Martyrs

REALISATION : Pascal Laugier
PRODUCTION : Canal+, Eskwad, TCB Productions, Wild Bunch
AVEC : Morjana Alaoui, Mylène Jampanoï, Catherine Begin, Patricia Tulasne, Robert Toupin, Juliette Gosselin, Xavier Dolan, Gaëlle Cohen
SCENARIO : Pascal Laugier
PHOTOGRAPHIE : Bruno Philip
MONTAGE : Sébastien Prangère
BANDE ORIGINALE : Seppuku Paradigm
ORIGINE : Canada, France
GENRE : Horreur, Thriller
DATE DE SORTIE : 3 septembre 2008
DUREE : 1h40
BANDE-ANNONCE

Synopsis : France, début des années 70. Lucie, une petite fille de dix ans, disparue quelques mois plus tôt, est retrouvée errant sur la route. Son corps maltraité ne porte aucune trace d’agression sexuelle. Les raisons de son enlèvement restent mystérieuses. Traumatisée, mutique, elle est placée dans un hôpital où elle se lie d’amitié avec Anna, une fille de son âge… 15 ans plus tard. On sonne à la porte d’une famille ordinaire. Le père ouvre et se retrouve face à Lucie, armée d’un fusil de chasse. Persuadée d’avoir retrouvé ses bourreaux, elle tire…

« J’ai fait mon long-métrage de manière très spontanée et instinctive, et pour tout dire, je ne me suis pas beaucoup aimé pour le faire. C’est mon narcissisme blessé qui m’a motivé à faire ce film. Au risque de paraître un peu grandiloquent, mon énergie première a été la recherche du sens de ma propre noirceur. Martyrs est peut-être une sorte de film malade… Je ne sais pas… Le monde actuel n’est quand même pas à se taper le cul par terre. En tout cas, c’est une œuvre difficile à appréhender, même pour moi. »

Pascal Laugier

Il est difficile, voire même impossible, de détacher Martyrs de l’état psychologique d’un Pascal Laugier que l’on imagine aisément dans un état de colère, de dégoût, pour ne pas dire d’éventuelle déprime, au moment où il se lance sans réfléchir dans l’écriture de son deuxième long-métrage. Faire un film est souvent un processus douloureux, et on ne peut pas regarder un film pareil sans garder ça en tête. C’est ce qui nourrit sa force d’impact. C’est ce qui en fait le vecteur intrinsèque de sa noirceur. Et en fin de compte, que l’on embrasse cette proposition de cinéma extrême ou qu’on la rejette sans appel, le résultat sera le même : au mieux, on en sortira dans un état de choc – très – avancé avec une tonne d’interrogations prompte à faire bouillir le cortex, et au pire, on aura juste envie de courir vers sa génitrice, histoire de se mettre à ses pieds en position fœtale en lui demandant pourquoi elle nous a mis(e) au monde. A ce stade, se forger une opinion constructive est de l’ordre de l’infaisable. Les amateurs d’un cinéma adulte et volontiers traumatisant auront beau se sentir privilégiés par le résultat, ils ne tarderont pas à être déroutés. C’est en jouant à loisir sur les archétypes du genre et notre connaissance de ce cinéma-là que Laugier entraîne le train fantôme sadique que l’on anticipait vers des territoires insoupçonnés. Moins film d’horreur contemporain que film sur l’horreur de nos sociétés contemporaines, Martyrs est un double acte de transcendance. Celui d’un genre qui va au-delà de ses conventions autant que celui d’un cinéaste qui remet ses compteurs à zéro et affronte son côté obscur.

