Michael Kohlhaas

REALISATION : Arnaud des Pallières
PRODUCTION : Arte France Cinéma, Les Films d’Ici
AVEC : Mads Mikkelsen, Denis Lavant, Bruno Ganz, David Kross, Mélusine Mayance
SCENARIO : Arnaud des Pallières, Christelle Berthevas
PHOTOGRAPHIE : Jeanne Lapoirie
MONTAGE : Arnaud des Pallières, Sandie Bompar
BANDE ORIGINALE : Martin Wheeler
ORIGINE : Allemagne, France
GENRE : Aventure, Drame
DATE DE SORTIE : 14 août 2013
DUREE : 2h02
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Au XVIème siècle dans les Cévennes, le marchand de chevaux Michael Kohlhaas mène une vie familiale prospère et heureuse. Victime de l’injustice d’un seigneur, cet homme pieux et intègre lève une armée et met le pays à feu et à sang pour rétablir son droit et obtenir justice…

Dès le premier plan, c’est le choc. Un panoramique, somptueux en tant que tel. Dans une très légère contre-plongée en direction d’un relief rocailleux, on voit quelques hommes qui chevauchent. A peine une minute de film durant laquelle l’intrigue n’a même pas encore été installée, le titre du film apparait alors, et pourtant, on suppose d’ores et déjà que ce plan d’ouverture va nous rester gravé dans la tête. Pourquoi ? N’avait-on jamais vu un plan comme celui-là ? Bien sûr que si. Mais dans la composition esthétique de ce plan et dans sa puissance d’évocation instantanée (sans hyperbole, on dirait l’ouverture d’un film de John Ford), il n’en faut pas plus pour deviner que le western cévenol d’Arnaud des Pallières ne sera pas comme on aurait pu l’imaginer. Avouons-le : en France, on a la sensation d’être un peu gavé à ce genre de production surchargée de grands espaces, de contexte historique et de preux chevaliers. Or, il s’agirait plutôt d’une hypothèse liée au tube cathodique, en général très friand de ce genre de projet, puisqu’au cinéma, hormis Pierre Jolivet (Le frère du guerrier) et Hélène Angel (Rencontre avec le dragon), peu de cinéastes récents ont eu le courage de s’attaquer à ce genre, qui plus est lorsque le contexte médiéval sert de terreau à une histoire de vengeance. Le geste d’Arnaud des Pallières tranche radicalement avec tous ses prédécesseurs, et ce n’est pas une surprise pour quiconque a eu l’occasion d’en parcourir l’étonnante filmographie. Zigzaguant d’un genre à l’autre sans se presser, prenant chaque nouveau projet comme un défi à relever, fuyant la redite comme la peste et faisant preuve d’une sacrée radicalité filmique (impossible d’oublier la narration polyphonique d’Adieu et l’ambiance lynchienne de Parc), le cinéaste aborde pour la première fois le film d’aventures et s’attaque à rien de moins qu’un mythe de la culture allemande : Michael Kohlhaas, nouvelle de l’écrivain Heinrich von Kleist (connue pour avoir été l’un des livres de chevet de Franz Kafka) qu’il transforme à sa manière. Le résultat ? Ni plus ni moins qu’une épure magistrale d’un genre aujourd’hui très (trop ?) codifié, dont l’approche artistique évoque sur de nombreux points celle des frères Coen sur No country for old men. Rien que ça…

Inspirée d’une histoire vraie, la nouvelle de Kleist peut se résumer de façon très simple : un marchand de bestiaux protestant se retrouve victime de l’injustice d’un seigneur et, dans l’espoir d’obtenir réparation, soulève alors une armée qui va mettre une province d’Allemagne à feu et à sang. Arnaud des Pallières en conserve ici la trame générale tout en l’épurant d’un grand nombre de sous-intrigues, modifie considérablement la langue de l’époque (on y voit tout de même des acteurs qui parlent français avec un accent allemand !), et déplace l’action dans les Cévennes du 16ème siècle sans pour autant évoquer à haute voix le contexte temporel (tout juste apprendra-t-on l’existence d’une princesse d’Angoulème, ce qui est un indice évident pour les amateurs d’Histoire). Il y a dans ce processus d’épure une double fonction : puiser l’esprit de l’œuvre originelle à sa sève pour en redessiner les contours, et bien évidemment, ne conserver que l’essentiel, en l’occurrence une vraie réflexion sur le thème du pouvoir et de la justice. Car il n’y a que ça qui intéresse le cinéaste : suivre le parcours d’un homme pur et rigoureux qui, en luttant contre l’injustice, semble à deux doigts de devenir un danger pour lui-même comme pour la société. Des Pallières cible très efficacement l’ambiguïté du personnage, dont il devient de plus en plus difficile de juger le bien-fondé de son action : révolutionnaire engagé dans une lutte pour le droit commun ou individualiste dérivant vers le terrorisme ou le fanatisme ? La question reste ouverte, et le film prend soin de ne jamais y répondre.

