REALISATION : Zach Cregger

PRODUCTION : BoulderLight Pictures, Dare Films, Hammerstone Studios, Almost Never Films Inc, Regency Enterprises, Vertigo Entertainment

AVEC : Georgina Campbell, Bill Skarsgard, Justin Long, Matthew Patrick Davis, Richard Brake

SCENARIO : Zach Cregger

PHOTOGRAPHIE : Zach Kuperstein

MONTAGE : Joe Murphy

BANDE ORIGINALE : Anna Drubich

ORIGINE : Etats-Unis, Bulgarie

TITRE ORIGINAL : Barbarian

GENRE : horreur, thriller

DATE DE SORTIE : 26 octobre 2022

DUREE : 1H42

BANDE-ANNONCE

Synopsis : Se rendant à Détroit pour un entretien d’embauche, Tess se retrouve à louer un Airbnb le temps de son séjour. Mais lorsqu’elle arrive tard dans la nuit, elle découvre que la demeure est déjà occupée et qu’un homme étrange du nom de Keith y séjourne déjà. Malgré la gêne, elle décide résignée d’y passer la nuit, les hôtels des environs étant complets. Mais réveillée dans son sommeil par des sons mystérieux, Tess va s’embarquer malgré elle dans une série de découvertes terrifiantes.

Film d’horreur à la distribution contrariée, Barbare marque l’émergence d’une des voix les plus passionnantes du cinéma américain actuel. Zach Cregger signe un subjuguant film d’horreur bousculant les acquis du spectateur sans jouer sur la roublardise ou l’intellectualisation.

La distribution de Barbare peut sembler bien ironique : sorti il y a juste trois ans, le film de Zach Cregger représente tout ce qui ne va pas dans les actuels systèmes de distribution. Initialement, il semblait pourtant avoir un bel avenir devant lui. Aux Etats-Unis, il rapporte pratiquement dix fois sa mise lors de sa diffusion au cinéma. C’est un succès qui dérape moins de deux mois après. Plutôt que de profiter de ce qui est clairement un engouement en salles, le film se retrouve disponible au téléchargement en ligne et directement sur Disney+ à l’international. En France et ailleurs, Barbare se présente comme une exclusivité de la plateforme de streaming ; cela implique une absence d’édition en support physique, DVD ou Blu-ray. Certes, il s’agit d’une règle flexible mais de manière générale, elle n’est transgressée que pour les produits franchisés (Prey lié à l’univers Predator) ou tout du moins labellisés (les productions d’animation Pixar/Disney sorties sur la plateforme lors de la pandémie du covid). Rien d’applicable en somme dans le cas d’un film original tel Barbare. En soi, tout aurait pu s’arrêter là. Appartenant à Disney via la 20th Century Studios, le long-métrage constitue un produit d’appel pour leur service de streaming et demeurera son seul moyen d’accès ad vitam. C’est une logique à la Netflix contestable tant elle se rapproche d’une forme de chantage mais bon, c’est la loi du marché. ! Sauf que les voies du seigneur-dollar sont impénétrables…

Un an plus tard, Disney+ annonce le retrait de Barbare du catalogue en même temps que d’autres productions originales pour la plateforme (la série Willow par exemple). La raison est uniquement économique : arrêter le visionnage de certaines productions et le versement de royalties qu’il engendre. On est dans la pure réflexion de marchand de tapis : les films sont vus non comme des objets culturels mais des actifs. Du content, mot à la mode signifiant que les œuvres ne sont rien de plus qu’un produit de remplissage. Ce qu’ils sont, ce qu’ils représentent, ce qu’ils suscitent… cela n’a aucune importance. Ils ne sont pas là que pour occuper l’espace avant d’être échangés par un autre, leur devenir apparaît évidemment insignifiant. Barbare disparaît ainsi totalement des radars pendant un temps. Le long-métrage n’est désormais disponible qu’à l’achat ou location numérique, mis à part de courtes périodes de diffusions sur des services de streaming concurrents, périodes aussi imprévisibles qu’éphémères.