LE PRIX DU DANGER

Tenter de replacer le film dans la carrière de son cinéaste nous donne l’occasion de faire un parallèle intéressant. Certes, à l’époque, on connaissait déjà Pascal Laugier pour son amitié avec Christophe Gans, sa réalisation de l’excellent making-of du Pacte des loups, ainsi que pour Saint-Ange, premier long-métrage produit par Gans et plus ou moins boudé par tout le monde, dans lequel transparaissaient en permanence ses goûts cinéphiles, de Bava à Argento en passant par Duvivier et Polanski. Premier essai ambitieux, d’une grande beauté formelle et bourré d’excellentes trouvailles stylistiques, mais tellement renfermé sur sa maîtrise visuelle – Laugier ayant préparé chaque plan jusqu’à l’obsession – qu’il pouvait apparaître froid et théorique. Un point commun avec Gans lui-même, dont le magnifique Crying Freeman pouvait être vu par certains comme le fantasme concrétisé d’un cinéphile trop obsédé par sa collection de films asiatiques. Le passage – toujours délicat – du deuxième film aura été le signe d’une « rupture » pour les deux hommes : tandis que Gans aura poursuivi avec brio son exploration cinéphile des genres, Laugier n’aura pas hésité à se remettre en question en manipulant des matériaux plus sensibles et plus ambigus. De façon plus lointaine, on pourrait même rapprocher Gans et Laugier du tandem formé autrefois par Quentin Tarantino et Roger Avary, ayant eux aussi démarré leurs carrières en commun par l’exploitation de leurs goûts référentiels avant que le second ne décide de se la jouer solo en embrassant un vivier artistique plus osé.

Se mettre en danger et poser ses couilles sur la table semble donc avoir été l’hydre à deux têtes du projet Martyrs. Au vu de l’hallucinant virage à 180° que constitue ce second film, on peut carrément affirmer que Laugier a voulu se remettre dans la peau d’un débutant qui ferait son premier film. Tout se traduit ici par une viscéralité exacerbée, assumée en tant que telle et déployée dès les premières scènes, qui ira sans cesse à contre-courant de la pure révérence aux codes du genre ou du postmodernisme qui n’aime rien tant que de désosser ces derniers pour mieux les remettre en perspective. Un film davantage assimilable (selon les mots de Laugier lui-même) à un « geste », où une forme de création traduirait un sentiment instinctif et parfois irréfléchi de la part de son créateur. Pas d’introduction étirée qui viendrait poser des enjeux avant de rentrer dans le vif du sujet, mais une mise en action directe qui installe les bases d’un rollercoaster anxiogène. Pas de surnaturel évanescent qui viendrait agiter notre subconscient, mais un hyperréalisme sec et radical qui remue les tripes. Et surtout pas de commentaire théorique ou idéologique sur un sujet aussi couillu, si ce n’est un long travail de documentation sur la figure du martyr, effectué en amont de l’écriture avec la réalisatrice Joyce Nashawati (dont on attend le premier film Blind Sun avec impatience).

Des choix artistiques qui, d’entrée, plaçaient ce film-funambule en équilibre délicat sur un fil a priori trop mince. D’où une réception à la fois fabuleuse et terrifiante, passant de réactions houleuses en sortie d’une projection cannoise à la menace d’une interdiction aux moins de 18 ans qui aura failli lui coûter sa sortie en salles. L’éternel débat autour de la censure des films n’ayant de cesse d’être relancé en boucle pour des motifs stériles et réactionnaires (l’affaire Love en est l’exemple le plus récent), inutile de rajouter une couche là-dessus. Reste que le reproche central adressé à Martyrs, à savoir celui d’être un film « nauséabond » (souvenons-nous de Paris Match qui allait jusqu’à qualifier le film de « boucherie nazillarde »), est en soi le signe d’une époque moribonde, où le fait d’être émotionnellement bousculé par une œuvre de cinéma passe pour quelque chose de suspect. Surtout que, sur le même thème de la violence de l’homme vis-à-vis de ses semblables, un tel reproche n’aura pas frappé un film comme Salò de Pasolini, pourtant d’une sècheresse objective quasi identique. C’est sans doute parce que Pasolini inscrivait son histoire terrifiante dans un contexte historique précis (le fascisme mussolinien des années 40), là où Laugier, que l’on sait friand d’un cinéma « impur », bannit toute grille de lecture rassurante qui profiterait à un discours « pro » ou « anti ». La morale n’a pas sa place dans l’enfer sadique de Martyrs. Il vaut mieux que les esprits gênés par ce genre de parti pris soient prévenus à l’avance…

