la cohabitation frappante entre tradition ancestrale et modernité. Celle-ci n’est pas qu’une toile de fond, elle fonde beaucoup de ressorts dramatiques de ces œuvres qui nous renseignent au présent sur des régions du monde peu mises en scène au cinéma.

Ici, Qalli et Aivaaq, les deux protagonistes, écoutent du rap et chassent le phoque, parlent anglais entre eux et iñupiak avec leurs grands-parents, prennent part autant à des parties à l’américaine qu’à des célébrations traditionnelles où ils dansent pour les autres villageois à la manière de guerriers d’un autre siècle. Le cadre géographique et social est, en lui-même, saisissant : parce qu’il est dans un entre-deux qui ne semble pas amener à bouger encore beaucoup. A peu près tout l’appui possible de la modernité est déjà là, même un hélicoptère dont dispose la communauté pour retrouver un éventuel disparu sur la banquise. Reste, immuablement, un vécu tribal qui marque les esprits de génération en génération : la connaissance mutuelle des habitants du village, un respect des anciens, des valeurs sur lesquelles l’accent est davantage mis qu’ailleurs en Amérique, etc. La première demi-heure de métrage sert à cela : planter correctement un décor, non pas comme une pure fantaisie exotique, mais comme déterminant du drame à venir. On y entrevoit un fléau qui aura tout son importance : celui de l’alcool et de la drogue, chez des générations toujours plus jeunes d’un peuple chez qui ces produits introduits après guerre par les Américains ont fait des ravages. On y repère des liens inter-personnages qui sont autant de rouages d’une catastrophe imminente. L’écriture est ainsi admirable de précision.

Les portraits des deux adolescents sont notamment d’une densité psychologique que ne laissait présager ni le peu d’expérience du réalisateur ni celui des comédiens, parfaits inconnus recrutés sur les lieux du tournage. Dans la « gestion » d’un sombre secret qui les lie, chacun passe par plusieurs états psychologiques et statuts aux yeux de la communauté. Qalli est le fils d’un couple respecté de tous, plutôt sérieux, promis dans quelques mois seulement à une entrée dans une université nord-américaine. Aivaaq, lui, a vu son père mourir des excès de l’alcool avant même d’avoir atteint la trentaine, vit avec une mère elle aussi alcoolique et apprend en plus qu’il a mis enceinte sa copine. Son seul avenir possible : trouver un petit boulot qui lui permette de payer l’essence de son scooter des neiges et les balles de fusil pour chasser et entretenir les siens. Tandis que le premier est tout en intériorité, le second se révèle en quelques séquences intenses être un beau personnage tragique, trop excessif pour qu’on le croit innocent, trop auto-destructeur pour connaître un jour la rédemption qu’il mériterait. S’il arrive que le scénario connaissance quelques temps morts, on ne quitte jamais des yeux ces deux-là. Et pour cause, l’alliance de tous ces talents (metteur en scène, interprètes mais aussi compositeur, puisque la B.O. est un savant mélange de rap et de compositions élégiaques lorgnant vers du Brian Eno, avec une touche inuit en plus) permet un niveau non négligeable n’implication du spectateur dans l’acteur, indicateur de la réussite d’un thriller psychologique. Avec au final, une belle liberté laissée au public : celle de prolonger, à sa manière et avec les cartes en main, la trajectoire morale d’un personnage.


Réalisation : Andrew Okpeaha MacLean
Scénario : Andrew Okpeaha MacLean
Production : Cara Marcous, Lynette Howell, Marco Londoner et Zhana Londoner
Bande originale : iZLER
Photographie : Lol Crawley
Montage : Nat Sanders
Origine : Etats-Unis
Date de sortie : 14 décembre 2011
NOTE : 4/6

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