Killing Zoe

REALISATION : Roger Avary
PRODUCTION : Davis Films, Live Entertainment, PFG Entertainment
AVEC : Jean-Hughes Anglade, Eric Stoltz, Julie Delpy, Bruce Ramsey, Gary Kemp, Cecilia Peck
SCENARIO : Roger Avary
PHOTOGRAPHIE : Tom Richmond
MONTAGE : Kathryn Himoff
BANDE ORIGINALE : Tomandandy
ORIGINE : Etats-Unis, France
GENRE : Policier, Thriller
DATE DE SORTIE : 31 août 1994
DUREE : 1h38
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Zed, un américain spécialiste du perçage de coffres débarque à Paris. A son hôtel, il rencontre Zoé, une prostituée avec qui il passe la nuit. En plein milieu de la nuit, un ami français, Eric, débarque comme une furie dans la chambre d’hôtel et chasse la jeune femme. Eric a invité Zed à Paris pour réaliser un casse le lendemain dans une banque. Hélas, rien ne va se passer comme prévu et le braquage va tourner au carnage absolu…

Il y a quelques mois, à propos des inoubliables Lois de l’attraction, on disait encore sur ce site à quel point le cinéma de Roger Avary avait si bien su se démarquer de l’étiquette tarantinesque pour concrétiser une vraie sensibilité de cinéaste. On pouvait aussi se plaindre que ce génie reste bien trop rare, au point de se limiter à la rédaction de scripts ambitieux (Silent Hill, La légende de Beowulf…), mais récemment, le simple fait d’apprendre le retour aux affaires du bonhomme suite à son escapade carcérale sonnait comme la promesse d’un futur uppercut. D’autant que son prochain projet, longtemps repoussé mais enfin prêt à être lancé, n’est autre que l’adaptation du meilleur bouquin de Bret Easton Ellis, le totalement monstrueux Glamorama. Et vu qu’il va falloir patienter un peu avant de savourer cette future claque potentielle, autant se replonger dans l’énergie interne de son tout premier film. Un film qui, avant même sa sortie, jouissait déjà d’une très étrange réputation : si un public jeune pouvait logiquement trouver matière à jubiler devant un résultat aussi surexcité, il apparait évident qu’il était impossible pour les tenants d’une critique dite « sérieuse » de pas condamner cet ovni issu de la bande à Tarantino, où se déchaînent ultraviolence, vulgarité bilingue, techno-rock assourdissant et trip héroïnomane sans condamnation. C’est sans doute en raison de ce dilemme cornélien, prompt à tous les films de genre plus moins orientés vers la provocation gratuite, que le film d’Avary aura finalement fait l’effet d’un choc cinéphile assez imposant à sa sortie.

Connu jusqu’ici pour avoir cosigné le scénario de Pulp fiction (qui lui vaudra un Oscar) et pour avoir écrit la première version du mythique True romance de Tony Scott, ce jeune réalisateur canadien fut avant tout le pote de Tarantino à l’époque où celui-ci travaillait dans un vidéoclub. Un cadre qui lui aura permis de bâtir une culture cinématographique très riche, lorgnant aussi bien du côté des séries Z fauchées que du cinéma d’auteur européen, ce qui se ressent à merveille dans ce premier essai. Rien que le casting du film est en soi une magnifique preuve : outre le fait d’avoir choisi le jeune Eric Stoltz comme son alter-ego (le film est assez autobiographique), la belle Julie Delpy doit sa présence dans ce film à son rôle marquant dans La passion Béatrice (un film de Tavernier adulé par Avary) et Jean-Hughes Anglade à ses prestations marquantes dans les premiers films de Besson ou Chéreau. Bref, un casting inattendu pour un film qui l’est tout autant, et dont l’impact sur le cinéma de genre contemporain aura sans doute été largement sous-estimé.

A première vue, il y a dans Killing Zoe tous les ingrédients d’une œuvre caractéristique de ce que l’on a surnommé la « génération X » : un script rédigé dans l’urgence (une semaine !), des dialogues crus et profonds à la fois, une narration inspirée des meilleures séries B, une mise en scène expérimentale, et une attitude « no future » qui s’exprime à travers le parcours de personnages purement destroy. C’est surtout un moyen pour Avary de concevoir son film comme une fuite en avant où vont se mêler différentes sensibilités cinéphiles. Car, si le réalisateur n’hésite pas à citer Jean-Luc Godard (la séquence de tchatche au lit entre Eric Stoltz et Julie Delpy rappelle A bout de souffle) et Melville (la sobriété de la première heure évoque parfois les meilleures scènes du Samouraï) parmi ses influences, et s’il parvient à leur rendre hommage sans se livrer à de l’autocitation pompeuse, c’est précisément parce que ces citations lui permettent de se fondre littéralement dans les genres en question, de les combiner au sein d’une intrigue très simple, et, ainsi, d’accoucher au final d’une œuvre qui échappe à toute labellisation.