L’ASCENSION VERS LE BAS

Le scénario de Martyrs est à ce point diabolique dans sa structure comme dans sa progression qu’il suffit en tant que tel à donner une preuve de la maturité spectaculaire dont Pascal Laugier a su faire preuve ici. Le début de l’intrigue a tout pour intriguer, d’abord parce qu’il démarre plein pot et sans explication sur la fuite d’une petite fille en larmes et couverte de blessures, ensuite parce qu’il embraye sur une suite de vidéos d’archive autour de deux filles traumatisées qui vivent dans un hôpital (l’une d’elles, surnommée Lucie, est celle qui vient d’échapper à ses kidnappeurs), enfin parce qu’il fait mine d’entretenir un archétype du cinéma d’horreur avec la présence d’une créature horrible qui semble pourchasser Lucie. Image instable, grain prononcé, colorimétrie limitée, caméra à l’épaule au plus près des corps : tout le film semble déjà là, de son ambiance triste et banale jusqu’à sa mise en scène ouvertement sèche et sans compromis. Mais le mystère narratif perdure encore pour ce qui est du sujet, surtout lorsque l’on enchaîne direct sur la présentation d’une famille pour le moins quelconque qui prend son petit déjeuner, avec des discussions de sitcom bêbête et des enfants qui se chamaillent (on reconnaît Xavier Dolan dans le rôle du fils). Le lien avec le prologue n’est pas encore très clair. Et tout à coup, c’est le choc : une jeune femme sonne à la porte et, sans aucune explication, assassine tout le monde avec une sacrée sauvagerie.

L’horreur est là, saccageant sans ménagement la cellule familiale par l’apparition d’un intrus armé en état de folie meurtrière. Ce n’est pourtant que le début. A partir de là, l’évolution du récit va adopter la logique d’une narration en trois temps, cassant nos appréhensions d’origine tous les quarts d’heure, éclaircissant les actes par un drainage constant de la sève traumatique qui se cache sous ces sols apparemment nourris par la norme. Vouvoyer la surface pour mieux tutoyer la profondeur, en somme. Sauf qu’aller de l’un vers l’autre n’obéit ici à aucune autre logique que celle de la transcendance (évoquée plus haut). Plus Laugier fait mine d’entretenir le hors-champ pour mieux laisser l’horreur du contre-champ éclater sans qu’on s’y attende (on passe d’un quotidien morne et terrien à la froideur high-tech d’une chambre de torture), plus son film effectue le mouvement inverse en évoluant graduellement vers une ampleur thématique pour le coup insensée. Une contradiction qui est pour beaucoup dans l’incapacité du spectateur à intellectualiser ce qu’il voit à la première vision, trop absorbé qu’il est par la sensation de voir l’action s’écrire en temps réel. Le désir de cinéma de Laugier est dans ce paradoxe-là, faisant mine d’adhérer aux conventions pour finalement les transfigurer sans jamais essayer de les commenter. Pervers ou manipulateur, qu’importe : son intégrité de cinéaste est ici inattaquable et prévaut sur toute autre considération.

Si l’on pense souvent au film de maison hantée (l’idée d’une demeure tout à fait anodine qui semble dissimuler une vérité secrète – Saint-Ange jouait déjà ce jeu-là) ou au giallo mystificateur à la sauce Argento (cette « antichambre de l’enfer » dans laquelle descendra l’héroïne à mi-chemin fait souvent écho au second mouvement de Suspiria), ce ne sont là que des impressions subjectives, Laugier prenant bien soin de se déconnecter de toute lecture référentielle (on insiste). Tout ce qui l’intéresse ne tient que dans l’idée de casser les apparences et de faire remonter à la surface les traumatismes d’une cellule précise. Certes, cette idée avait déjà été exploitée dans Saint-Ange, mais de façon relativement cryptique : le dernier quart du film, noyé dans des limbes plus ou moins étranges, se faisait soudainement organique en confrontant Virginie Ledoyen à des orphelins difformes qui l’accompagnaient dans son accouchement. Dans Martyrs, l’organique est posé dès le départ au vu d’une mise en scène qui réfute l’exercice de style pour puristes et qui se focalise en permanence sur les corps, en souffrance comme en transcendance.

