Les Morsures de l’aube

REALISATION : Antoine de Caunes
PRODUCTION : Alicéléo, Eskwad, France 2 Cinéma, StudioCanal
AVEC : Guillaume Canet, Asia Argento, Gérard Lanvin, Jean-Marie Winling, Gilbert Melki, Orazio Massaro, Frédéric Pellegeay, Saïd Amadis, José Garcia, Cylia Malki, Margot Abascal, Vincent Perez
SCENARIO : Laurent Chalumeau
PHOTOGRAPHIE : Pierre Aïm
MONTAGE : Joële van Effenterre
BANDE ORIGINALE : Valérie Lindon
ORIGINE : France
GENRE : Comédie, Fantastique, Thriller
DATE DE SORTIE : 21 mars 2001
DUREE : 1h35
BANDE-ANNONCE

Synopsis : A 29 ans, Antoine, night-clubber invétéré, dort le jour et vit la nuit, errant dans les rues de Paris et forçant les entrées des lieux les plus prisés. C’est grâce au mystérieux Jordan qu’il accède aux nuits branchées. Mais le pique-assiette se fait prendre à son propre piège : un homme, menaces à l’appui, l’engage à retrouver le fameux Jordan avec qui il a un compte à régler. Ne sachant que faire, Antoine, épaulé par son ami Etienne, se lance à sa recherche et rencontre sa sœur ténébreuse, Violaine, dangereux oiseau de nuit…

« Il est resté un bon moment devant le miroir sans tain pour assister à l’agonie de la fête. Le moment noir, détestable, l’heure des trainards impénitents, l’heure perdue où les esprits dégèlent et où la première lueur du jour est la pire des sentences […] Ne jamais se lever. Ou ne jamais se coucher. Le doute le plus célèbre du monde. Est-il noble de se lever le matin en sachant déjà tous les emmerdements qui vont suivre ? Est-il lâche d’aller se coucher, de dormir jusqu’à en crever, et dire au revoir à tout ce qui nous bouffe l’existence ? C’est là la question… »

Extraits des « Morsures de l’aube » de Tonino Benacquista

La nuit est un monde à part entière. Une galaxie où très peu sont ceux qui peuvent en tutoyer les étoiles scintillantes. Les néophytes, ayant paumé les clés du paradis pour assimiler celles du parasite, sont quant à eux contraints de serpenter autour de ce(ux) qui brille(nt). Ils ne sont que des ombres, âmes en décalage, vignettes noires pour nuits blanches, désireuses de prendre leur bain de minuit avec l’inconnu et de s’incruster là où la crème de la crème s’avère la plus onctueuse (en général des soirées in où le magma mondain carbure au Piper-Heidsieck et aux buffets fastueux). Au bar des revendications, leur cocktail psycho-organique ne varie jamais. Tonino Benacquista en a déjà donné la recette : un peu de jeu d’acteur, un fond de désillusion sociale, un doigt de culture, un zeste de flemme, une mesure de cynisme et une bonne dose de rêves juvéniles. Et s’il manque par hasard un ingrédient, ça doit sans doute être un soupçon de revanche sur la vie et la société – si tant est que la formule ait encore du sens. Remuez le tout et servez frais. Mais bouffer gratis dans les soirées et tirer sur la corde de la nuit jusqu’à ce que quelque chose en tombe ne protège de rien du tout. La nuit, chacun est à découvert : l’obscurité ne cache rien de ses tiroirs à double fond (bars interlopes, clubs à fantasmes, noctambules aux intentions louches, etc…), et choisir consciemment ce monde dual équivaut à y voir aussi bien un dehors qu’un refuge. Pour ces oiseaux de nuit, la lumière du jour équivaut à une morsure fatale. Logique, après tout : ces êtres occultes qui sortent la nuit et disparaissent avant la première lueur, ces gens qui n’ont pas de reflet et se transforment à volonté, ces créatures qui reviennent du territoire des morts pour se nourrir du sang des vivants, ça porte quel nom en général ?

