[ANNECY 2015] Miss Hokusai

REALISATION : Keiichi Hara
PRODUCTION : Production I.G.
AVEC LES VOIX DE : Anne Watanabe, Yutaka Matsushige, Danshun Tatekawa, Gaku Hamada
SCENARIO : Miho Maruo
DIRECTION ARTISTIQUE : Hiroshi Ohno
MONTAGE : Shigeru Nishiyama
BANDE ORIGINALE : Harumi Fûki
ORIGINE : Japon
GENRE : Anime, Biopic, Historique
DATE DE SORTIE : 02 septembre 2015
DUREE : 1h30
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Portrait animé de la fille de Maître Hokusai, O-Ei, une femme libre d’esprit, franche et très talentueuse qui change avec les saisons. « Nous sommes père et fille et nous avons deux pinceaux et quatre baguettes. Je pense qu’on peut s’en sortir, d’une façon ou d’une autre. »

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On le savait : Keiichi Hara est un cinéaste précieux. Ce que l’on ne savait pas encore, c’est que Miss Hokusai, visible dans les salles françaises en septembre prochain, achèverait d’en faire l’un des plus grands.

Pour autant, on ne peut s’empêcher de croire que le film laissera sur le carreau bon nombre de ses spectateurs. La faute à un réalisateur qui cultive cette envie de les malmener, n’hésitant par exemple jamais à aborder les sujets les plus durs au sein d’une industrie de l’animation japonaise rejettant les prises de risque pour faire du moe et du fan-service ses principaux moteurs. Keiichi Hara, c’est aussi un artiste qui se refuse à la hiérarchisation des genres, qu’il a toujours brassés et abordés avec une sincérité telle que ses films ne sauraient être rangés dans une case. Aussi Un été avec Coo tenait-il autant de la chronique familiale que du récit d’initiation, du drame ou du conte fantastique (faire apparaître un dragon dans un cadre tout à fait ordinaire est une facilité pour Hara), de la même manière que Colorful célébrait la vie en abordant le suicide, la dépression ou la prostitution adolescente. Toujours surprenants, les films de Keiichi Hara en disent long sur l’intégrité d’un cinéaste dont la remise en question permanente semble lui permettre de faire de chaque film quelque chose de nouveau, tout en y injectant les thèmes qui le fascinent depuis ses débuts. C’est cette même intégrité qui semble également lui interdire de donner à son spectateur ce qu’il attend de lui. Miss Hokusai confirme cela au centuple par une grosse baffe dans la tronche.

Comme on pouvait s’y attendre, Miss Hokusai n’est ni vraiment un biopic, ni vraiment un film d’époque. L’observation ne surprendra pas les habitués du monsieur, encore moins ceux ayant donné sa chance au très beau Hajimari no michi, son passage au film live en 2013. En lieu et place du biopic attendu du réalisateur Keisuke Kinoshita, Hara se limitait à une période de quelques jours qui se déroulaient avant son avènement en tant qu’artiste, précisément au moment où Kinoshita – qui refusait d’ailleurs de s’appeler Keisuke – avait abandonné l’idée de faire du cinéma.
En réalité, Miss Hokusai est un film inclassable. Une œuvre imposante, d’une ampleur folle, qui touche à tout, parle de tout mais retombe toujours sur ses pieds avec une aisance qui touche au sublime ; à l’image des quatre saisons ici dépeintes sans les coutures visibles qu’avait par exemple Un été avec Coo. Portrait de femme, chronique familiale, romance, tranches de vie, drame, réflexion sur la condition d’artiste, l’art ou l’ouverture au monde… Miss Hokusai est à la fois tout cela et quelque chose de complètement autre, agrégat ultra cohérent et d’une fluidité imparable ne laissant jamais au spectateur le temps de rendre intelligibles les nombreux ressentis et questions qui lui parviennent. Au final, cette première vision nous ramène à cette image onirique du film, dans laquelle un personnage se fait écraser par trois Bouddha. L’impression d’être écrasé par un cinéaste en pleine possession de ses moyens, qui nous emmène où il veut et impose le respect, tout en dégageant – et c’est là le paradoxe le plus fascinant du film – une impression absolue de simplicité.

Le plus impressionnant ? Que cette synthèse de thématiques qu’est le film épouse à merveille le principal propos de ce dernier, le même que Keiichi Hara n’a jamais cessé de véhiculer depuis Un été avec Coo : l’accomplissement, l’élévation par le ressenti, par un rapport spirituel au monde qui nous entoure. « Apprends en ressentant les choses » disait d’ailleurs Pura Pura à Makoto, dans Colorful. Seul bémol du film justement, cette question du ressenti, étouffé ici et là dans ce premier visionnage par son ambition. Mais par sa galerie de personnages fascinants (O-Ei en premier lieu bien sûr, mais aussi et surtout Nao, sa petite sœur aveugle), sa musique envoûtante, ses envolées lyriques (sublime séquence explorant les sens et aboutissant à une « vision ressentie » de La grande vague de Kanagawa), la grâce de sa réalisation (ville et personnages sont parmi les plus incarnés de cette année) et cent autres choses encore, Miss Hokusai est une œuvre d’une poésie absolue dont le pouvoir d’attraction agit encore bien après la projection. Et dans le cadre de ce festival d’Annecy où les films se succèdent à une vitesse folle, il est un film insaisissable sur lequel écrire confine au sacerdoce. Soyez-en sûrs, nous en reparlerons plus longuement d’ici sa sortie, en salles ou en blu-ray.