Du coup, et bien que certains esprits en manque de distanciation packaging ne manqueront pas de n’y voir qu’une débauche de sadisme injustifié, la violence insoutenable du film n’a rien de gratuit. En amont, elle fait état du désir d’un Laugier ouvertement obsédé par l’idée de gratter la croûte du genre jusqu’au saignement, histoire d’en extraire tout ce qu’il peut oser si on le pousse vers ses extrémités. En aval, elle se place au plus près de la souffrance corporelle pour laisser le public en état de choc, le placer dans un environnement où la mort peut surgir sans prévenir en même temps qu’elle transpire de chaque recoin de l’image (ici, quasiment pas un plan sans une légère amorce sur quelque chose d’ensanglanté ou de menaçant), et le préparer in fine à une révélation inattendue qu’il n’aura aucune chance de voir venir. C’est pour cette raison précise que le sentiment de révulsion quasi permanente que le film nous inflige se doit d’être apprivoisé jusqu’à son terme par ceux qui auront le cran de tenter l’expérience. Céder au réflexe de quitter la salle pour cause d’écœurement accentué revient sinon à passer à côté du film tout entier, en tout cas à louper un dernier quart d’heure qui rendra l’ensemble éminemment limpide et cohérent.

Pour mieux justifier la polémique qui aura fait de Martyrs un objet moins « acceptable » que de nombreux autres uppercuts sanglants sortis plus ou moins au même moment (citons Frontière(s) de Xavier Gens ou A l’intérieur du tandem Maury/Bustillo), on peut avancer l’hypothèse d’un second degré relégué aux oubliettes – quand bien même les deux films précités suivent un peu la même logique. A la réflexion, recevoir un film d’horreur qui délaisserait le Grand-Guignol assumé, la distanciation parodique ou la dérision mal placée est signe d’une croyance totale de son réalisateur envers le pouvoir transgressif du genre. Dans le cas du film de Pascal Laugier, le fait de bannir l’humour revient à bannir les repères sécurisants, donc à rendre plus délicat le jugement autour de l’action filmée. On répète qu’il ne sert strictement à rien de chercher un point de vue moral dans Martyrs, puisque le film nous est « balancé » tel quel, de façon brute, laissant alors à Laugier le soin exclusif de raconter son intrigue et d’en radiographier l’évolution en nous laissant désarmés face à ce que l’on voit. Le tout est donc de suivre le récit avec la crainte de le voir aller sacrément loin – ce qui ne manquera pas d’arriver. Mais l’absence de « morale » n’implique pas pour autant que Martyrs ne soit pas un film « humain », en l’occurrence le seul point de vue de mise en scène qui intéresse Laugier. Et là encore, on en revient une fois de plus au corps et à l’organique, indiscutablement les deux substantifiques moelles du film.

L’EXPERIENCE INTERDITE

En faisant un peu l’inventaire de tous les films d’horreur qui ont su se démarquer récemment par une incroyable cruauté graphique vis-à-vis des corps (qu’il s’agisse d’une tonne de slashers taylorisés ou de la mode lassante du torture-porn à la Saw), on peut clairement considérer que l’émotion – et, a fortiori, l’humanité – ne prend racine dans ces films qu’à partir du moment où l’empathie absolue envers un personnage qui souffre est corollaire de la capacité du réalisateur à nous faire partager cette souffrance. Une intention qui, loin de vouloir à tout prix justifier l’approche doloriste du cinéma d’horreur, encourage surtout la naissance d’émotions fortes – et jamais feintes – qui transcendent le côté « fête foraine du gore » auquel se limite parfois un grand nombre de shockers (en particulier ceux qui usent du second degré pour se dédouaner). Quitte à friser l’hyperbole, Martyrs est peut-être le seul film existant qui aura poussé cette logique à son paroxysme, plus encore que n’importe quelle autre œuvre de cinéma, et ce pour une raison toute bête : c’est le sujet même du film !

Il faudra attendre la toute fin du film pour que la signification étymologique du mot « martyr » soit enfin révélée : moins créature en plein processus de souffrance que témoin d’une vérité insoupçonnée, le martyr devient ici le sujet d’expérimentation d’une secte obscure (aux hommes de main lookés comme une milice néonazie) qui pratique la torture et la mortification sur des jeunes femmes, dans le but de découvrir ce qui se cache « au-delà » du concret. La cheftaine de ce groupe, intitulée sobrement « Mademoiselle » et incarnée par une Catherine Bégin blafarde, explicite tout dans une scène de discussion tétanisante : « C’est si facile de créer une victime. Vous enfermez une personne dans une pièce sombre, elle commence à souffrir. Nourrissez cette souffrance de façon méthodique, systématique et froide, et plus ça dure, plus votre sujet passe par des états multiples. Au bout d’un certain temps, son traumatisme, cette petite fissure si facile à créer, lui fait voir des choses qui n’existent pas […] Aujourd’hui, les gens n’envisagent plus de souffrir, ils se contentent d’être des victimes. Le monde est ainsi fait. Les martyrs sont très rares. Ce sont des êtres exceptionnels qui survivent à tous les maux de la Terre, qui s’abandonnent, qui se transcendent ».