Un film de vampires, donc ? Euh… comment dire… En tout cas, un film de genre(s). Mais pas du genre à se réclamer d’un genre en particulier. Et pour cause : à l’heure où il devient lassant de chercher en vain une réponse à la question « Pourquoi le cinoche de genre hexagonal patauge autant dans le ketchup ? », on en vient surtout à se dire que singer trop fortement l’imagerie des productions asiatiques et américaines revient à se manger le mur en matière de singularité. Les exemples n’ont d’ailleurs pas manqué si l’on fait le tour des quelques tentatives post-2000, à commencer par les sinistres BeeMovies qui ressemblaient hélas à tout (et toujours en pire). Au moins, dans le cas des Morsures de l’aube, l’essai avait un énorme mérite : ça ne ressemblait à rien. Même avec un célèbre transfuge de Nulle Part Ailleurs aux commandes de la chose, on était quand même loin d’un gros délire voué à débiter de la vanne proto-Canal+ toutes les deux lignes de dialogue – les Nuls avaient déjà donné là-dedans. Et ne parlons même pas de cette affiche on ne peut plus suggestive, sur laquelle une Asia Argento latexée en plein milieu d’une faune SM semblait amorcer les promesses d’un pur thriller gothico-fétichiste. Alors quoi, thriller ou comédie ? Autant être cash : ici, au jeu des genres, il est impossible de tirer la bonne carte. Parce qu’en enfilant pour la première fois la casquette du réalisateur, Antoine de Caunes s’est amusé à les jouer toutes, souvent au bluff, avec une solide mise de départ. Le genre de poker à risque dont il a pourtant su sortir vainqueur.

Pouvait-il y avoir meilleure porte de sortie que celle-ci en osant s’attaquer au roman éponyme de Tonino Benacquista ? Il suffit d’avoir (re)lu ce dernier pour bien se rendre compte que non. En effet, la force de ce roman faussement catalogué « polar » tenait mordicus dans sa capacité à plonger dans plusieurs genres sans jamais oser rester en apnée dedans. Ça démarrait sur un pitch prompt à titiller la comédie urbaine, ça se poursuivait avec fluidité dans un récit noir gorgé de promesses, ça brouillait ensuite les pistes par l’apparition d’un fantastique un peu décalé, et ce jusqu’à une révélation finale qui abattait la carte du drame familial et freudien pour éclairer l’ensemble. Tant de genres mixés et de tonalités conflictuelles, le tout épicé par des répliques aux petits oignons : autant dire qu’il y avait de quoi mordre. Sans jamais prétendre à une transposition stricto sensu du récit déroulé par Benacquista (même si bon nombre de péripéties ont été ici conservées), le scénariste Laurent Chalumeau aura finalement visé juste en gardant le même esprit et – c’est l’idée première – en laissant tourner le manège à genres sans prétendre à une explication figée en fin de parcours. Ainsi donc, son adaptation – très libre et très fidèle à la fois – serpente avec témérité dans le nébuleux, joue avec gourmandise la carte risquée du « tout peut arriver », met constamment réalisme concret et fantastique incertain sur un pied d’égalité, et puise à la source de Michel Audiard et de Bernie Bonvoisin pour conférer un parler vif de premier ordre à ses personnages.

Figure pivot de cette déchéance noctambule, Antoine (Guillaume Canet), parasite pique-assiette qui dort le jour dans une piscine (!) et creuse les mystères du Paris by night, acquiert vite le relief d’un héros moderne, voué à vaincre des démons avant tout intérieurs – le personnage a été conçu dans le roman comme une projection détournée de son auteur. Ayant utilisé le nom de Jordan comme passe-droit pour rentrer dans une fête prisée, il se retrouve alors piégé et contraint de retrouver ce mystérieux individu, dont la sœur Violaine (Asia Argento) a visiblement tout de la fleur fatale dont il vaut mieux ne pas s’approcher. Sur ce trajet aux allures de défi existentiel, il n’y aura que des rencontres brutales et imprévues qui ne cessent de le tirer à hue et à dia : un mastard de night-club qui s’obstine à l’invectiver non-stop (Frédéric Pellegeay), un ex-employeur qui s’agite avec son esclave dans les boîtes sadomaso (José Garcia), un patron de bar new-yorkais qui adore jouer le rôle du Schtroumpf Farceur (Saïd Amadis), un organisateur cinglé de combats de chiens très porté sur les dreadlocks et le fusil à pompe (Gilbert Melki avec la tronche du Gary Oldman de True Romance), un énigmatique organisateur de fête nommé Von Bulow (tiens tiens…) qui semble sorti d’un film de la Hammer (Jean-Marie Winling), sans oublier une armada de motards adeptes du viol collectif et des gueules à customiser façon Pimp my Ride. Encore heureux qu’Antoine ait à ses côtés son pote Etienne (Gérard Lanvin), si familier de l’arrière-goût des autres qu’il en devient ainsi sa bouée sécurisante au cœur de cet océan de nuiteux défractés.