La spécificité du film n’est donc pas de jouer sur la transgression des codes en tant que tel, mais de respecter ces codes, d’habiter pleinement les genres abordés et de les enchaîner à la manière d’un train aux wagons parfaitement connectés. Et pour rendre le tout aussi audacieux que cohérent, le réalisateur aura fait le choix d’utiliser une intrigue assez basique : Zed (Eric Stoltz), perceur de coffre en provenance des Etats-Unis, débarque à Paris afin de retrouver son vieil ami Eric (Jean-Hughes Anglade), ex-terroriste anarchiste, désormais reconverti dans le grand banditisme. Tous deux ont un seul objectif : braquer une banque, aidés dans leur tâche par une bande de zozos détraqués et shootés jusqu’à la moelle. La veille du braquage, Zed aura également fait la connaissance de Zoe (Julie Delpy), jeune et belle étudiante vendant ses charmes de temps en temps pour payer ses études d’art. L’excursion se déroule donc dans une ambiance agréable et borderline, où sexe et drogue sont légion avant de passer à l’action. Le plan semble parfait, planifié, verrouillé jusque dans ses moindres recoins. Alors, où est le problème ? Pourquoi le braquage va-t-il dégénérer ? Quel est le grain de sable qui va détraquer cette machine parfaitement huilée ? En fait, ce n’est pas un grain de sable, mais plutôt un astéroïde : Eric est un toxicomane pur, taré, séropositif, mythomane et sacrément psychopathe. Il pense avoir tout prévu, alors qu’il ne contrôle rien, pas même ses propres pulsions autodestructrices. Il pense avoir un plan parfait pour partir au soleil, sauf que celui-ci n’existe pas. De quoi transformer ce qui n’aurait pu être qu’un simple casse sans dérapage en un massacre incontrôlable.

Comme la plupart des premiers longs-métrages construits sur un synopsis linéaire et sans concessions, le premier film de Roger Avary fait donc preuve d’une débauche d’énergie rarement vue dans le cinéma des années 90. On peut presque parler de film « sous amphétamines » : pas de surprise, pas de coup de théâtre, pas de déconstruction narrative, juste une mise en scène directe, excitée, énervée, sans temps morts ni phases de respiration. En ce sens, quelques années avant la sortie de l’énervé Dobermann de Jan Kounen (qui utilisera des partis pris de narration assez similaires), il est permis de considérer Killing Zoe comme une vraie révolution dans le domaine du polar : à la sècheresse contemplative de Melville ou à l’éclatement narratif établi par Tarantino, Avary construit un style où le calme n’existe pas, où le plan de coupe n’a plus aucune fonction réelle, où la narration file en ligne droite sans jamais ralentir à chaque nouvelle scène (ce que le cinéaste qualifie lui-même d’effet « boule de neige »). Et surtout, un film où les raccords font le même effet qu’un coup de marteau à force de saucissonner les perceptions du héros, qui, ballotté d’un endroit à un autre et parcouru par les effets destructeurs de la cocaïne, ne peut que subir ce qui lui arrive et tenter de se raccrocher à son objectif (ouvrir des coffres-forts réputés inviolables : un travail que l’on suivra en détail, et qu’il pourra accomplir sans fausse note). Pour autant, ne pas croire que ce montage effréné se traduit par une succession épileptique de lieux et de situations, car, à l’exception d’un générique de début qui parcourt toute la capitale parisienne sur fond de techno surspeedée, le film ne se limite qu’au strict nécessaire. Baise dans une chambre d’hôtel, virée héroïnomane dans un bar de jazz miteux, braquage ultime dans une banque : trois lieux uniques, un stade de folie supplémentaire à chaque nouveau décor. Quasiment des cercles de Dante, avec le rythme asphyxiant et survolté du film comme principal catalyseur de brutalité.

