Grave

REALISATION : Julia Ducournau
PRODUCTION : Frakas Productions, Petit Film, Rouge International, Wild Bunch
AVEC : Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah Naït Oufella, Joana Preiss, Laurent Lucas, Bouli Lanners, Marion Vernoux, Jean-Louis Sbille
SCENARIO : Julia Ducournau
PHOTOGRAPHIE : Ruben Impens
MONTAGE : Jean-Christophe Bouzy
BANDE ORIGINALE : Jim Williams
ORIGINE : Belgique, France
GENRE : Drame, Horreur
DATE DE SORTIE : 15 mars 2017
DUREE : 1h38
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature…

Toujours se méfier du buzz, donc ? De façon très subjective, le principe en question mérite d’être porté en horreur, surtout au vu de la façon dont il se propage désormais au sein de la sphère critique. En effet, aujourd’hui, on ne dénombre plus les films sur lesquels la multiplication des avis tranchés – dans un sens comme dans l’autre – finit toujours par engendrer le mouvement inverse, souvent moins pour des raisons de goût que pour des raisons d’ego, comme si le fait de ne pas suivre la « hype » avait valeur d’acte de rébellion ou de toute autre absurdité. En est-on arrivé à retourner notre veste en voulant minimiser aujourd’hui les vertus supposées d’un film de genre français encensé et multi-récompensé dans moult festivals, sur lequel les avis mitigés ou négatifs se font relativement discrets ? Non, clairement pas. Parce que, mine de rien, Grave met à jour une autre caractéristique bien embarrassante du milieu critique : l’art de surestimer une œuvre moins en raison de ce qu’elle propose réellement comme matière thématique que des nombreux fantasmes cinéphiles qu’elle finit malgré elle par effleurer. Et lorsque l’on en arrive à déguster le plat après s’être pourléché les babines en lisant le menu, le culte préfabriqué en arrive à disparaître aussi vite qu’il est arrivé. Dans le cas présent, se retrouver face au premier film d’une jeune réalisatrice sortie de la Femis qui s’intéresse au cas d’une jeune fille prise de pulsions cannibales, le tout sur fond d’une réputation d’œuvre cronenbergienne et traumatisante (on a recensé quelques évanouissements au festival de Toronto), remettait notre appétit de pulsions scopiques au premier plan. Et au final, en plus d’être loin de la claque annoncée, Grave a largement de quoi laisser son spectateur à jeun.

A vrai dire, le premier service que certains pourraient rendre à Julia Ducournau consisterait à arrêter de vouloir à tout prix la raccorder à un cinéaste tel que David Cronenberg. Parce que sur la base d’un concept de drame organique où la notion du corps serait le sujet d’expérience et sa mutation un puits infini d’ambiguïtés, la jeune réalisatrice arrive avec plusieurs trains de retard, en plus de ne jamais réussir à tutoyer – voire même à vouvoyer – ce qui, fondamentalement, formait la moelle épinière de la filmo du « ciné-psy » de Toronto. En effet, là où Cronenberg s’est toujours montré suffisamment tordu pour assumer la dimension cérébrale – et surtout perverse – de ses concepts et orienter ainsi le spectateur vers une réflexion qui s’installait alors « en » lui (et non pas « chez » lui), Ducournau s’en tient hélas à une multitude de tonalités éparses et de thématiques disparates qui s’emmêlent pour finalement faire contre-sens avec l’intention de départ. Chez la réalisatrice, l’organique n’est pas un sujet duquel nait un point de vue de mise en scène, mais une intention qui épouse une théorie à défaut de l’incarner à des fins sensorielles. Et hélas, tout le problème de Grave réside dans cette profonde dichotomie entre le propos et la mise en pratique.

Le refoulement de l’inavouable, la confrontation au tabou, l’intimité pervertie, le scientifique incapable de raisonner ses pulsions (ses passions ?), le conflit entre le charnel et le cérébral, l’effacement de la frontière entre l’animalité et l’humanité… Rien de nouveau, ni même rien d’incohérent, dans l’idée de rattacher toutes ces thématiques au thème du cannibalisme. Mais à ce petit jeu, Grave fait hélas pâle figure avec le travail de deux autres réalisatrices qui avaient su pousser l’idée vers des sommets de trouble et d’ambiguïté. A ma gauche, Claire Denis, dont les cicatrices viscérales laissées par le vertigineux Trouble every day continuent de nous cannibaliser le cortex. A ma droite, Marina De Van, qui, à défaut de pondre un chef-d’œuvre, avait tout de même réussi à explorer avec Dans ma peau – dans lequel jouait déjà par ailleurs Laurent Lucas – le trouble d’une femme confrontée au mystère de son propre corps. Deux opus cinématographiques dignes d’une incision au scalpel, tous deux à même de marquer au fer rouge tout cinéphile digne de ce nom. Dans Grave, le rapport au corps, prétendument filtré au travers des codes du body-horror, ne s’incarne jamais, expédié en deux scènes fugaces (la scène de sexe cannibale vaut peanuts face à la dévoration de Nicolas Duvauchelle chez Claire Denis), saupoudré dans des clins d’œil trop voyants (Ella Rumpf est presque le sosie rajeuni de Béatrice Dalle !) et finalement contourné par une caméra qui semble plus à même de se focaliser davantage sur l’intime que sur l’interne – l’équilibre entre les deux est hélas inexistant.

