L’Étrange Pouvoir De Norman

REALISATION : Chris Butler, Sam Fell
PRODUCTION : Laika Entertainment
AVEC : Kodi Smit-McPhee, Tucker Albrizzi, Anna Kendrick, Casey Affleck, Christopher Mintz-Plasse, Leslie Mann
SCENARIO : Chris Butler
PHOTOGRAPHIE : Tristan Oliver
MONTAGE : Christopher Murrie
BANDE ORIGINALE : Jon Brion
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Stop-motion, Fantastique, Horreur, Comédie, Animation
TITRE ORIGINAL : ParaNorman
DATE DE SORTIE : 22 août 2012
DUREE : 1h27
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Norman est un petit garçon qui a la capacité de parler aux morts. Celui-ci va devoir sauver sa ville d’une invasion de zombies.

Marier l’animation avec l’horreur ? Hérésie pour les parents bien pensants, évidence pour les cinéphiles plus pointus. De cette divergence d’opinion, les deux genres ont connu une longue relation contrariée. De par son pouvoir d’abstraction absolue, l’animation s’est posée comme l’expression parfaite de toutes fantasmagories. Une libération qui doit logiquement conduire à tout autant utiliser de la magie blanche que noire. Walt Disney le comprendra bien. Une œuvre comme Blanche Neige Et Les Sept Nains voyage ainsi entre des moments sucrés où l’héroïne et des animaux nettoient une maison en sifflotant et des purs moments de terreur où une forêt peut se développer en formes cauchemardesques. Que le studio de l’oncle Walt se soit si souvent rattaché au genre du conte n’a finalement rien d’étonnant, tant celui-ci s’apparente à un homologue littéraire où les univers de nature naïve s’additionnaient à des descriptions d’actes souvent violents. Si le mariage a perduré depuis des décennies, il connaîtra des hauts et des bas. Avec les montées de politiquement correct, il devient inacceptable que l’animation, avant tout perçue comme destinée aux enfants comprenne une quelconque forme de noirceur. Il convient donc de sacrifier le développement du palais de nos charmantes têtes blondes au profit du ménagement extrême le plus fade.

Heureusement, un tel constat n’est en rien général et met tout au plus en évidence une tendance. L’animation conserve aujourd’hui encore (et conservera) son pouvoir tout à la fois captivant et terrifiant. Alors que les enfants du monde se sont recroquevillés sur leurs fauteuils face aux apparitions tétanisantes d’un ours mal léché dans Rebelle, L’Etrange Pouvoir De Norman (le ParaNorman original n’était pas compréhensible en français ?) confirme ce que certains affirmeront être de l’optimisme. Après l’excellent Coraline d’Henry Selick, la nouvelle production de Laika semble parfaitement correspondre au but scandé par le studio : faire avancer l’art et la technologie en regardant vers le passé. Une revendication du respect des fondamentaux que le patron Travis Knight pousse en interview. « Nous voulons explorer des thèmes plus audacieux, plus intenses et peut-être plus noirs. Pourtant, nous ne dérogeons pas spécialement à la grande tradition des dessins animés Disney » déclare-t-il à cinemateaser, tout en rappelant le côté sombre de Blanche Neige et Pinocchio.

Pour autant, ces propos enthousiasmants, on les prend avec scepticisme au premier abord. C’est que ce genre de déclaration caressant le lecteur dans le sens du poil n’est pas toujours honnête. On n’est donc pas forcément disposé à accorder toute sa confiance à L’Etrange Pouvoir De Norman avant d’entrer dans la salle, surtout que son pitch et son ambiance jouent la carte de la nostalgie eighties. Et si on se rappelle au bon souvenir de Monster House, le regard vers la décennie passée a régulièrement conduit à de déplorables sorties de route (rappelons que ParaNorman sort juste en face de l’ultra-primaire Expendables II). Si cette impression peut se maintenir dans une ouverture sous forme d’un film fauché de zombies bouffeurs de cervelle, elle s’envole rapidement. Si le couplage d’animation et d’horreur fascine, c’est avant tout parce qu’il permet de conter une histoire sans se mettre d’œillères et d’explorer des moyens de narration inédits ou tout du moins percutants. L’Etrange Pouvoir De Norman convint ainsi dès sa première scène extérieure où le rythme ne se plie aucunement à l’injonction du dynamisme mais à celui de l’histoire. La séquence montre le héros Norman marcher dans une rue vide et morne. Celui-ci réagit et parle dans le vide. Son pouvoir de communication avec les morts ayant été posé dans la scène précédente, un tel comportement n’étonne pas. Pourquoi alors ne pas montrer immédiatement les visions de Norman ? Tout d’abord, il s’agit de bien montrer en quoi ses actes peuvent paraître étranges pour un œil non initié. Mais par dessus tout, cela dévoile la manière dont le personnage peut percevoir quelque chose d’attractif dans un contexte quotidien peu emballant. Cela renforce l’émotion lorsqu’un mouvement de caméra finit de nous faire adopter son point de vue.

