Unfriended

REALISATION : Levan Gabriadze
PRODUCTION : Bazelevs Productions, Blumhouse Productions
AVEC : Shelley Hennig, Moses Jacob Storm, Renee Olstead, Will Peltz, Jacob Wysocki, Courtney Halverson, Heather Sossaman
SCENARIO : Nelson Greaves
PHOTOGRAPHIE : Adam Sidman
MONTAGE : Parker Laramie, Andrew Wesman
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Horreur, Thriller
DATE DE SORTIE : 24 juin 2015
DUREE : 1h23
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Une jeune lycéenne nommée Laura Barns se suicide après qu’une vidéo compromettante sur elle ait été publiée sur Internet. Un an plus tard, jour pour jour, six de ses anciens amis se retrouvent sur Skype pour discuter. Mais une septième personne se connecte alors à la conversation et se montre très vite menaçante. Cet intrus, qui n’est autre que Laura Barns, leur lance alors un ultimatum : le premier qui quitte la conversation sera tué. Peu à peu, un jeu terrible va se mettre en place, où les secrets les plus inavouables de la bande vont refaire surface…

Celui-là, on ne l’avait pas vu venir. On peut même affirmer qu’au beau milieu d’une année 2015 pourtant riche en propositions de cinéma novatrices et originales, Unfriended aura fait figure d’anomalie rassurante, allant même jusqu’à contraindre les plus réticents au concept du found-footage – et nous en faisions partie – à réviser quelque peu leur jugement hâtif sur un genre soi-disant aussi pauvre. En même temps, ce n’est pas faute d’avoir envie d’être curieux surtout quand on s’est déjà farci le dernier épisode de Paranormal Activity, le come-back foireux de M. Night Shyamalan (The Visit) ou n’importe quelle daube tournée avec une caméra marteau-piqueur pour un budget qui tiendrait dans la poche de votre pantalon. Parce qu’au fond, le problème reste le même : au-delà d’un prétexte fallacieux des studios pour se remplir les poches avec presque rien, le found-footage a pour lui la maladresse de substituer son principe d’immersion en temps réel à toute autre velléité de découpage et de narration, quand ce n’est pas carrément le moyen le plus grossier pour révéler chez un réalisateur débutant de terrifiantes lacunes en mise en scène. A titre d’exemple, faire des effets de champ/contre-champ avec ce genre de filmage reste la pire des gaffes – revoyez Cloverfield. Quelques pépites comme [REC] ou Chronicle ont tout de même su exploiter ce high-concept avec une vraie virtuosité, mais les réussites se sont toujours comptées sur les doigts d’une main.

Dans le cas d’Unfriended, tout semblait réuni pour aboutir au best-of le plus indigeste du genre : un concept de « film-ordinateur » déjà exploité auparavant en bien (Open Windows de Nacho Vigalondo) ou en mal (Chatroom de Hideo Nakata), un cadre circonscrit à une conversation unique sur Skype, une narration se limitant à voir une fléchette de souris cliquer sur des écrans et surfer sur des réseaux sociaux, et des effets de flippe plus ou moins limités à des jump-scares. Sans oublier l’indispensable panel d’adolescents stéréotypés, à peine digne d’un casting pour slasher weinsteinisé : la jolie brune au physique de reine de bal, son petit ami looké comme Mickaël Vendetta, le rival qui semble sorti d’une pub pour Biactol, la pisseuse blonde avec un ego pas possible, le puceau obèse qui enfile les sucreries autant que les sarcasmes, on en passe et des meilleurs. Quant au pitch, rien de plus qu’un apparent ersatz de Souviens-toi l’été dernier à placer dans notre visée de sniper : une conversation sur Skype entre six adolescents vire au cauchemar lorsqu’une septième personne s’infiltre dans la conversation et la manipule à son avantage en les forçant à admettre leur implication réelle dans le suicide d’une adolescente un an auparavant.

Mais voilà, du film racoleur et opportuniste que l’on aurait tant de facilité à envoyer au pilori, Unfriended chope très vite le statut d’ovni conceptuel où la mise en scène, bel et bien présente, nous tient perpétuellement en haleine par un jeu diabolique sur la gestion du visible et de l’invisible. Pourquoi se sent-on à ce point captivé par un plan fixe de 80 minutes sur des clics et des fenêtres Skype ? Tout tient ici dans une utilisation virtuose des outils de réseaux sociaux à des fins cinématographiques. Là où Open Windows jouait sur les zooms et les perspectives mouvantes pour isoler certaines images sur un écran d’ordinateur (et ainsi focaliser notre attention sur ce qui l’intéressait), Unfriended s’en tient à la fixité totale du cadre, où le découpage s’incarne par le déploiement d’une arborescence Web (le fait de passer d’une application à une autre), où le clic d’une souris fait écho à une quelconque manipulation sur une table de montage, où le dévoilement de l’intimité d’un individu passe ici par un simple gros plan sur lui, où l’écran Skype devient la schématisation d’un plan large qui circonscrit les participants dans un même décor, où la taille des fenêtres sert autant de split-screen (grand focus) que de témoin d’observation (petit focus).

