Nicky Larson et le Parfum de Cupidon

REALISATION : Philippe Lacheau
PRODUCTION : Axel Films, Sony Pictures Releasing France
AVEC : Philippe Lacheau, Elodie Fontan, Tarek Boudali, Julien Arruti, Didier Bourdon, Kamel Guenfoud, Jarry, Reem Kherici, Pamela Anderson, Audrey Lamy, Chantal Ladesou, Raphaël Personnaz, Jérôme Le Banner, Gérard Jugnot, Medi Sadoun, Sophie Mousel, Jean-Paul Césari, Dorothée
SCENARIO : Philippe Lacheau, Pierre Lacheau, Julien Arruti
PHOTOGRAPHIE : Vincent Richard
MONTAGE : Nathan Delannoy, Antoine Vareille
BANDE ORIGINALE : Michael Tordjman, Maxime Desprez
ORIGINE : France
GENRE : Action, Comédie, Policier
DATE DE SORTIE : 6 février 2019
DUREE : 1h30
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Nicky Larson est un détective privé hors du commun dont l’adresse au combat et à l’arme à feu est si exceptionnelle qu’elle fait de lui un homme craint et respecté, mais aussi la personne à laquelle n’importe qui peut faire appel pour prendre en charge les problèmes qu’aucune autre ne peut résoudre. Aidé de sa partenaire Laura Marconi, il propose de multiples services plus ou moins dangereux à ses clients. Mais aussi professionnel et réputé soit-il, il possède un défaut de taille : son penchant particulièrement exacerbé pour la gent féminine, qui pose bien des soucis à Laura. Un de ses clients lui confie la mission de protéger le parfum de Cupidon, une fragrance qui permet de rendre irrésistible quiconque le porte, avant qu’une seconde d’inattention ne permette à des malfrats de s’en emparer. Nicky Larson doit alors le récupérer…

En osant une adaptation live de la série animée City Hunter, la bande à Philippe Lacheau aura suscité bien des craintes de la part des fans les plus nostalgiques. Maintenant que le film est là, il est grand temps de vérifier si ce nouveau Nicky Larson ne craint personne…

Vous connaissez le croissant ? Non, pas la viennoiserie bien chaude et bien beurrée qu’on amène le matin au bureau pour faire plaisir aux collègues, mais tout simplement cette forme curieuse qui, suivant la façon dont on la regarde, peut évoquer la joie ou la tristesse ? Cette forme, c’est en fait celle de la bouche du fan hardcore, jamais remis de ses souvenirs de jeunesse les plus animés (dans tous les sens du terme), et qui, devant l’annonce d’une adaptation live de sa madeleine de Proust, a choisi d’adopter la plus atterrée des attitudes avant de brutalement inverser le sens de la courbe. Ce fan, c’est un peu nous, à vrai dire. Et il semble capital de faire un mea culpa avant même de rentrer dans le vif du sujet. N’y allons pas par quatre chemins : on retire sur le champ toutes les conneries et tous les aprioris haineux que l’on avait pu déverser sur cette adaptation live très redoutée de Nicky Larson (alias City Hunter pour les puristes). En effet, force est de constater que le film de Philippe Lacheau a pour fonction principale de parler au cœur du fan, d’utiliser une intrigue cuisinée façon Le Petit Chef pour lui faire se remémorer les fétiches visuels et sonores qui ont laissé une trace dans son bagage pop-culturel, et ce sans cette tendance nauséabonde visant à débiter du fan-service à la pelle pour se mettre les geeks nostalgiques dans la poche – l’effet est nul sans une connaissance adéquate du matériau d’origine. Un pur film de fan, fait par des fans, et destiné aux fans ? L’anti-Dragonball Evolution sur tous les points ? Cent fois oui, mais si l’on laisse ces aspects-là de côté, le résultat final ne se limite clairement pas à cela, ne serait-ce que par la place de choix qu’il trouve dans ce registre de plus en plus saccagé de la comédie d’action française et grand public.