Une fois ce système de pensée posé sur la table, le film active sans tarder sa plongée radicale dans les tréfonds de la noirceur humaine, s’élevant ainsi vers un nouveau stade d’horreur. Tandis que la première moitié du film enregistrait la souffrance de Lucie (Mylène Jampanoï) sous le regard de son amie Anna (Morjana Alaoui), et ce jusqu’à la disparition de l’une d’elles à mi-chemin, la seconde moitié enchaîne la jeune femme encore vivante à un terrible processus de martyrisation, orchestré par des bourreaux à visage humain (pas de boogeyman ici) dont Laugier retranscrit toute la barbarie avec une objectivité profondément perturbante. A partir de là, il n’y a plus d’espoir. Il n’y a plus de lumière. Il n’y a plus d’oxygène. Jusque-là shocker d’un sadisme rare, Martyrs bascule soudain dans un nihilisme extrême qui nous achève pour de bon. Tout devient alors froid, clinique, d’une violence sans pareil, avec des étapes juxtaposées les unes aux autres (bouffe à ingurgiter sous la force, pisse récupérée dans un seau, tabassage en règle, rasage du crâne, écartèlement, dépeçage, etc…). Face à cela, l’impossibilité à réagir se voit vite « apaisée » par une forme de mélancolie déchirante, laquelle intervient lorsque l’héroïne en arrive à accepter de se laisser aller, à s’abandonner physiquement et psychologiquement dans cette souffrance quotidienne. Dès lors, la musique de Seppuku Paradigm, qui usait jusque-là d’une succession de beats électro particulièrement violents (on en prenait toute la mesure lorsque Lucie basculait dans la folie), laisse la place au doux piano mélancolique de Goldmund. L’empathie, pourtant déjà si haute depuis les premières scènes, atteint alors un degré si stratosphérique qu’on peine à retenir nos larmes. Jusqu’à un final terrible et bouleversant qui, pour le coup, nous marque au fer rouge.

La question du corps qui s’abandonne appelle ainsi une autre lecture. Fidèle à sa connaissance absolue d’un fantastique qui naît avant tout des personnages et de leur passé refoulé, Laugier n’hésite pas à encadrer son terrible récit d’une composante symbolique – surtout décryptable au second visionnage – où le corps porte sur lui les stigmates d’une existence meurtrie. C’est là que la présence de la « créature » qui poursuit Lucie peut s’éclairer, devenant ici une double incarnation : celle d’une souffrance passée (le martyr qu’elle a subi à l’âge de dix ans) autant que celle d’une culpabilité impossible à refouler qui la pousse vers la scarification. Toujours hantée par le fait de n’avoir pas pu (voulu ?) sauver une autre martyre au moment de sa fuite, Lucie s’enferme alors dans une folie autodestructrice que la caméra de Laugier épouse avec rage et compassion, fortement aidé par une Mylène Jampanoï hallucinée qui réussit parfois à tutoyer l’Isabelle Adjani de Possession dans le registre du pétage de plomb maladif. De son côté, c’est en abandonnant une conversation téléphonique houleuse avec sa mère qu’Anna tombera dans la gueule du loup et abandonnera finalement tout espoir de survie (cet appel aurait pu la sauver). Citer ces deux exemples de fatalité n’est pas un hasard : ils ont en commun de montrer un individu qui, en refusant à un moment donné de tendre la main à l’Autre, glisse sans le savoir sur une pente inéluctable. Comme si le film se faisait malgré lui l’écho symbolique d’un retour à l’individualisme dans une société en putréfaction, où la survie prime sur tout le reste (au mieux) ou ne se définit qu’à travers le fait d’endurer les plus grandes souffrances (au pire).