A partir de ce merveilleux moment (joliment soutenu par la musique de Jon Brion http://www.youtube.com/watch?v=SOHoxz8zFqc ), il est clair que L’Etrange Pouvoir De Norman atteindra son but et ne s’arrêtera pas aux apparences. Logiquement, le film se base sur une série de rebondissements qui renvoient tous les apparats au placard. En soit, le récit construit une belle mécanique entre Norman, le marginal dont la perception du fantastique lui permet d’assimiler plus rapidement les informations, et les autres personnages, évoluant sur le même chemin mais avec un train de retard donc. Se voyant confier par son oncle la mission d’empêcher l’accomplissement de la malédiction d’une sorcière, Norman est le personnage le plus apte à s’y atteler. Pour le reste de la ville, la malédiction fait partie d’un folklore bon à être décliné sous forme d’opérations marketing vulgaires (toutes les enseignes de la ville jouent la filiation avec la sorcière). Il faudra que les habitants tombent nez à nez avec des morts-vivants pour accepter le fantastique. A ce stade, Norman, lui, comprendra que le danger réel est ailleurs. Toutefois, L’Etrange Pouvoir De Norman gagne en subtilité en refusant de jouer sur un strict renversement de valeurs.

Le film comprend bien son lot d’inversions de rôles réjouissant. L’un des plus brillants vient des habitants poursuivant les morts-vivants comme la foule hystérique d’un Frankenstein. Tellement conditionnées par l’image caricaturale du mort-vivant (auquel se sera rattaché plus tôt Norman lui-même dans l’attaque de la cabane), les bonnes gens attaquent la mairie en concrétisant le grand cliché du genre avec les bras traversant les fenêtres et portes condamnées pour attraper les occupants. Mais plus que montrer qu’une chose est son contraire, le long-métrage renverse les apparences pour dévoiler une complexité émotionnelle. Ainsi, si les morts-vivants ne sont pas les êtres les plus menaçants du film, leur monstruosité reste véritable au regard de leurs agissements passés. Une révélation passant par un rebondissement surprenant jouant également sur l’idée d’abattre la représentation traditionnelle de la sorcière. La destruction dans le final de la statue perpétuant ce cliché devient alors tout à la fois l’abolissement du dit cliché véhiculant une vérité erronée et un symbole de libération de la menace. Il n’est plus étonnant alors d’assister à un spectacle qui, tout en demeurant distrayant, va sans insister pousser loin des notions sur la mort et son acceptation.

Cette finesse du propos trouve peut-être certaines limites. Si l’incroyable climax (assez proche dans la forme de celui de Coraline) apporte une solution extraordinaire en conjuguant confrontation physique et enjeux moraux (le tout avec le pouvoir évocateur du conte), celui-ci se retrouve suivi par une scène de dialogues surexpliquant avec un peu trop de zèle ses notions existentielles. Tel un numéro d’acteur filmé en gros plan pour montrer l’incroyable interprétation, cette scène, bien que communiquant un juste aspect d’apaisement, vire à une démonstration d’animateur démontrant le soin incroyable pour donner vie au personnage. Car si subtilité du propos il y a, celle-ci est soutenue par son visuel. En couplant Chris Butler, auteur de l’histoire mais réalisateur débutant, avec le vétéran Sam Fell (les sympas mais pas tops Souris City et La Légende de Despereaux), Laika semble avoir fait bonne affaire. La fraîcheur des idées du premier et le sens de l’ampleur visuelle du second font mouche. De la même manière qu’il ne s’agit jamais de segmenter les genres, la production ne semble se fixer aucune limite dans la représentation de son histoire. En résulte, une imagerie surprenante, une richesse de détails incroyables, une utilisation de la photographie qui l’est tout autant et un découpage mûrement pensé. Si Coraline était estimable, L’Etrange Pouvoir De Norman, lui, impose le respect et a de quoi conforter la position de Laika dans le paysage cinématographique.

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