Confessions D’Un Homme Dangereux

Cette semaine, le nouveau best-of des Guignols de l’Info sort en DVD comme chaque année. Or, ces dernières années, ceux qui ont eu l’occasion de suivre le programme culte de Canal+ de manière assez récurrente savent à quel point, parfois plus que la politique ou le milieu sportif, c’est très généralement la télévision qui s’en prend plein les canines. Avec, au sommet du podium des cibles favorites des marionnettes en latex, les horripilants Patrick Le Lay et Etienne Mougeotte, anciens présidents de TF1, authentiques Lucifers du tube cathodique pour lesquels la débilité, la vulgarité et la connerie revendiquée semblent être les fondements indéniables d’une télévision à succès, quitte pour cela à racoler dans tous les sens ou à abrutir la ménagère et ses marmots à la cervelle atrophiée. Et les émissions débiles, c’est une tradition qui se transmet de génération en génération, et ce sur quasiment toutes les chaînes : si les spectateurs les plus jeunes peuvent aujourd’hui subir une perte d’intelligence massive devant des programmes comme Secret Story ou Nouvelle Star, d’autres peuvent garder en mémoire le calvaire enduré devant des programmes d’une débilité stupéfiante tels que Tournez manège ou Les Z’amours. Sauf que, s’il faut chercher un coupable, ce n’est pas en France, mais aux Etats-Unis, en général l’un des lieux les plus vivaces pour tout ce qui touche au décervelage populaire. Le nom du coupable ? Chuck Barris, inventeur d’un grand nombre de programmes télévisés (dont ceux cités ci-dessus), aujourd’hui récupérés à peu près par toute la planète, et dont l’ascension économique et sociale traduit à lui tout seul un cas rarissime de schizophrénie maladive, si l’on en croit son autobiographie sortie il y a plusieurs années. Car, le saviez-vous, dans ce livre de fin de carrière qui fit un sacré effet lors de sa sortie, Barris n’hésitait pas à raconter son activité parallèle de tueur à gages pour le compte de la CIA, au cours de laquelle il aurait perpétré 33 assassinats. Information évidemment jamais vérifiée, mais qui provoquait la stupéfaction sous tous ses aspects. Par exemple, imaginez Denise Fabre jouant les Nikita en bas nylon ou Guy Lux espionnant en cachette pour les RG pendant un direct d’Intervilles. Trop énorme pour être vrai ? « Et pourquoi pas ? », semble s’être dit George Clooney pour cette adaptation casse-gueule, lui permettant en même temps de marquer ses débuts de réalisateur. Car, pour la star bankable devenu l’un des cinéastes les plus intéressants du moment, l’intérêt n’est pas de démêler le vrai du faux, mais de plonger au contraire dans cet entre-deux entre réalité et fiction, révélant ainsi une facette gonflée de l’Amérique. 

Pour autant, à première vue, l’autobiographie de Barris, baptisée Confessions d’un homme dangereux avec une audace bien culottée, n’a rien d’un récit joyeux, le type n’essayant en aucun cas de justifier positivement les facteurs de son ascension vers le succès. Non, Barris s’est surtout infligé une authentique flagellation à grands coups de mots acerbes et de pessimisme revendiqué, comme s’il conservait au fond de lui la honte d’avoir mené une telle existence. Il y a de quoi : après quelques débuts d’imposteur malhonnête dans les années 50, le type accède à la richesse totale en inventant des jeux télévisés d’une vulgarité terrifiante, et, avec le temps, en sera arrivé à perdre ses boulots, ses proches, voire sa raison si l’on en croit l’introduction déprimante qui ouvre le film. Entre temps, comme la célébrité aura fini par avoir raison de lui en lui faisant subir de violentes critiques (grande scène d’humiliation dans une piscine, où une sublime jeune femme nue le couvre d’insultes tout en gardant un sourire sexy), une double vie lui est apparue, personnifiée par un étrange commanditaire de la CIA, ici incarné avec jubilation par Clooney lui-même, qui lui propose de participer à des contrats d’assassinats un peu partout dans le monde. On ne met pas très longtemps à trouver logique la présence du scénariste Charlie Kaufman derrière l’écriture de ce pitch aussi schizo que frappadingue : n’ayant aucun équivalent dans la profession pour briser les règles de la narration, jouer avec les mises en abyme et multiplier à loisir les niveaux de vraisemblance, l’auteur d’Adaptation et de Synecdoche New York était l’homme de la situation.

