Tron L’Héritage

REALISATION : Joseph Kosinski
PRODUCTION : Walt Disney Pictures
AVEC : Jeff Bridges, Garrett Hedlund, Olivia Wilde, Bruce Boxleitner
SCENARIO : Michael Arndt, Adam Horowitz, Richard Jefferies, Edward Kitsis
PHOTOGRAPHIE : Claudio Miranda
MONTAGE : James Haygood
BANDE ORIGINALE : Daft Punk
TITRE ORIGINAL : Tron legacy
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Science-fiction
DATE DE SORTIE : 09 février 2011
DUREE : 2h06
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Sam Flynn, 27 ans, est le fils expert en technologie de Kevin Flynn. Cherchant à percer le mystère de la disparition de son père, il se retrouve aspiré dans ce même monde de programmes redoutables et de jeux mortels où vit son père depuis 25 ans. Avec la fidèle confidente de Kevin, père et fils s’engagent dans un voyage où la mort guette, à travers un cyber univers époustouflant visuellement, devenu plus avancé technologiquement et plus dangereux que jamais…

S’il y avait un film que l’on attendait en cette année 2011, c’était bien celui-là. Et pour cause, cela faisait déjà plus de trente ans que le projet était à l’étude, traînant ici et là dans les couloirs des studios Disney sans pour autant aboutir à un lancement concret. Redonner vie à l’univers de Tron était aussi bien l’occasion de régénérer un film culte faisant désormais office de relique pour les générations actuelles, et sur le fond, c’était avant tout l’heure du constat. Où en est le monde d’aujourd’hui ? Quelles limites a-t-il franchi grâce à la technologie ? Quels nouveaux horizons le film allait-il mettre en lumière ? Si le film de Steven Lisberger fut qualifié à juste titre de « visionnaire », ce n’est pas seulement pour son utilisation brillante des nouvelles technologies d’effets spéciaux au sein d’une œuvre de fiction. Non, c’était bien évidemment pour sa prophétisation de l’immersion de l’informatique dans la vie réelle, ainsi que pour les parallèles intelligents qu’il entretenait entre les deux espace-temps. Pour tout geek empreint d’une culture fortement influencée par les jeux vidéos et l’informatique, le choc fut révélateur en sont temps, et lorsque l’on voit l’héritage qui aura suivi (des derniers effets spéciaux digitaux à l’existence de Pixar, en passant par l’apparition de nouvelles techniques de filmage, dont la 3D et le format Imax), on peut se dire que le cinéma se sera façonné un nouveau visage au fil des années. Avec cette suite tant attendue, on pouvait croire à la possibilité de franchir un nouveau stade. On pouvait espérer une « révolution ». Or, au bout du compte, mieux vaut enlever la première lettre du mot et redescendre sur Terre cinq minutes.

Le bug est de taille car, en dépit du fait d’avoir évolué pour atteindre un nouveau stade, c’est surtout dans le mauvais sens du terme puisque rien n’a changé. Comprenons par là qu’à l’heure où des cinéastes comme Mamoru Oshii ou les frères Wachowski ont su donner au virtuel un relief inédit, injecter une bonne dose d’inventivité dans sa mise en images et pousser le public à ouvrir la porte de la réflexion, Tron l’héritage semble avoir pris un joli train de retard (on y reviendra ci-dessous). Et en complément de cela, les promesses d’un spectacle visuellement bluffant, anticipé sans crainte par l’intermédiaire de clips et de bandes-annonces à la puissance graphique démentielle, ne sont même pas tenues, loin de là. Pas sûr qu’on puisse pardonner à Joseph Kosinski et à sa clique d’avoir perverti dans les grandes largeurs un univers que l’on avait tellement aimé visiter.

A vrai dire, une scène du film résume tout le problème. Devenue symbole accru de la mondialisation depuis la disparition de Kevin Flynn, l’entreprise Encom se retrouve réduite à commercialiser des systèmes d’exploitation anodins, dont la seule nouveauté de chaque nouvelle version, énoncée par son nouveau directeur, se résume à avoir incrémenté le numéro de la version. Pour le reste, les fonctionnalités restent les mêmes. Et c’est un peu ce que l’on ressent durant toute la projection d’un film bancal, ne sachant jamais sur quel pied danser et n’arrivant jamais à captiver. Non pas parce que le scénario, à peine digne de celui d’un vulgaire jeu GameBoy, ne prend pas de risque en se reposant uniquement sur les scènes-matrices du premier film, mais parce qu’il se contente d’illustrer platement un concept déjà exploité mille fois par la SF à vocation cybernétique : en gros, un cyberespace façonné à l’image du monde réel, mais désormais contrôlé par des programmes corrompus qui, en étendant leur influence sur la totalité du système, tentent d’infiltrer la réalité à des fins dominatrices. Quiconque a déjà (re)vu Matrix, Le cobaye ou Ghost in the shell en connait déjà un rayon sur le sujet, ce qui tend à annihiler l’idée qu’on se faisait d’une suite toute aussi en avance sur le futur que son modèle.