On peut dire que l’accès demeure mais cela reste très limité, disons même trop limité. Si internet et le numérique ont été perçus un temps comme une façon d’assurer la pérennité d’un patrimoine artistique, l’illusion n’a plus cours ! La fermeture de services en ligne entraînant la suppression des achats ou les fichiers devenant illisibles sont une réalité. Si le support physique reste périssable, le numérique n’est pas plus à l’abri des affres du temps. C’est donc bien en multipliant les moyens de diffusion et non en les concentrant qu’une véritable préservation des œuvres deviendrait possible. Faute de quoi, il risque de se multiplier des cas comme celui de Barbare. Des films récents et acclamés se retrouveront noyés dans les flux de données. Au long terme, ils n’intéresseront guère plus que quelques dénicheurs ; et leur voix ne portera pas bien loin puisque les réseaux sociaux enterrent vite ce qui échappe à l’actualité. Ces œuvres ne disposeront plus que d’une moitié de vie dans les sous-sols sombres de l’économie. Finalement, Barbare va échapper de peu à ce destin puisqu’une édition physique chez Criterion a été finalement annoncé pour 2026. Cependant, tout ceci ne nous rapprocherait-il pas de ce dont Zach Cregger parle dans son film ?

Si cet exposé est alarmiste, on peut aussi voir le verre à moitié-plein : il y a de quoi se réjouir qu’une œuvre comme Barbare existe purement et simplement. Zach Cregger aura écumé les studios avec son pitch et essuyé quantité de refus. Des boites comme A24 ou Neon, pourtant amatrices de ce genre de projet, passeront la main. On touche probablement là à une des qualités primordiales de Barbare. Le long-métrage ne rendre jamais exactement dans des petites cases. Le film n’appartient pas tout à fait à cette fameuse elevated horror, label apposé régulièrement aux productions A24. Le terme est souvent contesté et assez difficilement définissable. Vulgairement, on pourrait parler d’un certain type de film promouvant l’intellectualisation des codes horrifiques et affichant une langueur faisant ressortir le sérieux d’une telle démarche. Rien de critiquable en soi, même si trop souvent le résultat n’a pas plus à dire que des œuvres sorties les décennies précédentes et qui le réussissaient très bien sans revendiquer leur suffisance. Pour autant, Barbare n’est pas non plus un film d’exploitation pur jus. Il n’a rien d’un produit Blumhouse, divertissement promouvant les sensations fortes sur un vague concept horrifique à peine effleuré. Barbare est un représentant rare de série B exigeante mais refusant de prendre des grands airs.

La scène d’ouverture est exemplaire pour nous renseigner sur la nature du projet. Tout commence avec un plan simple sur une maison par une nuit pluvieuse. Une voiture arrive. Elle est conduite par une jeune femme. Celle-ci consulte sur son téléphone les instructions pour prendre possession de sa location. En même temps, elle reçoit des appels intempestifs d’un dénommé Marcus, appels qu’elle rejette mécaniquement. En deux minutes, le long-métrage a répondu à plusieurs questions élémentaires sans une ligne de dialogue. Les questions du « où, quand et pourquoi » sont adressées. On peut même ajouter le « qui ». La manière très machinale dont le personnage refuse les appels laisse supposer qu’ils arrivent régulièrement et proviennent probablement d’un ex collant. Il se dessine donc le profil d’une célibataire sortant d’une relation compliquée. Tout ceci est d’une efficacité totale. Le film embraye alors sans plus de préambule sur l’élément perturbateur du récit : deux personnes ont réservé une location au même moment.