Son association avec Clooney était en revanche plus étonnante : en quoi l’acteur, jusque-là connu pour s’aventurer dans des projets plutôt terre-à-terre bien que parfois décalés (surtout chez les frères Coen), allait-il trouver chaussure à son pied là-dedans ? Tout simplement parce que Clooney sait très bien de quoi il parle : il est lui-même le fils d’une légende de la télévision américaine, sa tante Rosemary (d’ailleurs citée dans le film) fut une chanteuse qui connut la gloire en grande partie grâce à la petite lucarne, et la faculté de l’acteur à user de l’humour et du décalage pour interpréter un rôle ou improviser une situation n’est plus à démontrer. Dès lors, lui et Kaufman prennent le pari de se connecter à la psyché déglinguée de leur personnage, ne différencient jamais l’authenticité des faits et la mythologie entretenue par Barris, et se laissent gagner par le plaisir de la fable bordélique. Chuck Barris a-t-il vraiment fait un stage d’apprentissage en techniques de meurtre et de torture dans un camp militaire reculé au beau milieu d’une contrée enneigée, avec un instructeur aussi taré que le sergent Hartman de Full metal jacket ? A-t-il réellement utilisé cet instructeur pour mettre en garde les invités de ses émissions sur le danger de la vulgarité, suite aux menaces de censure lancées par la chaîne CBS ? Est-il établi que ses supposées séances de léchouille avec une mystérieuse Mata Hari (Julia Roberts, classe et vénéneuse) se sont déroulées en même temps que ses actions de tueur au cœur d’une nation communiste ? A-t-il eu l’idée de son émission The Gong Show (ancêtre plus ou moins avoué de Nouvelle Star) en ayant envie, lors d’une scène absolument hilarante, d’exploser la tronche d’une chanteuse chinoise dotée d’une voix horripilante ? Peu importe la vérité, pourvu qu’on ait l’ivresse d’y croire. Et là, Clooney fait un sans-faute.

Seul personnage du film à passer d’un univers (le réel) à son antichambre mythologique, Chuck Barris constitue du coup l’épicentre d’un exemple de mythomanie assez fascinant, dont la fantaisie sous-jacente, la pensée fluctuante et les actes imprévisibles entretiennent le doute entre réalité et fiction, donnant à la folie une incarnation à la fois jouissive et maladive. La première réplique du film est d’ailleurs un avertissement : « Quand on vieillit, il arrive un moment où ce que vous auriez pu être interfère avec ce que vous avez été, et ce n’est pas joyeux ». Récit imprévisible d’une schizophrénie (celle d’un esprit paumé et dérangé), Confessions d’un homme dangereux sème le doute sur ce qu’il montre et met la suspension d’incrédulité du spectateur dans une position pour le moins bizarre. Rien que l’utilisation de la CIA et les missions exécutées par Barris sont des modèles de simulacre : les missions semblent extraites d’un vieux cinéma bis que l’on croirait oublié (celui que Clooney aime citer avec nostalgie ?), certains seconds rôles jouent la carte de la caricature grossière avec une vraie gourmandise (mention spéciale à Rutger Hauer, génial en vieux barbouze allemand) et les apparitions de Clooney, généralement en arrière-plan et avec Barris comme seul témoin de sa présence, n’aident pas à discerner si le faux va l’emporter sur le vrai à force de se tirer la poire entre eux. Seule la prestation monumentale de Sam Rockwell, ici démiurge d’une intrigue qu’il raconte avec une voix anormalement triste (on a toujours l’impression qu’il prend un plaisir fou à tout détailler), pose les bases du processus d’identification : joyeux luron cynique et fantasque à Hollywood, prédateur radical et déterminé dans ses missions, son Chuck Barris est un fantasme à ciel ouvert, sans doute celui d’une Amérique à deux visages, ne sachant même plus quelle est sa véritable identité et ne trouvant d’exutoire que dans le chevauchement des deux.