Mettre la tête dans un tel boa narratif procure forcément un drôle d’effet Kiss Cool, au point que l’on se sente parfois aussi paumé que le protagoniste. C’est bien évidemment le but caché du truc. Fort d’un scénario osé dont il assume aussi bien la dimension ludique que l’absence de propos sous-jacent, Antoine de Caunes met donc la direction d’acteurs et la mise en scène au cœur même de ses préoccupations. Sur le premier point, rien à redire : des têtes d’affiches jusqu’aux plus petits seconds rôles, chacun s’amuse et se lâche comme dans la plus azimutée des séries noires, avec le bon mot audiardien en guise de grenade à dégoupiller au moment le plus inopportun – laisser chaque acteur zigzaguer librement entre la sobriété et le too much est ici la règle. Sur le second point, la réussite du film explose moins par sa bizarrerie que par la personnalité singulière de son réalisateur. Si l’on remonte à ses années à Nulle Part Ailleurs et à ses jeux d’acteur parfois un peu erratiques, Antoine de Caunes semblait clairement issu d’une génération un peu libérée et touche-à-tout, visant à n’être dupe de rien – surtout pas de son potentiel de caméléon – et à profiter de tout – surtout des gros jouets qu’on lui offre sur un plateau d’argent. En cela, de par sa dimension d’art composite où l’écoute de l’autre va de pair avec la (dé)mesure de soi-même, la mise en scène était un exercice dans lequel il ne pouvait que trouver chaussure à son pied.

Son premier long-métrage, c’est un peu comme un épisode barré – mais non censuré – de Paris Dernière dans lequel un Thierry Ardisson plus ou moins désœuvré se baladerait sans GPS, naviguant entre une poignée de coupes de champagne aux Bains-Douches, une chanson jazzy de Camille sur la scène du Lido, un tabassage brutal dans une cave glauque, des retrouvailles avec son ancien patron dans un club SM, une bacchanale de bouffe au Paris Vivienne et une baise vampirique dans une suite royale avec trois Asia Argento pour le prix d’une (clin d’œil direct à la scène des succubes du Dracula de Francis Ford Coppola). Et dans cette errance, l’image devient une porte ouverte sur l’inconnu et la surprise, loin du réalisme obsessionnel qui fait le beurre de l’exception culturelle française. La photo quasi monochrome de Pierre Aïm gomme les couleurs vives et use à gogo des éclairages blafards qui donnent à chaque visage un côté « zombie », le montage vise la fluidité totale des plans au détriment des inégalités de rythme (parfois, ça ralentit ou ça accélère sans prévenir), les cadres iconisent davantage des silhouettes que des entités (image électrique du démon Asia qui danse à travers les néons verts), et la bande-son fait du sampling acrobatique mais contrôlé entre Stan Getz, Peter Gabriel et Renegade Soundwave.

Il est certain qu’à certains moments, la gourmandise d’Antoine de Caunes montre quand même ses limites. D’un côté, il y a ces effets de style un peu trop voyants, pour ne pas dire gratuits, à l’image de cette balle de revolver shootée au ralenti façon Matrix, mais que l’on peut mettre sur le compte du plaisir assez enfantin qu’un réalisateur peut ressentir à jouer avec tout ce que le cinoche lui permet. D’un autre côté, il y a cette scène finale complètement ratée, voire carrément hors sujet, où le souhait de conserver un haut taux d’ambiguïté sur le pourquoi du comment de l’intrigue (bonne idée) s’effectue alors dans un changement brutal de lumière et de contexte qui semble appartenir à un autre film (mauvaise idée). Reste que ces inégalités font aussi le sel de cette première réalisation assez barrée, en tout cas dix fois plus singulière et ambitieuse que tout ce qu’un cinoche de genre trop influencé par ses pairs a pu pondre par le passé. En un sens, Les Morsures de l’aube pourrait se résumer à cet extrait tiré du roman de Tonino Benacquista : « C’est la dure loi de la mouvance : sans un réseau solide, même avec du fric, on n’est jamais sûr d’être au bon endroit au bon moment. Le monde de la fête a trop de choses à préserver pour ouvrir grand la porte aux fouille-merde. Paradoxe : un smoking est plus discret qu’un imper mastic. Paradoxe : plus on cherche des tuyaux, moins on vous en donne. Paradoxe : sans étiquette, on est catalogué ». S’immerger dans un monde nocturne gorgé de paradoxes ne pouvait fatalement qu’aboutir à un film lui-même paradoxal, voué à jouer constamment double jeu pour se trouver lui-même. De notre côté, jouer les nyctalopes en terre inconnue est à ce prix : il s’agit ici de mordre les images pour se repaître du sang frais qu’elles nous inoculent. Rires noirs pour dents blanches, en somme.

1 Comment

  • Dominique Charpenet Says

    Si après un tel article, les cinéphiles curieux, ne se jettent pas sur ces  » Morsures », je n’y comprends plus rien. Un cinéma français qui ose tout, sans pour autant être « prise de tête », même si il est imparfait, reste une perle.

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