Petit rappel pour les néophytes. A la base, il y a donc le shônen City Hunter, écrit et dessiné par le mangaka Tsukasa Hojo, et publié en trente-cinq volumes à partir de la fin des années 80. Les puristes le savent bien : ce manga destiné à un public relativement adulte n’avait pas grand-chose à voir avec le ton délirant de la série d’animation qui aura tant marqué les esprits. Rappelons que ce cher Nicky Larson – dont le nom original est Ryô Saeba – incarnait davantage un émule de l’inspecteur Harry, hanté par la mort de son partenaire, et dont le rapport difficile avec les femmes était souvent propice à une crudité digressive assez orientée. Soit tout ce qui fut plus ou moins édulcoré au sein de son adaptation animée, certes très respectueuse en tant que telle, mais qui construisait une liberté de ton en décalage, surtout en ce qui concerne l’obsession sexuelle du personnage – le but était de ne pas se montrer trop suggestif. Cette version animée n’est pourtant pas celle qui fit les beaux jours du Club Dorothée dans les années 90 : rebaptisée Nicky Larson et transformée en délire humoristique total par une censure qui voulait le miel sans les abeilles (pas de visite au love hotel ou de sang qui coule à l’écran, sinon ça va piquer !), tout devenait prétexte à une lourdeur carabinée – mais très contagieuse ! – et à des effets comiques si improbables que leur seule outrance suffisait à générer le rire (il suffisait de voir, dès le tout premier épisode, comment Nicky restait zen durant plusieurs minutes avec une main gauche trouée par une balle de revolver !). Et tout ceci aura cumulé par la sortie de deux adaptations live en provenance de Hong Kong, dont seule celle que l’opportuniste Wong Jing tourna en 1992 avec un Jackie Chan en roue libre aura su marquer un tant soit peu les esprits.

Histoire d’honorer un matériau aussi sensible avec révérence et inventivité, la philo selon Philippe aura tout simplement consisté à trouver le bon réglage, le bon équilibre, ici à des années-lumière de nos récentes adaptations de BD hexagonales dont la pire tare fut d’avoir placé le curseur au mauvais endroit, aboutissant de ce fait à une purée vomitive et irrespectueuse – on imagine que Roba et Franquin font encore des saltos arrière dans leur tombe. Que le scénario lui-même ait été validé et encensé par Tsukasa Hojo apparaît comme une évidence : l’affolante narration à tiroirs conçue par la Bande à Fifi invite à un voyage barré et réactualisé dans l’âme même du personnage de Nicky Larson. La mission de ce dernier n’invite pas à une énième tentative de jouer les héros sauveurs du monde, mais se concentre sur la recherche d’une mystérieuse fragrance dérobée, appelée le « parfum de Cupidon », dont les vertus aphrodisiaques rendent irrésistibles quiconque le porte. Excellente idée qui offre non seulement une quantité astronomique de quiproquos autour de l’obsession sexuelle de Nicky (et ici, on les traite tous !), mais invite également toute la smala qui l’entoure à se décoincer elle aussi l’élastique. L’épreuve infligée au personnage a ainsi bien plus à voir avec la relecture décalée d’une mission de James Bond, dans laquelle un obsédé sexuel tenterait moins de sauver qui que ce soit que de résister à une libido qu’il ne contrôle pas. Le danger dans l’action, certes, mais finalement bien plus dans l’action de celui qui la pratique.

Ce choix intelligent permet déjà de mettre en adéquation le délire de la série animée avec la sensibilité de Philippe Lacheau pour un humour très orienté « cour d’école primaire ». En effet, comme l’avaient démontré ses récents Babysitting et Alibi.com (mais avec une finesse au plus bas niveau), tout se résume chez lui à des concepts de comédie potache, voire vaudevillesque, où l’épuisement du rythme et de la situation par le gag en cascade – jusqu’ici navrant trois fois sur quatre – tient lieu d’argument narratif à part entière. Le tempo comique était bel et bien là, mais la mécanique, déjà grippée par une absence de contrepoint qui la reléguait au rang d’un futile exercice de style, allait jusqu’à susciter la gêne par une orientation comique ultra-beauf qui se limitait à flatter les instincts les plus vulgaires. Les mauvaises langues diront que Lacheau aurait vu dans Nicky Larson une sorte de double rêvé de sa propre sensibilité de comique beauf, et c’est pourtant là que le film nous la met encore à l’envers. En effet, par le choix d’un cadre, d’un univers, d’une intrigue et même d’une mise en scène qui mettent un point d’honneur à fuir tout souci de réalisme, Lacheau se coule dans l’univers du manga comme un poisson dans l’eau, assimile à 100% la dimension d’un médium japonais qui a souvent fait son beurre sur un art de la transgression infantile, et utilise ses ressorts comiques les plus gamins et les moins subtils – dont un usage répété du quiproquo gay qu’une telle intrigue rendait inévitable – comme enjeux rythmiques du récit et non pas comme point de vue à défendre, ce qui fait toute la différence.