Un plan précis, sans doute le plus magistral de tout le film, coupe le personnage en deux par un rideau rouge, et la caméra fait de petits mouvements vers la gauche (un visage souriant face aux caméras de télévision) et la droite (un flingue à la main, braqué sur une victime potentielle), montrant ainsi la fragmentation d’un corps malade qui ne sait plus choisir entre la télévision et le cinéma, entre la réalité et le mythe. En outre, même lorsque Barris détaille les étapes qui l’ont mené au succès, le doute continue de s’installer par petites touches. Outre le fait d’avoir eu pour jeune épouse une véritable hippie folle du cul (Drew Barrymore, délicieuse) et de s’être mangé des baffes dans des bars (le montage nous fait parfois douter que cela soit vrai), il n’y a qu’à voir la gueule éberluée d’un producteur télé lorsque Barris vient lui expliquer le concept de The Dating Game : un gros plan sur un visage dépité, un simple cut, et hop, Barris hurle de joie que son émission débile va devenir réalité. Et pour couronner le tout, la mise en scène de Clooney touche à un sacré degré de perfection et d’intelligence, qu’il ne retrouvera d’ailleurs plus jamais par la suite. Si l’on louera sans réserve sa direction d’acteurs, sa gestion de l’espace et la composition minutieuse de ses cadres, ce sont ses éblouissants choix de focale et d’esthétique qui sidèrent le plus : qu’il s’agisse des multiples interviews (véridiques !) placées un peu partout dans le film, des scènes réalistes ou des récits fictionnels sur les crimes de Barris, l’image est en permanence truquée, presque anachronique, bloquée dans une colorimétrie troublante qui brouille le contraste entre les différents niveaux de vraisemblance. En fait, on pourrait se dire qu’enfin, on tient là une représentation du « souvenir incertain ».

C’est cette mystification, entretenue aussi bien par la mise en scène que par la narration (toutes deux maîtrisées dans leurs moindres recoins), qui donne tout son sel au plaisir hallucinant que l’on prend à s’infiltrer au cœur de cette valse des apparences. L’esprit farceur et cinéphile de George Clooney a beau s’inviter dans une poignée de scènes fortement référencées (dont une scène d’empoisonnement qui évoque très clairement Princess Bride de Rob Reiner) ou se matérialiser sous des incarnations connues (cameos géniaux de Brad Pitt et Matt Damon), il ne constitue jamais un frein aux audaces du projet. D’autant qu’en établissant un lien incertain entre le monde de la télévision et celui du cinéma (le second étant ici le dérivé mystificateur accentué par le premier), l’acteur-réalisateur se paie joyeusement la tête d’un Hollywood de moins en moins enclin à oser des projets audacieux, et de plus en plus renfermé dans son insupportable logique mercantile. Les parallèles s’imposent d’eux-mêmes au détour de certaines scènes, et le film n’hésite pas à stigmatiser la vacuité du monde du spectacle par deux instants puissants : d’une part, Barris qui révèle sa folie devant les caméras de son émission sans être capable d’empêcher la poursuite de celle-ci (avec, au final, des spectateurs réduits à un tas de cadavres ensanglantés), et d’autre part, la toute dernière phrase du film prophétisant le summum de la connerie télévisuelle, mise en parallèle avec un plan du véritable Chuck Barris, aujourd’hui vieillissant et conscient d’avoir foutu la merde un peu partout autour de lui. Comme porte de sortie à une intrigue aussi démentielle que l’on a immédiatement envie de parcourir à nouveau, on ne pouvait pas rêver mieux.

Réalisation : George Clooney
Scénario : Charlie Kaufman
Production : Andrew Lazar, Steven Soderbergh, Bob Weinstein, Harvey Weinstein
Bande originale : Alex Wurman
Photographie : Newton Thomas Sigel
Montage : Stephen Mirrione
Origine : Etats-Unis/Canada/Allemagne
Date de sortie : 11 juin 2003

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