Aux yeux des vivants

REALISATION : Julien Maury, Alexandre Bustillo
PRODUCTION : Canal +, Metaluna Productions, SND
AVEC : Anne Marivin, Theo Fernandez, Francis Renaud, Fabien Jegoudez, Béatrice Dalle
SCENARIO : Julien Maury, Alexandre Bustillo
PHOTOGRAPHIE : Antoine Sanier
MONTAGE : Sébastien de Sainte-Croix
BANDE ORIGINALE : Raphael Gesqua
ORIGINE : France
GENRE : Horreur, Thriller
DATE DE SORTIE : 30 avril 2014
DUREE : 1h28
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Fuyant leur dernier jour d’école, Dan, Tom et Victor, trois adolescents inséparables, se perdent dans la campagne avant de s’engouffrer dans les méandres d’un studio de cinéma abandonné depuis des années. Un lieu décrépi devenu depuis le repère d’Isaac et Klarence Faucheur, un homme et son étrange fils, bien décidés à ne pas laisser le trio dévoiler leurs sombres secrets aux yeux des vivants…

Parmi toute la vague de jeunes cinéastes de genre français, le tandem formé par Julien Maury et Alexandre Bustillo semble à ce point le plus extrême dans ses choix artistiques comme dans sa radicalité graphique qu’il peut susciter une appréhension faussée. Ce qui apparait désormais comme une évidence ne l’était sûrement pas lors de la sortie de l’uppercut A l’intérieur, pouvant être considéré au premier regard comme un petit slasher ultra-gore sans propos ni velléité subversive, mais au contraire parcouru par l’envie de friser le jamais-vu en terme de déferlement de violence graphique. Histoire de bousculer cette première impression, la sortie de Livide nous donnait à penser que le tandem avait choisi de se calmer afin de mieux perfectionner sa mise en scène, sa production design et ses partis pris esthétiques, ce sur quoi la transformation de l’essai avait été bel et bien accomplie. Mais dans le cas d’Aux yeux des vivants, c’est le doute qui prédomine et l’inquiétude qui s’installe, doublée de la crainte d’un éventuel nivellement du genre hexagonal par le bas. Certes, Maury et Bustillo n’ont strictement rien perdu de leur rage interne et continuent d’hurler leur amour d’un cinéma d’horreur extrême à destination d’un public très ciblé, mais pour une fois, la recette ne prend pas autant qu’avant. Les raisons sont diverses, mais on peut se contenter d’en citer la plus évidente : un scénario toujours très référencé (ce que les cinéastes revendiquent avec une vraie sincérité), mais qui échoue sur le point sensible de ses fondations, à savoir sa capacité à crédibiliser un univers et à y intégrer un contenu dramaturgique qui ne prendrait pas au final l’allure d’une vilaine pochette surprise.

Le problème d’Aux yeux des vivants est donc d’ordre narratif, et c’est peu dire si la scène d’introduction n’a rien pour nous rassurer : le temps d’une vingtaine de plans qui posent le contexte (une France profonde sale et pauvre) et les personnages-clés (un père de famille violent et son rejeton atteint d’une étrange maladie), on retrouve d’emblée l’ultra-violence propre au cinéma du duo de réalisateurs, mais intégrée dans un contexte qui transpire le réalisme crapoteux à tous les coins du cadre, un peu comme un slasher sadique qui aurait été shooté par Ken Loach. Cette violence, autrefois lavée de tout soupçon dans un film comme A l’intérieur (qui fuyait le réalisme au profit d’un jusqu’au-boutisme assumé et hyper-maîtrisé dans le Grand-Guignol), pose ici un vrai problème, d’abord parce qu’elle s’invite dans des scènes qui finissent par ne pas en bénéficier d’un point de vue narratif (ce qui la rend aussi gratuite que profondément gênante), ensuite parce qu’elle devient malgré elle l’épicentre du projet au fur et à mesure que l’intrigue abat toutes ses cartes.

C’est là que le choix du décor principal se révèle être une fausse bonne idée : un studio de cinéma laissé à l’abandon dans une vaste campagne, et dans lequel trois jeunes garçons vont se retrouver confrontés à un boogeyman dégénéré, prêt à les éliminer un par un pour ne pas révéler sa vraie nature au grand jour. Si ce studio tend bien sûr à métaphoriser une situation aujourd’hui bien triste mais connue de tous, à savoir celle d’une industrie de cinéma de genre française qui aurait tenté de percer pour finalement s’effacer au compte-gouttes, c’est surtout sa présence dans le cadre qui sonne comme une anomalie. Loin de nous l’idée de donner du grain à moudre à tous ceux qui privilégient une approche authentique du territoire français dans une œuvre de fiction, mais intégrer un décor aussi farfelu et tellement connecté au cinéma américain (souvenez-vous des décors de western abandonnés du désert d’Almeria) au cœur d’une campagne hexagonale fait moins office de décalage maîtrisé que de blocage sur notre suspension d’incrédulité. De même que le reste des choix artistiques, de la caractérisation des flics au nom américain des personnages, contribuent eux aussi à donner au film l’allure d’un gros fourre-tout, resservant la longue liste des passages obligés du survival familial face à une menace terrifiante, et ce jusqu’à un final trop succinct qui sonnerait presque comme une perte de repères.

Là où Maury et Bustillo compensent une large partie de leurs erreurs, c’est dans la gestion du cadre et du découpage, à nouveau conçus ici comme de purs stimulateurs qui font monter le volume et la tension au moment le plus adéquat. Les deux réalisateurs connaissent de mieux en mieux la technique, et en font là encore une très belle démonstration, ne serait-ce que dans la captation d’une sauvagerie sans limite (avec les bébés et les femmes enceintes en ligne de mire !) et la stylisation de leur image, lorgnant avec fluidité du récit adolescent à la Stand by me jusqu’au slasher trasho-grotesque façon Tobe Hooper. En cela, de par une harmonie toujours aussi perceptible dans la rythmique et une énergie toujours aussi percutante dans le montage, ils continuent d’asperger l’industrie française de leur liquide rouge vermillon, même s’ils tendent pour une fois à nous noyer dedans de façon un peu trop excessive. On attendait tellement de cette troisième tentative, si bien qu’au final, en dépit de quelques éclats qui méritent d’être mis en avant, Aux yeux des vivants s’impose clairement comme un film trop inégal, mais sincère… Mais trop inégal.

>>> Retrouvez ici notre entretien avec le coréalisateur Alexandre Bustillo

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