Au travers d’une photographie rugueuse et d’un montage tranchant comme une lame de rasoir, Laugier réussit surtout l’impensable : capturer d’un bout à l’autre un état d’inquiétude métaphysique qui aura nourri tant d’artistes travaillées par la même question (Ferrara sur l’idée d’une « horreur sociale », Cronenberg sur la menace « intérieure », Clive Barker sur les thématiques du splatterpunk, etc…) et dont l’origine ne se révèle ici qu’a posteriori quand elle ne s’avère pas carrément reléguée au rang d’énigme. Les exemples ne manquent pas, entre ce regard intrigué de Lucie qui semble chercher un sens caché dans les plaies ensanglantées sur ses mains, et surtout ce plan éminemment kubrickien où un zoom progressif sur l’intérieur d’une pupille semble faire se rejoindre le concret et l’impalpable dans une sidérante image cosmique à la 2001 l’odyssée de l’espace. En cela, Martyrs va bien au-delà de son canevas d’horreur graphique pour s’incarner en allégorie d’une souffrance sociétale absolue qui tangue dangereusement vers la néantisation dans sa recherche de « vérité ». Le malaise ressenti devant ce film inouï n’est pas une surface, mais le signe d’une profondeur inédite. A une époque tourmentée où l’intolérance gagne du terrain, où l’extrémisme passe presque pour une « normalité » et où le désespoir pousse l’individu à encaisser péniblement les aléas du quotidien (quitte à se laisser aller), Martyrs fait figure d’électrochoc autant que de signal d’alerte. Ce film fait horriblement mal, c’est évident. Mais paradoxalement, c’est ainsi qu’il nous fait du bien.

3 Comments

  • cath44 Says

    Il y a des films comme celui là qui nous hantent, mémoire à vif et émotions profondes. Un bouleversement, un choc de sensations, allant de la frayeur à la sidération, de l’horreur à la mélancolie et à la douleur. Le mot qui me vient est « déreliction » qui dans son sens le plus exact renvoie à une épreuve de la vie mystique dans laquelle le sujet a le sentiment d’avoir perdu la grâce, d’être dédaigné pour l’éternité. Mais on parle aussi de déréliction pour évoque un sentiment de solitude et d’abandon extrême. C’est cela que m’a évoqué ce film au delà même de son aspect sanglant et viscéral.

  • cath44 Says

    Bien sûr ce film d’une grande noirceur questionne cette notion de martyr » et/ou de victime, au sens autant religieux, métaphysique , politique que psychique. Cela suscite donc beaucoup de réflexions certes autour de la violence de l’homme vis-à-vis d’autres humains allant jusqu’à la déshumanisation, mais aussi sur la manière dont le réalisateur nous fait partager dans une empathie totale, la souffrance de ses personnages jusqu’à cette scène ultime absolument bouleversante Et les interprétations sont multiples nous laissant avec grâce à une fin ouverte, sur celle qui nous convient Est on dans la folie? les effets psychiques d’un épouvantable traumatisme? Une psychose à deux?

  • cath44 Says

    Articulée à cette question, c’est celle du corps et de la peau qui m’a le plus touchée, car la « peau est une métonymie de la personne » Dans le film , pourquoi insiste -on autant sur la nécessité des traces des entailles à la surface de la peau ? . On peut bien sûr relier cela à la nécessité d’inscrire dans sa chair une marque indélébile en réponse à la culpabilité ou le sentiment d’une souillure .C’est le contenu symbolique de la trace autant de ce qui fait traumatisme que de ce qui permet de chercher à s’en défaire. Cela me fait penser à ce qu’écrit un auteur anthropologue et psychanalyste Daniel Le Breton , qui dans un ouvrage de 2003 « la peau et la trace » évoque ce phénomène assez fréquent des scarifications. Il décrit comment le recours au corps en situation de souffrance s’impose pour ne pas mourir. C’est chercher parfois à se faire mal, pour avoir moins mal sur un autre plan . L’attaque corporelle est précédée d’un sentiment de déperdition de soi, dans une sorte d’hémorragie de souffrance qui détruit les limites de soi. Et alors, le sang, la trace, l’éventuelle douleur paradoxalement viennent remettre un sentiment de réalité .C’est comme si les entailles provoquées avec un tel acharnement étaient alors le seul moyen pour ne pas mourir, pour se sentir vivant encore, pour ne pas disparaître dans l’effondrement de soi. Un moyen désespéré de restaurer les frontières du corps, de l’unité de soi, arrêter la chute dans la souffrance, en effacer le vertige.

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