On notera toutefois que la mise en scène décuple l’impact de la réflexion à travers cette épure souhaitée par le cinéaste : d’une violence dont on ne verra toujours que le résultat (l’acte en soi restera hors-champ ou elliptique) jusqu’à une nature filmée comme un territoire rugueux renvoyant à l’austérité du protagoniste, le film développe une réalisation volontairement sensitive qui marque davantage la rétine par ce que l’image implique en sous-marin que par ce que l’on a tendance à voir au premier plan. Chaque cadre, que l’on pourrait rapprocher d’une composition picturale (même si le cinéaste s’en défend), reste élaboré en fonction de l’état d’esprit de Kohlhaas. Bruno Dumont avait pour coutume de dire qu’à travers le subjectif d’un personnage qui regarde un paysage, on filme moins le paysage que l’intériorité du personnage. Arnaud des Pallières mange du même pain, tout en laissant l’imprévu surgir du plan (voir ce panoramique sur une plaine parcourue par une masse d’ombre lorsque Kohlhaas décide de dissoudre son armée) et en jouant sur la minéralité des éléments du décor, lequel possède évidemment une dimension tellurique hors du commun. Sans être clairement orienté du côté d’un cinéma organique, le film fait tout de même preuve d’une impressionnante rigueur formelle. Et là où l’on pourrait craindre un film austère de par sa radicalité et son absence d’explication, Arnaud des Pallières fait en réalité tout pour s’adapter au trouble intérieur de son antihéros. Si bien qu’au final, on le quitte en ayant l’impression d’avoir été littéralement à sa place, d’avoir épousé chacun de ses traits de caractères, mais en conservant un doute tout aussi puissant que chez lui, vis-à-vis du bien-fondé de sa révolte guerrière.

La seule présence de Mads Mikkelsen dans le rôle principal n’est pas en tant que telle le seul motif qui nous amène à repenser à Valhalla Rising durant tout le film : outre la mise en scène ample et rugueuse que l’on évoquait ci-dessus, le simple fait de voir l’acteur danois incarner à nouveau un héros mutique dont le schéma interne nous semble à la fois si familier et si indiscernable (signe que son interrogation éthique nous hante sans que nous le sachions ?) est un indice évident qui aurait pu former un frein référentiel très gênant envers le film. Ce n’est heureusement pas le cas, et on n’hésitera pas à couvrir l’acteur d’un tonnerre de louanges : film après film, son charisme animal et son opacité ténébreuse ne cessent de le confirmer comme un des plus grands acteurs du moment. On ne pourra hélas pas en dire autant du reste du casting : si la plupart s’en sortent très bien (dont Bruno Ganz et le jeune David Kross), le seul défaut du film réside dans l’incorporation de seconds rôles assez inégaux, certains se révélant être des satellites sans véritable consistance (surtout le personnage de religieuse joué par Amira Casar) quand d’autres interviennent pour rendre la réflexion un peu trop explicite (voir la scène avec Denis Lavant). Rien de bien gênant, cela dit, qui puisse parasiter réellement le propos du film et la propension du cinéaste à l’incarner pleinement dans un protocole formel qui ne dit rien dans ses dialogues et qui murmure tout dans ses images. Ce que l’on évoquait il y a peu de temps à propos du cinéma de Claire Denis se vérifie également chez Arnaud des Pallières, que l’on pourrait presque décrire comme le pendant masculin de la réalisatrice des Salauds. Ce qu’accomplit donc le cinéaste avec ce film (qui aura dérouté bon nombre de festivaliers lors de sa présentation en compétition cannoise) n’est pas qu’une fabuleuse réappropriation des codes d’un genre. C’est avant tout un acte de foi. Et ce geste est immense.

>>> Retrouvez ici notre entretien avec le réalisateur Arnaud des Pallières et la coscénariste Christelle Berthevas

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