Ainsi donc, durant deux heures qui semblent beaucoup trop longues, le film se contentera de ressasser des éléments usités depuis longtemps sans leur donner une consistance autre que factice. Ce qui tend à faire passer le résultat pour un jeu vidéo prévisible, sans climax ni enjeux, où le héros se retrouve contraint et forcé d’affronter d’autres programmes dans des jeux vidéos mortels : le voilà donc qui joue du disque électrique, qui dirige une moto-lumière comme il conduit sa Kawasaki sur le périph’, qui navigue sur un faisceau lumineux au beau milieu d’un océan de données, qui s’éclate à manier la mitrailleuse en faisant des loopings dans les airs avec son gros avion virtuel, et qui finit par revenir à la réalité en passant dans un rayon lumineux. En résumé, rien n’a vraiment changé : Tron l’héritage calque ses péripéties sur celles du premier film, avec une nouvelle couche de graphisme pour faire plus moderne et des nouveautés qui ne dépassent pas le stade de l’anecdotique. En guise d’exemple, les motos-lumières peuvent maintenant se déplacer en diagonale (waow, c’est super), et les combats au disque électrique se déploient dans un cadre exigu qui vise à faire rebondir les projectiles. Soit, mais à quoi bon, si tout cela ne vient même pas enrichir le film et ses thématiques ? Juste une version upgradée du premier opus. Juste un simple petit « reloaded », ni plus ni moins.

A force d’être attendue et dénuée de toute intensité, la dimension spectaculaire du récit, surlignée à grands renforts de trailers depuis plusieurs mois, n’arrive même pas à arranger les choses. Si l’on pouvait être a priori ébloui par la beauté visuelle du design élaboré par Kosinski, jamais le cinéaste n’arrive à en tirer une beauté esthétique qui viendrait appuyer le sentiment d’immersion dans l’inconnu : même si l’on est assez éloigné d’un look de publicité léchée pour des voitures ou du parfum, difficile de ne pas se sentir égaré dans un univers topographique qui se repose sur sa beauté glacée et sa dimension technologique clinquante. Du coup, on se tourne les pouces. Question de rythme, on pourrait dire : alors que le premier Tron usait d’une dynamique narrative rare, celui-ci suscite la lassitude au bout d’une heure, le filmage en relief 3D ne servant d’ailleurs à rien puisqu’il ne procure aucune sensation grisante. Question de crédibilité, également : le temps d’une scène d’ouverture où l’on découvre un Jeff Bridges rajeuni grâce à la technologie (l’effet est d’une rare laideur), on craint déjà le pire. Impression confirmée par la suite, où la pauvreté ahurissante du scénario côtoie des dialogues d’une rare indigence.

D’ailleurs, entre une flopée de considérations niaises et bêbêtes sur l’existence du Wi-Fi, sur l’attitude cool des chiens, sur l’avenir de l’humanité ou sur les romans de Jules Verne (d’ailleurs, pourquoi y a-t-il des bouquins et des poulets cuisinés dans cet univers virtuel ?!?), il faudra aussi supporter un casting atroce, constitué d’un minet sans charisme, d’une belle plante à la plastique alléchante (merci Olivia Wilde), d’un efféminé sorti d’un mauvais clip de George Michael, et surtout, d’une grande star hollywoodienne ne sachant jamais s’il faut surjouer ou cachetonner. Tout juste pourra-t-on sauver la présence des fameux Daft Punk, aussi à l’aise pour composer à loisir une sublime musique orchestrale que pour incarner avec brio des fichiers MP3 dans une boite de nuit virtualisée (seule bonne idée du film). A ce propos, pour ce qui est de l’illustration de concepts informatiques sous la forme d’entités humaines, Tron l’héritage achève de nous donner le coup de massue : les matheux auront sans doute du mal à saisir l’utilité des termes « isomorphisme » et « algorithme » pour évoquer un « génocide de programmes », et l’armée de logiciels levée par le bad guy est illustrée de façon si sentencieuse qu’elle crée la consternation. Surchargée en gadgets cinéphiles (Steven Lisberger en barman, une pincée de 2001 pour le loft de Flynn, un peu de Star Wars pour la poursuite finale, etc…) et en lourdeurs impardonnables, cette suite procure le même effet que d’installer un logiciel dernier cri sur une bécane dépassée : on a beau croire que ça va fonctionner, il y a toujours une erreur système pour tout faire planter. Aïe.

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