Quant aux personnages, très vite livrés à une confrontation agressive par la force des choses, ils auront toutefois en commun un amateurisme qui agit presque comme un handicap, ne serait-ce que pour les trois protagonistes : Zed part faire un casse à Paris comme s’il faisait du tourisme cool, Eric élabore un braquage de banque en se basant sur de simples plans d’architecte sans se soucier de l’essentiel (alarmes, personnel, sécurité, etc…), et même Zoe éprouve le besoin de se prostituer alors qu’elle fait des études et travaille dans une banque (justement celle qui sera le lieu du braquage !). A ce stade des choses, le nihilisme hallucinant du film en devient lucide et limpide, puisque tous les personnages ne font que suivre des chimères, à l’instar de ceux qui peupleront Les lois de l’attraction dix ans plus tard. Parcourus par un sentiment de liberté totale qui les trompe sur toute la ligne, tous ne font que contempler une impasse, avec pour seule échappatoire possible de foncer jusqu’à se fracasser méchamment contre le mur. C’est plus que jamais le cas d’Eric, dont le désir faiblement dissimulé (mourir lentement pour toucher le vide) le pousse à rester sans cesse sur le fil du rasoir, à savourer l’adrénaline et la pulsion de mort dans son intégralité pour, ensuite, se jeter lui-même dans le gouffre. Sur certains points, l’interprétation hallucinante qu’en donne Jean-Hughes Anglade lui confère une dimension romantique et tragique, finalement peu étonnante de la part d’un acteur ayant toujours su aussi bien exprimer l’amour et la détresse derrière une enveloppe de folie et d’hystérie (il n’y qu’à revoir sa prestation césarisée dans La reine Margot pour s’en convaincre).

Le talent de Roger Avary est donc de ne jamais sacrifier son récit à une succession de scènes-choc qui viendrait alourdir la narration, ce qui, ainsi, lui permet de se concentrer sur une seule chose : épauler le déroulement de l’action par des trouvailles visuelles permanentes. Sublimé par la superbe photo de Tom Richmond, le décor central du film en est le premier bénéficiaire : avec ses murs rouge sang et ses ridicules drapeaux français suspendus au-dessus du comptoir, la banque devient presque un espace mental, quasi abstrait et vide de sens, finalement assez proche de l’hôtel Overlook de Shining (l’une des grandes références d’Avary), où la violence du carnage n’en sera que plus graduelle à chaque nouveau de stade de furie. Les cadrages, souvent baroques et toujours inventifs, appuient à merveille la montée en crescendo de cette folie, ne serait-ce qu’au travers de trouvailles photographiques lors de la scène du club de jazz (on sent que la pellicule est en train de transpirer) ou des plans sanguins des sous-sols de la banque où la réalité semble partir en vrille (grande scène du « tour de magie »).

Après, on ne se le cachera pas, Killing Zoe n’a rien d’un film raisonnable. Il est même tout l’inverse : entièrement à l’image de ses protagonistes sans avenir, dénué de toute limite dans sa description de la violence (ici disproportionnée), clairement fucked-up dans son montage, et parfois parcouru par des instants insignifiants qui ne font qu’intensifier cette impression de vacuité existentielle. Exemple : dans une courte scène présente dans le director’s cut du film, Eric et Zed entrent dans une pièce où gît le cadavre d’un chien, le contemplent deux secondes, et sortent sans rien dire. Une effraction narrative parmi tant d’autres, au cœur d’un film qui juxtapose des scènes dégénérées (voir la mort surréaliste d’Eric, digne d’un final nihiliste et sauvage à la Peckinpah) avec d’autres moments de flottement, reflet d’un chaos organique et imperceptible qui aspire les protagonistes jusqu’à les faire basculer dans le vide. Et même lorsque le calme semblera revenir dans une ultime scène rassurante, voilà qu’un plan subjectif de voiture s’engouffre sur la place de l’Arc de Triomphe, coincé dans une mare de bagnoles qui menacent à chaque action de se rentrer dedans tout en continuant de tourner en rond. Presque un manège infernal. Pour Zed et Zoe, l’enfer n’est pas fini. Le « vrai Paris » les attend… Quant à Avary, cela ne lui servira à rien de quitter cette folie irrépressible : il n’est jamais aussi génial que quand il se love dans cet univers, et ses futures adaptations de Bret Easton Ellis seront là pour en témoigner à la puissance mille.

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