Le concept de Barbare a débuté comme un exercice d’écriture. Il consistait en une discussion où une femme ignorait tous les red flags s’accumulant au cours des échanges. Le premier acte se structure ainsi autour d’une situation gênante où on se demande moins si elle va déraper que quand elle va déraper. En tant que spectateur, on se doute bien que l’étrangeté de cette double réservation va nous amener à quelque chose. En conséquence, on est profondément suspicieux vis-à-vis du personnage occupant les lieux. Zach Cregger entretient sciemment ce sentiment en choisissant Bill Skarskarg pour le rôle. Son physique atypique à la Willem Dafoe a souvent été mis à contribution pour des personnages détestables que ce soit le clown-tueur de Ça ou l’arrogant dirigeant d’une organisation criminelle de John Wick 4. Ce passif fait que plus le personnage se veut aimable, plus on s’imagine un double jeu. Sa compréhension et son attention à vouloir mettre à l’aise son interlocutrice ressemble à une attitude forcée. On peut y voir une manipulation d’un homme calculant son comportement pour paraître le plus irréprochable possible. On guette la moindre tournure de phrase douteuse ou signe d’arrière-pensée. Et bien sûr, on s’agace donc d’un personnage féminin qui en fait allégrement abstraction et accepte ses propositions d’apparence si raisonnable. Par notre position de spectateur, nous disposons d’un recul sur les événement que le personnage n’a pas. Il lui faudra du temps pour cela. Le lendemain matin, l’héroïne sort de la maison. Elle se rend alors compte que celle-ci est le seul bâtiment entretenu d’une banlieue en ruine. Imperceptible dans l’obscurité de la nuit, la bizarrerie devient évidente à la lumière du jour.

Il convient de rappeler un fait évident : notre recul sur la situation nous est offert par ce que Cregger choisit de nous montrer. Revenons sur le tout début du film. L’image de la maison était soutenue par un lourd accompagnement sonore soulignant la dimension horrifique du long-métrage. Toutefois, cette grossière utilisation du son trouve son sens lorsque la voiture de l’héroïne entre dans le champ. La caméra s’approche, pénètre dans le véhicule et là l’inquiétant son s’interrompt. Notre héroïne est belle et bien sourde aux signes de danger l’entourant. Si nous nous ne le sommes pas, c’est parce que Cregger nous l’a permis. Son utilisation d’un son extradiégétique nous a informé du genre auquel appartient l’histoire. Forcément, s’il nous a octroyé cet avantage, c’est pour mieux le retourner contre nous ensuite. Il amorce le retour de bâton de façon presque imperceptible lorsque l’héroïne découvre la cave et se rend compte de ce qu’elle renferme. A ce stade, nous sommes enclins à abandonner l’argument du red flag. Tout inviterait à ne pas s’enfoncer dans un territoire ouvertement malsain et duquel va assurément surgir un danger immédiat. Mais nous sommes pris de curiosité. Nous voulons savoir quel secret se cache au bout du tunnel. Si le personnage doit pour cela renoncer à agir rationnellement et passer outre d’évidents signes de danger, alors soit. Et à partir de là, c’est nous spectateur qui devenons aveugle aux red flags.

Zach Cregger nous introduit ainsi sans préambule le personnage d’AJ. L’acteur voit sa vie de rêve volée en éclat à la suite d’une accusation d’harcèlement sexuel. Si on sait généralement à quoi s’en tenir dans ce type d’affaires, l’absence de contexte nous pousse à éprouver de l’empathie pour AJ. On ne sait rien de lui. Nous voyons juste un individu auquel tout le monde tourne le dos et se retrouvant en difficulté financière. Il se défend en permanence de ce qu’on lui reproche et on a instinctivement tendance à se ranger de son côté face à l’expression de sa détresse. Par une très légère astuce narrative, Cregger nous renvoie à la face cette facilité à ignorer les red flags. Car il faut se rendre à l’évidence : non AJ n’est pas quelqu’un de bien. Il n’est absolument pas innocent à tous les malheurs s’abattant sur lui. Tout le long du film, Cregger place des indicateurs que l’on aura tendance à minimiser. Même lorsqu’il avoue à une connaissance que l’accusation d’harcèlement sexuel est loin d’être infondée, on a envie de croire qu’il n’a pas forcément un mauvais fond. On veut espérer qu’il sache réparer ses fautes et s’améliorer. Il n’en sera rien. Face à ce protagoniste, nous n’irons que de désillusions en désillusions jusqu’aux dernières minutes du long-métrage. Quoiqu’on attende de lui, AJ est irrécupérable. Il ne fait que mentir à tout le monde et surtout à lui-même. A l’instar du cas de Bill Skarsgard, Cregger jouera sur une belle idée de casting avec Justin Long. A travers des films comme Tusk ou House of Darkness, l’acteur s’est spécialisé un temps dans les rôles de connard payant pour leurs erreurs. Sauf que son charme naturel nous amène à ne pas le ranger dans cette catégorie.