Guillaume Lasvigne



Si Miss Hokusai ne se comporte pas comme les biopics auxquels nous sommes habitués, ne tissant pas de véritable fil narratif – s’il y a fluidité narrative et thématiques fortes qui se croisent, le fil qui orchestrerait le tout à des fins précises est largement diffus – c’est que son entreprise est plus haute et ambitieuse : Keiichi Hara nous donne à voir et ressentir le monde comme le font les disciples d’Hokusai et les artistes postérieurs qu’il a inspirés.

Il dresse par cette occasion le portrait de l’idéal de l’artiste au Japon. Là où le génie se dévoile c’est qu’il le fait en partie grâce au personnage de la petite sœur aveugle à la santé délicate, sans jamais en faire le sujet principal de l’œuvre. Ainsi, les dissonances familiales ne feront que passer devant notre champ de vision sans conséquences sur le récit. On perçoit donc l’environnement de Nao, la plus jeune Hokusai, on s’attache comme sa grande sœur à ce petit bout de chou rieur mais on ressent aussi un détachement quant à son destin, on éprouve une certaine fatalité de l’existence, comme si l’environnement naturel ou urbain qui inspirait les peintres subsumait toute vie humaine. Ce qui prime, c’est le ressenti des personnages ou leur capacité à appréhender le beau, et non les personnages eux-mêmes. L’artiste serait donc, avant d’être un créateur, un homme qui sait voir le monde et retrouver le caractère originel des choses, reconnaître dans le vol d’un oiseau la manifestation des esprits et trouver une pureté que d’autres n’apercevraient pas, y compris dans un quotidien saturant : respiration de la ville, agitation des commerces. Ainsi, on découvre le monde, à l’instar de Nao, guidé par des perceptions sonores, des ambiances qui nous enveloppent et l’ancien Tokyo se matérialise lors de notre expérience cinéphile. On comprend que la fillette a développé ses propres capacités visuelles et qu’elles sont comprises par son aînée qui en fait son éthique artistique. Et, le monde que les artistes tentent de toucher nous est tant supérieur qu’il nous permet de relativiser notre propre vie et de la situer au sein d’un ensemble bien plus vaste. Les émotions humaines deviennent elles-mêmes dérisoires et le film, tant détaché du pathos nous mène à percevoir le monde et engager des réflexions qui nous dépassent, n’utilisant pas de prime abord un ressenti primaire pour nous faire vivre le film.

L’essentiel est donc le regard de l’artiste japonais qui perçoit le Beau suprême de la Nature qui l’englobe et lui survit, comme le montre le plan du pont d’Edo, mu en pont tokyoïte deux siècles plus tard. Or l’artiste est, pour le peintre et écrivain Sozeki, qui réfléchit de manière méta-textuelle à la création poétique, un être au regard désintéressé. Il ne s’agit pas de rechercher un état exalté d’inspiration mais un état d’esprit propice à la création, propre aux principes traditionnels de l’art japonais et qui suppose une grande humilité envers des forces supérieures. Si l’on entreprend la quête de toute manifestation des esprits, on ne doit jamais se méprendre quant à son propre statut. Les artistes côtoient donc le mystérieux et le divin, tout en n’ayant pas pour ambition de dépasser leur condition d’homme. On pense alors au rêve récurrent dans Miss Hokusai du Bouddha qui piétine d’insignifiants humains sur son passage. L’œuvre prend d’ailleurs à plusieurs reprises une dimension onirique voire mystique ; si les tableaux d’Hokusai et de sa fille prennent vie et permettent aux divinités de hanter les rêves des villageois, aux serpents de se mouvoir subrepticement dans les villas, c’est surtout qu’ils ont été façonnés pour cela.

Le peintre tout comme le cinéaste joue avec les cinq sens de l’homme, lui donnant à percevoir un univers par jeu de synesthésie. Un son évoque une couleur (Miss Hokusai décrit la couleur rouge des camélias à sa sœur aveugle), le toucher et l’ouïe se mêlent harmonieusement, etc. L’artiste est celui qui puise dans ce terreau pour former un ensemble cohérent. Les motifs sensoriels fusionnent, indissociables aux yeux du spectateur qui lui aussi se laissera bercé par la brise et vibrera à l’assaut des vagues. Et Keiichi Hara parvient à nous immerger dans l’univers de la famille Hokusai avec une grande maîtrise. On retiendra un seul bémol, s’il nous livre un film riche en réflexions, le détachement des émotions humaines est trop fort pour marquer de manière indélébile le spectateur. Cela ne jouerait-il pas contre les intentions dictées précédemment, diminuant les effets du travail effectué autour des perceptions de l’environnement ? Quoi qu’il en soit, Miss Hokusai était conforme à nos attentes, l’un des films les plus réjouissants du festival d’Annecy, nul doute qu’il en découlera de passionnantes analyses.

Anaïs Tilly

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