Pourquoi Grave nous donne-t-il l’impression de ne pas obéir à son idée première ? Et surtout, plus troublant encore, pourquoi lui en faire le reproche, qui plus est à l’heure où tout film martelant mordicus son programme affiché en arrive à ne plus être capable de surprendre, voire de dérouter ? Sans doute parce que s’il se réclame comme étant un film hybride, cette caractéristique ne l’aide jamais à circonscrire une narration censée suivre en détail le trouble intérieur et extérieur d’un corps humain confronté à sa propre mutation. Ce à quoi on se confronte durant 90 minutes a bien plus à voir avec les conventions d’un teen-movie trash en contexte universitaire (on pense beaucoup à La crème de la crème de Kim Chapiron, en moins punchy) qu’avec une variation cronenbergienne sur la mutation organique d’un corps dans un contexte scientifique. Le choix d’une école vétérinaire comme décor principal a beau placer l’humain et l’animal en confrontation directe dans la plupart des cadres, on souhaite bon courage au spectateur pour guetter dans les scènes en question – pendaison de cheval et cours de dissection – une utilité autre que purement contextuelle (ces scènes servent moins l‘évolution de l’intrigue que la crédibilité du décor lui-même). A part ça, que des enjeux relatifs à la vie étudiante, avec tout ce que cela comporte de passages obligés que Ducournau suit à la lettre, entre amitiés, émancipation du cocon familial, drague progressive, dépucelage, jeux vidéos, fêtes alcoolisées et bizutages à la Carrie – la douche de sang a désormais valeur de cliché parodique. Tout juste peut-on s’amuser d’une épilation du maillot qui s’achève par l’amputation – et la dégustation ! – d’un doigt, mais c’est le rire qui prend alors le dessus sur l’effroi.

Du coup, a-t-on affaire à un simple portrait d’ado installant la déviance dans une énième quête initiatique, un peu comme si Lisa Azuelos se mettait soudain à adopter le comportement de Hannibal Lecter ? On avoue être tenté d’assumer cette lecture, et ce pour une raison très simple : à elle seule, elle suffit amplement à sauver le film. Certes, Julia Ducournau peine à évaporer bon nombre d’effets de style post-Femis, comme d’en rajouter dans la pose vaine (certains plans envahis de lumière rouge font joli à défaut d’installer une tension), de laisser durer ses plans un peu trop longtemps, ou encore de titiller une fibre provocatrice à la lisière du trash gratuit (gêne carabinée garantie devant cette danse lascive sur fond de Plus putes que toutes les putes du groupe Orties !). Mais lorsqu’elle s’attache à dessiner tout un champ lexical du combat contre le déterminisme – véritable sujet du film – et à montrer comment son héroïne embrasse cet état d’esprit pour enfin rejeter le refoulement de sa nature profonde, la réalisatrice marque alors de précieux points. On peut dire qu’elle est déjà sacrément aidée par Garance Marillier, extraordinaire révélation qui porte le film à bras-le-corps et décline un large éventail de variations psychologiques au sein d’un personnage aux allures de palimpseste ambulant. De même, lorsque Ducournau libère intérieurement son héroïne lors d’une puissante scène finale que l’on ne révèlera pas ici, Grave acquiert un sacré relief en inscrivant cette déviance cannibale sur un terrain autant génétique que mythologique. Avec néanmoins une dernière phrase en guise d’horizon apaisant et anti-déterministe, qui achève de raccorder tous les wagons du propos caché du film.

Plus intime que viscéral, Grave ne faillit finalement pas à sa réputation – justifiée – d’œuvre hybride. C’est davantage sur son versant organique, revendiqué par Julia Ducournau d’une interview à l’autre, que le résultat montre très vite ses limites. Dérouter son audience par l’éclatement des tonalités est une chose, mais utiliser ce principe kamikaze pour servir le propos d’origine en est une autre, toujours plus proche du trajet de funambule que d’une route sécurisée. Pour autant, c’est peu dire que le caractère anti-déterministe de Grave ne cesse de hanter l’esprit après visionnage. Un peu comme si, en fin de compte, les inégalités de récit et de tracé thématique faisaient route commune avec le désir de l’héroïne d’épouser une animalité quasi punk pour finir par retrouver l’équilibre et la cohérence qui lui manquaient. Bien sûr, on doute que c’était l’objectif réel de sa réalisatrice, mais il n’en reste pas moins que cette lecture cachée finit a posteriori par satisfaire l’appétit vorace de son spectateur à défaut d’avoir réellement rassasié son estomac. Rien que pour ce petit caillou vicelard dans une chaussure d’influences pas toujours bien digérées, Grave n’a finalement rien de bien grave à se reprocher.

1 Comment

  • Effectivement, on n’est loin de Cronenberg. Je suis surpris que la comparaison ait été faite.

    J’étais passé à côté de ladite hype. Du coup, j’ai découvert le film avec un regard neutre et j’ai été séduit par le propos – comme vous, j’y ai vu une réflexion sur le déterminisme ou plutôt sur le fait d’accepter de se conformer aux règles de la société qui nous entoure (ici accepter les règles idiotes du bizutage dans une école, par exemple).

    Et aussi la découverte d’une formidable actrice !

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