Certes, l’enfilade non-stop de péripéties burlesques se mange parfois le mur par manque de tact ou de finesse, comme en témoignent une sous-intrigue autour de la nymphomanie de Chantal Ladesou et une ultime punition infligée au vilain de l’intrigue qui gâche la fin du festin (pourquoi utiliser soudain l’homosexualité comme repoussoir total après avoir ri avec elle pendant une heure et demie ?). Mais à part ça, Lacheau tient haut la main son alliage d’hilarité joyeuse et de poésie déglinguée, allant même jusqu’à exploiter les fétiches les plus connus du manga (dont les corbeaux et les coups de marteau 100T sur la tête) pour trouer le récit via des parenthèses stylisées en accord avec la logique de l’univers. Et en matière de stylisation, c’est peu dire que le résultat nous scie la rétine, tant la maîtrise visuelle du cinéaste crée la rupture avec tout ce qu’il avait pu proposer jusqu’ici. Plus question pour lui de filmer les pitreries de ses personnages dans un cadre informe de found footage ou de vaudeville pécassien : ici, tout a été pensé en échelles et en valeurs de plan, traduites par un découpage qui prend son temps et qui ne surdécoupe pas à foison. L’esthétique flashy du film fait péter mille couleurs dans chaque scène, comme pour asseoir là encore sa révérence au manga, et donne ainsi à l’expression « personnage haut en couleur » une signification cristalline. Quant à l’univers en lui-même, l’astuce aura consisté à éviter de franciser l’univers du manga ou de singer l’exportation grossière : si une escale à Monaco constitue le seul repère géographique concret, Lacheau y dessine un monde intemporel, indéfini, coincé quelque part entre le quartier de La Défense de la fin des années 90 et l’ultra-modernité de l’architecture tokyoïte – les points de convergence sont légion entre ces deux pôles. Sur la direction artistique, nos yeux et nos oreilles dégustent donc ici un quasi sans-faute.

Tout dans Nicky Larson est affaire de générosité. On peut même dire que les qualités précitées du film doivent tout à cet état d’esprit. L’aisance folle avec laquelle Philippe Lacheau fait passer chaque scène pour une fulgurance le prouve bien, équilibrant ainsi ce rapport très sensible entre parodie et premier degré. Entre des mouvements de caméra matrixiens qui dézinguent toute notion de pesanteur, une délirante baston en vue subjective digne des meilleurs moments d’Hardcore Henry, et les mille et une façons de pousser une situation comique vers le WTF le plus total (notons une course-poursuite infernale entre trois voitures et… un débile menotté au lit de Pamela Anderson !), il y a de quoi picorer. Mais rien ne sera plus fort pour les fans que d’admirer la révérence du cinéaste envers cet univers qui l’a tant marqué. Rien ne manque au banquet : les reprises de chansons cultes, le décès inaugural du partenaire Tony Marconi, la relation amour/haine entre Nicky et Laura (parfaite Elodie Fontan), les seconds couteaux au mimétisme criant de vérité (mention spéciale à Kamel Guenfoud, clone vivant de Mammouth !), et même le choix rigolo d’introduire Nicky par la révélation de sa collection de revues cochonnes (Tortue Géniale a de la concurrence…) et un reluquage de sportives en petite tenue via la lunette de son fusil (ce voyeurisme formait déjà le tout premier plan du tout premier épisode de la série animée). Sans oublier un magnifique hommage rendu à l’émission française qui aura pesé lourd dans la popularité hexagonale du manga : tout le monde a ici droit à son caméo ou à son clin d’œil, qu’il s’agisse de Dorothée, de Jean-Paul Césari, d’Hélène Rollès, des Musclés ou des Chevaliers du Zodiaque. Que vous soyez fan ou profane, il n’y a donc ici aucune raison de s’isoler dans ses aprioris, ni même de redouter le sacrilège geek ou la gauloiserie lourde. Au vu d’une telle habileté à éviter qu’un pilier des enfances égayées ne se transforme en collège des cœurs brisés, pas de doute, ce Nicky Larson ne craint personne. Et pas de pitié pour les croissants.

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