Les Tortues Ninja – L’intégrale

Parler de madeleine de Proust à propos de ce générique et de cette chanson serait un euphémisme, et ce n’est rien de le dire. Preuve en est que votre serviteur, aujourd’hui un adulte normalement constitué (enfin, j’imagine…) et désormais plus très loin de la trentaine, a toujours l’impression de retrouver ses six printemps en rematant de temps en temps cette petite vidéo. Il est des séries animées d’enfance qui dépassent le statut de plaisir coupable pour devenir un véritable phénomène geek, avant tout relié aux personnages iconiques qui en sont les têtes de proue, et les Tortues Ninja en font clairement partie.

Bon, pour les trois du fond qui ne sauraient même pas de quoi nous sommes en train de parler, une grosse piqûre de rappel s’impose. Pour résumer, il y est question de quatre tortues transformées en créatures anthropomorphes après avoir été exposées à un liquide mutagène, qui sont donc entraînées à l’art du ninjutsu par un rat mutant lui aussi expert aux arts martiaux (Splinter) et affublées par ce dernier des prénoms de quatre peintres de la Renaissance. On les verra donc squatter les égouts de New York pour tuer le temps tout en s’empiffrant de pizzas, mais surtout affronter les dangers qui menacent la ville, en particulier le redoutable Shredder et sa bande de créatures mutantes supra-débiles (le phacochère Bebop, le rhinocéros Rocksteady, l’extraterrestre Krang, etc…) qui élaborent les plans les plus maléfiques dans un QG en forme de grosse boule blanche avec un œil nommée le Technodrome. Un univers totalement fou, surtout prétexte à une suite de bastons aussi rigolotes que les dialogues, de références culturelles en veux-tu en voilà, de confrontations marrantes avec les règles du monde urbain (le seul lien entre celui-ci et les tortues étant la très jolie journaliste April O’Neil) et de cris de guerre lancés à tout bout de champ (le fameux « Cowabunga ! »). Aaaah, toute une époque…

Pourtant, peu de temps avant de devenir un dessin animé culte et de se décliner en plusieurs longs-métrages de cinéma, Les Tortues Ninja était un simple comic book sorti au milieu des années 80, né de l’imagination de Kevin Eastman et Peter Laird, et conçu avant tout comme un pastiche des comics de l’époque (du genre Daredevil ou Elektra). L’inspiration de certains auteurs comme Frank Miller ou Jack Kirby se ressentait d’ailleurs dans cette œuvre destinée au public adolescent en raison de sa violence et de son humour. Toutefois, l’unique tome créé par la paire Eastman/Laird aura rencontré un succès si fulgurant que les auteurs se seront empressés d’élargir leur univers au travers d’un comics en plusieurs épisodes, lequel verra d’ailleurs sa violence s’effacer au profit d’un registre plus familial (le triomphe de la célèbre série animée de 1987, baptisée Les chevaliers d’écaille, en est une raison évidente). Dès cet instant, le phénomène est lancé : les produits dérivés vont se multiplier, des jouets jusqu’aux vêtements en passant par les jeux vidéo (dont le plus connu, sorti sur NES et d’une difficulté proprement légendaire, reste encore aujourd’hui le pire cauchemar du Joueur du Grenier). Et comme « phénomène générationnel » a pour corollaire « grosse machine à brouzoufs pour Hollywood », le 7ème Art a eu aussi son mot à dire à partir de l’année 1990. A l’occasion de la sortie d’une nouvelle version supervisée par ce grand taré de Michael Bay, un retour aux sources va être servi chaud, en cinq parts de pizza minutieusement cuisinées…

PIZZA ROYALE

C’est à la firme chinoise Golden Harvest, dirigée par Raymond Chow et ayant découvert de nombreux prodiges du cinéma hongkongais (citons Bruce Lee ou Jackie Chan), que l’on doit la première adaptation cinématographique du comic book. Plus surprenant encore, c’est même à Anthony Minghella (réalisateur du Patient Anglais, ça ne s’invente pas !) que l’on doit le choix du réalisateur Steve Barron pour piloter ce projet risqué : les deux hommes avaient en effet déjà travaillé ensemble sur une série télévisée anglaise intitulée The Storyteller, déjà en collaboration avec le légendaire Jim Henson, alias le créateur des Muppets et véritable dieu vivant de l’animatronique. Ce dernier est d’ailleurs sollicité au départ pour réaliser le film, mais reste sur la défensive face à la violence du comic book d’origine. A l’époque réputé pour le caractère hybride de ses clips (dont celui de Billie Jean pour Michael Jackson) et déjà réalisateur de l’inénarrable Electric Dreams, Barron saute donc sur l’occasion de façon un peu inconsciente : « Je ne savais pas très bien à quoi allait ressembler le film, mais je savais que ce serait quelque chose d’inédit, de bizarre ».