En tant que tel, transformer un écran d’ordinateur en variation composite sur les mécanismes de mise en scène propres au 7ème Art, et ce en convoquant pour l’occasion tous les outils de réseaux sociaux aujourd’hui disponibles (Gmail, Facebook, YouTube, Skype, iMessage, Safari…), est de l’ordre du tour de force. Mais Unfriended n’est pas qu’une mécanique conceptuelle tenue de A à Z par un réalisateur qui en maîtrise tous les tenants et les aboutissants. Non, bien au-delà de ça, il est surtout un pur film de cinéma où les corps, les visages et les sentiments ont force de loi, plus incarnés que jamais au sein d’une sphère Web que l’on sait par essence froide et impersonnelle. Parce que ces ados, souvent cadrés au travers d’une image qui s’auto-dénature sous l’effet des bugs graphiques (ce qui tend du coup à les figer dans leur effroi lorsque la mort les frappe – l’effet est particulièrement glaçant, comme en témoigne l’affiche du film), n’en oublient jamais de s’inscrire dans un rapport intime vis-à-vis des réseaux sociaux, se servant ainsi de ceux-ci pour se cacher comme pour s’exhiber.

Se montrer ou pas est ici la convention qui semble régir les six adolescents, ce que le film va peu à peu pervertir en les mettant face à ce qu’ils ne veulent pas révéler. Un jeu vicieux est alors lancé : révélation de photos intimes et dégradantes, menaces de mort par mails bidouillés, vidéos YouTube piratées et rejouées en boucle, manipulation morbide des écrans de messagerie, etc… C’est que le réseau social a ici pour fonction d’amplifier notre propre lâcheté et nos propres bassesses, ce que le film illustre par son intrigue, tout en nous interpellant sur notre propre voyeurisme. Unfriended reste captivant du début à la fin parce qu’il nous donne un double rôle flottant (est-on complice du bourreau ou de la victime ?), nous faisant switcher de l’un à l’autre au gré des fenêtres manipulées sans jamais oublier de jouer sur notre identification de moins en moins soutenue à ces adolescents pas si cool que ça. A l’heure où le secret n’est plus qu’une donnée éphémère dans le réseau social, où l’information est aussi instantanée que l’identité de chacun reste dissimulée derrière des pseudos et des avatars, le concept a atteint un nouveau stade de perversité : torturer son prochain sur Internet n’a de sens que si on l’invite – ou le force – à se piéger de lui-même au sein du jeu que l’on a mis en place, faisant ainsi de lui un complice. Dès lors, fermer l’écran, couper sa connexion Internet ou contrer sa mécanique perpétuelle de clic (devenue un langage à part entière) est impossible. Le devenir fatal de ces adolescents, ici trucidés dans des conditions particulièrement sadiques, en est la conséquence directe : les voilà piégés dans un écran unique, condamnés à mort. Si l’on cherchait un film visant à asseoir le potentiel traumatisant de la sphère Web, il est inutile de chercher plus loin.

Reste que si les adolescents du film perdent peu à peu toute gestion de leur vie privée, le procédé de mise en scène du film va aussi dans ce sens à retravailler à sa manière la définition du hors champ au cinéma. On voit bien qu’ici, tout mouvement de la fléchette d’une souris est en soi un outil narratif, donc un moyen de véhiculer une information. Voir l’héroïne épier une vidéo inquiétante sur son ordinateur (avec une mise en perspective de son regard sur la fenêtre webcam en-dessous, puisqu’elle est elle-même filmée), puis écrire un message privé à son ami en s’arrêtant au milieu d’une phrase avant de le réécrire en entier : dans ce genre de moment, un simple outil de réseau social suffit à traduire la façon dont peut se construire une réflexion ou un raisonnement. Sauf que cette lecture psychologique de l’arborescence sur un OS induit un constat théorique : ce que l’on voit est exclusivement ce que l’héroïne perçoit, ce que font les autres ados sur leur ordinateur relève en revanche du domaine du hors champ. En somme, ce que l’on ne voit pas à l’image n’a donc pas d’existence fondée, en tout cas pour nous en tant que spectateurs. Et en sachant que le mystérieux interlocuteur s’amuse à fausser l’identité des envoyeurs de mail ou des diffuseurs de photos compromettantes (d’où le fait que chacun se mette à accuser l’autre, et vice versa), la situation va même plus loin, allant ainsi jusqu’à fausser notre perception personnelle d’une action au travers d’un raccord de plan (ici incarné par le raccord d’un outil à l’autre). Intelligence terrible d’un film qui, à sa façon, nous amène par son high-concept assumé et maîtrisé à repenser notre rapport aux images dans un monde où celles-ci s’avèrent à ce point trompeuses, flottantes et perverties. Plus que jamais, Big Hacker is watching you

Au final, on pourra certes conchier certaines scories un peu inutiles comme l’ultime coup de flippe final – lequel fait vraiment pièce ajoutée sur la chose – ou stigmatiser les qualités d’interprétation plus que limitées du casting. Mais on se fiche royalement de tout cela. Au-delà de ses montées de trouille tout ce qu’il y a de plus efficaces, la réussite conceptuelle et émotionnelle d’Unfriended fait figure d’exemple à suivre sur l’imprévisibilité des genres et sur la faculté de certains cinéastes – connus ou pas – à en tordre les mécanismes de fabrication avec une vraie hargne. Plus que jamais, l’ouverture d’esprit et la curiosité se doivent de rester des devoirs, et pas seulement des droits. En soi, ce sera l’une des leçons que l’on tirera de cette année 2015 décidément assez exceptionnelle en matière de cinéma.

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