Cette horreur sous nos yeux que nous refusons de voir est le cœur de Barbare. Zach Cregger utilise ainsi la mécanique surprenante de son film pour faire le portrait d’un cauchemar économique dans toute sa monstruosité. Car c’est bien l’économie qui est au centre de l’abomination du récit. Le modèle Airbnb est si automatisé qu’il permet d’accueillir sans sourciller l’ignoble en son sein. Tout fonctionne avec un minimum d’intervention humaine et les interactions directes sont quant à elles inexistantes. AJ est propriétaire de la maison mais il apparaît clair qu’il n’y a jamais mis les pieds. Comment celle-ci est venue en sa possession ? Il l’a probablement acquise dans un projet d’investissement immobilier quelconque. C’est une manière pour lui de s’assurer une rentrée d’argent régulière, une poire pour la soif en cas de coup dur (ce qui arrive donc ici). La maison n’est qu’un bien financier pour lui. On le voit lorsqu’il découvre la cave, se mettant d’office à réfléchir comment en exploiter le potentiel pécunier. Il en va de même pour Airbnb gérant à distance la maison. Il est indiqué que seules les femmes de ménage viennent nettoyer la maison avant l’arrivée d’un nouveau locataire et non après son départ. Pourquoi remettre en état un bien qui ne sera peut-être pas exploité ensuite ? Une pratique qui laisse le temps aux manigances de la maison de se mettre en place.

Le flashback sur les années 80 ne fait d’ailleurs que lier l’horreur au contexte économique. On y découvre une banlieue luxuriante et pleine de vie. Toutefois, une discussion entre voisins dévoile un envers du décor moins rose. Les effets de la politique économique de Ronald Reagan commencent à se faire sentir. Les banlieusards vont devoir se séparer de leur bien immobilier qui est pourtant un symbole typique d’une Amérique heureuse et épanouie. Le ver était déjà dans le fruit, on peut dire. Cregger le souligne par ses choix de photographique, rendant difforme et inconfortable l’environnement idyllique. Il enfonce le grotesque dans la dernière partie du flashback à l’intérieur d’un magasin de puériculture. Le personnage que nous suivons depuis le début de la séquence y achète du matériel pour bébé avec l’aide d’une vendeuse tout sourire. Qu’un homme si laconique et sans compagne achète de tels articles devrait éveiller des soupçons. Mais non, seule l’offre et la demande compte. Tant que le client paye, pourquoi s’inquiéter ?

Il en est de même pour nous. On ne questionne guère cette économie dans laquelle on vit du moment qu’on en tire des bénéfices. Des gens peuvent nous pointer du doigt ses conséquences néfastes, il est aisé de préférer le confort et de détourner le regard. On en revient à ce refus de reconnaître l’évidence du red flag. Pour que l’aveuglement prenne fin, il faut que la machine en demande toujours plus. Elle doit atteindre le point de rupture et dégobiller toute la pourriture au fond de son estomac. Car c’est bien cette logique de doubler les profits qui dévoile l’horreur de Barbare, ce « bug » qui a vendu à deux personnes la même location. Zach Cregger véhicule ainsi sa portée contestataire à travers les surprises et revirements de son récit au lieu de sa verbalisation. Il fait preuve d’une malice qui le place sans mal parmi les valeurs sûres du cinéma d’horreur actuel.


Matthieu Ruard

Marqué par la découverte des Dents De La Mer à cinq ans, je suis depuis resté en émerveillement devant la capacité du 7e art de faire croire à l’incroyable. Qu’importe le genre et la manière tant que l’émotion répond présent… mais s'il y a des scènes d’action avec plein de trucs qui pètent, c’est quand même mieux.
Vous me trouverez aussi sur Twitter.

Author posts
Related Posts
Courte-Focale.fr