Le scénario, coécrit par Bobby Herbeck et Todd Langen, ne présente que très peu de surprises en ce qui concerne les quatre héros. La structure du premier tome du comic book est ici respectée à la lettre, avec juste un contexte à la Oliver Twist en guise d’arrière-plan : en effet, en plus de diriger le fameux Clan des Foot (référence parodique au clan « The Hand » présent dans Daredevil), Shredder enrôle dans son armée des adolescents en mal de vivre qui commettent une large série de vols à New York. De son côté, Jim Henson se charge de créer les costumes des tortues et de gérer les animatroniques dans une poignée de flashbacks tournés en Super-8 (cela explique l’aspect bricolé de ces scènes). Côté casting, les quatre acteurs choisis pour incarner les tortues sont aussi mis à contribution pour jouer un autre rôle sans costumes : par exemple, l’acteur qui joue Michelangelo joue aussi le livreur de pizza au début du film. Quant à l’équipe des trois monteurs présents au générique, elle intègre ni plus ni moins que Sally Menke, monteuse attitrée de tous les films de Quentin Tarantino et qui, anecdote qui déchire, aurait été embauchée sur Reservoir Dogs en raison de son travail sur Les Tortues Ninja. Selon les propres dires de Barron lui-même, l’argument de Tarantino aurait été « C’est Sally qui a permis à Donatello de se battre ! ».

Redécouvrir Les Tortues Ninja aujourd’hui procure une sorte de double effet Kiss Cool. D’abord, il est impossible de ne pas voir une certaine mollesse dans la mise en scène de Steve Barron : si ce dernier fait preuve d’un solide sens du découpage, compose ses cadres avec soin et réussit à mettre en valeur chacune de ses « créatures » à l’écran (voir l’excellente première apparition de Shredder, très iconique dans la mise en valeur de son casque et de sa posture menaçante), il se révèle en revanche peu apte à installer une vraie rythmique dès qu’il s’agit pour nos quatre héros de se battre, la faute à des bastons assez molles qui suscitent le sourire à défaut d’une vraie poussée d’adrénaline. L’une d’elles, qui montre Donatello bastonner à la chaîne des méchants à coups de bô en faisant du skateboard dans les égouts, semble même filmée comme un numéro du cirque Bouglione.

Le film se rattrape davantage sur la mise en valeur d’un univers au carrefour de diverses influences, du cinéma asiatique (le duel à la japonaise entre Splinter et Shredder, la méditation commune au coin du feu) au polar urbain des 80’s (un New York nocturne aux rues sales et trempées qui regorgent de gangs violents), le tout épicé de nombreux signes culturels de l’époque (skateboard, art du graffiti, salles de jeux d’arcade, musique hip-hop…). Et n’oublions pas le doublage français d’époque, véritable trésor à dialogues tordants (celui sur Annie Pujol vaut son pesant de cacahuètes) et enfin rétabli sur le très bon Blu-Ray sorti récemment chez Metropolitan (la précédente édition DVD n’incluait que l’horrible doublage canadien en guise de VF).

Reste un scénario extrêmement réussi, qui trouve sans cesse le ton juste pour rendre cette histoire un tant soit peu touchante. En mixant l’histoire des quatre héros à celle d’une nation où des enfants en perte de repère cherchent leur voie, la bonne idée de Barron est de filmer les Tortues Ninja comme des adolescents, héros d’un vrai récit d’apprentissage sur l’entraide et l’appréhension du monde adulte. Par opposition, le personnage de Casey Jones (joué par un Elias Koteas encore au début de sa carrière), pseudo-justicier affublé d’une crosse et d’un masque de hockey, n’est pas sans rappeler cette tête brûlée de Kick-Ass, adulte apparent mais encore gamin dans sa tête. Par ailleurs, on se surprendra aussi à sourire avec nostalgie en voyant Michelangelo se lancer dans une (mauvaise) imitation de Rocky Balboa face à la belle April O’Neil (Judith Hoag), ou encore Raphaël sortir un peu désorienté d’une projection de Critters au cinéma. De vrais clins d’œil qui nous renvoient sans cesse à notre condition de gamin dopé à la cinéphilie. Et comme dans tout film enfantin digne de ce nom, la résignation à grandir s’efface devant la joie à évoluer selon son propre principe, qu’il s’agisse d’emballer une fille ou de réintégrer un groupe tout en restant soi-même autonome. Avant qu’un tonitruant « Cowabunga ! » lâché en fin de pellicule ne vienne sonner comme le début de nouvelles aventures à venir.

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