Sils Maria

REALISATION : Olivier Assayas
PRODUCTION : Arte France Cinéma, Pallas Film, Les Films du Losange
AVEC : Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloe Grace Moretz, Brady Corbet, Lars Eidinger, Johnny Flynn
SCENARIO : Olivier Assayas
PHOTOGRAPHIE : Yorick Le Saux
MONTAGE : Marion Monnier
ORIGINE : France
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 20 août 2014
DUREE : 2h03
BANDE-ANNONCE

Synopsis : À dix-huit ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui conduit au suicide une femme plus mûre, Helena. Vingt ans plus tard, au moment où l’auteur de cette pièce vient tout juste de décéder, un jeune metteur en scène lui propose de reprendre cette pièce, mais cette fois de l’autre côté du miroir, dans le rôle d’Helena…

Le semi-échec de Sils Maria est à la mesure des attentes que l’on plaçait en lui : c’est un peu la montagne qui, sous l’apparence d’une majesté indétrônable, en arrive à provoquer à l’usure une suite d’éboulements, jusqu’à baisser d’altitude et réduire son impact à néant. Ce sont des choses qui arrivent, il faut s’y faire, même si cela vient d’un cinéaste infiniment talentueux et précieux dont on suit le parcours avec attention depuis plusieurs années. Mais que la souris dont on accouche au final réussisse malgré tout à s’incarner en « film-somme » du cinéaste en question élève la déception vers un niveau himalayen. La patte Assayas, on pouvait toujours la décrire à la manière d’une hydre à deux têtes : d’un côté, celle d’un cinéma d’auteur mémoriel qui se confronte aux effets du temps qui passe (d’où une poignée de mélodrames tchekhoviens comme Les destinées sentimentales ou L’heure d’été), et de l’autre, celle d’un cinéma de genre à la Steven Soderbergh, très attentif à l’accélération des choses et réceptacle d’une fascination pour les objets de l’hyper-modernité (revoir Demonlover ou Boarding Gate). Le fait que Sils Maria soit le premier film d’Olivier Assayas à se placer à l’exact croisement de ces deux tendances devrait être plus que réjouissant, signe d’un aboutissement artistique, d’autant que le sujet brasse du lourd en terme de thématiques réflexives sur le cinéma et le rapport à l’image. Du moins, c’est ce que l’on espérait. Parce que la fusion tant désirée n’est hélas qu’un entre-deux timide, certes toujours mû par une approche expérimentale du montage mais dénué d’une approche narrative et visuelle qui l’élèverait au-dessus des cimes.

Voilà donc Maria Enders, une immense actrice au look de diva (normal, c’est Juliette Binoche), épaulée par Valentine, une jeune assistante au look de hipster (normal, c’est Kristen Stewart), qui apprend la mort d’un dramaturge dont elle avait joué l’une des pièces de théâtre à l’âge de dix-huit ans. Pas n’importe quelle pièce : celle où une certaine Sigrid, jeune femme ambitieuse au charme trouble, conduisait au suicide Helena, une femme plus mûre qui la fascinait. Aujourd’hui, les rôles sont inversés : pour rendre hommage à son ami disparu, Maria s’apprête à rejouer la même pièce sous l’impulsion d’un jeune et brillant réalisateur, mais cette fois-ci dans le rôle d’Helena. Le début d’une longue phase de répétitions en compagnie de son assistante, au beau milieu du décor montagneux de Sils-Maria. Un lieu qui, au vu d’une affiche qui en faisait un superbe appel à l’évasion et d’une bande-annonce qui en sublimait les moindres recoins, devait impérativement tenir le rôle d’épicentre des enjeux. Peine perdue : ce ne sera qu’un décor. Une suite de paysages très jolis à visiter et capturés dans un cocon photographique éblouissant, certes, mais en aucun cas une valeur ajoutée visant à incarner les problématiques du récit au travers d’un milieu donné.

Alors, certes, la présence de ce phénomène météorologique appelé « serpent de Maloja » offre à deux courtes reprises un système d’illustration potentiel, mais le film éprouve alors le besoin de tout illustrer par un dialogue très pesant (d’autant plus qu’il est omniprésent) et/ou des audaces stylistiques pour le coup à la limite de l’archaïsme. Dans le cas présent, il faudra à Assayas un film muet bardé de cartons illustratifs pour que le lien symbolique avec les enjeux de l’intrigue soit bien souligné au Stabilo. Et si rien de précis ne surnagera de la richesse mémorielle de ces décors suisses dans lesquels s’agitent les deux héroïnes (la fiche Wikipédia de cette région donnait pourtant des pistes prometteuses pour un film sur le trouble), le cinéaste n’arrange pas son cas en dévoilant un regard aussi vieillot que maladroit sur le cinéma d’aujourd’hui. Que dire de cet extrait de blockbuster de SF américain, plus proche d’un mauvais pastiche de X-Men à la sauce Barbarella ? Que dire de cette éternelle dichotomie entre l’auteurisme et le film hollywoodien, ressassée ici et là dans les conversations jusqu’à une scène d’interview qui contribue encore à creuser l’écart au lieu de le combler ? Que dire aussi de cet emploi éculé des superpositions d’image pour traduire la perte de repères d’un personnage, avec en plus du rock branché en guise d’accompagnement ? Et surtout, que dire enfin de cette éternelle (et lassante) mise en abyme de la vie et du cinéma où la duplicité s’invite dans chaque micro-enjeu du quotidien, sinon qu’elle semble appartenir à une autre époque ?

Handicapé par une propension à théoriser malgré lui sur des éléments contemporains qu’il ne maîtrise hélas qu’à moitié, Assayas rate aussi un exercice dans lequel il était pourtant passé maître : l’absorption maline de ses références cinéphiles. Que l’influence d’Eve de Mankiewicz (voir ce personnage de star trash non dénuée d’ambition, ici jouée par Chloe Grace Moretz) ou de Persona de Bergman (inutile de préciser pourquoi) puisse être qualifiée de grandissante est un pléonasme que l’on s’était un peu préparé à accepter. Hélas, Sils Maria rate le coche par l’incapacité du cinéaste à développer une narration suffisamment tenue d’un bout à l’autre. Divisée en trois parties distinctes, soit deux gros blocs scéniques et un épilogue maladroit dont on se serait volontiers passé, la structure narrative apparaît vite décousue, artificielle, pour ne pas dire foncièrement caduque. Outre un art du dialogue à double sens dont on se lasse très vite, l’utilisation du fondu au noir reste l’un des grands coupables : en coupant brutalement une scène moins au cœur d’une action ambiguë que d’un simple mouvement à suivre, Assayas bloque ainsi toute faculté à peupler l’ellipse avec notre ressenti et laisse un terrible sentiment d’inachevé. La mollesse des échanges entre les deux actrices, pour le coup très loin d’une confrontation électrique qui aurait pu les mener sur des voies plus troublantes (dont la piste de l’attirance sexuelle, hélas jamais chuchotée), achève d’aiguiller l’intrigue sur des rails fixes et théâtraux, où les deux plus beaux wagons (le trouble et la stimulation) semblent avoir été séparés du train depuis (trop) longtemps.

Pour autant, Assayas arrive malgré tout à retrouver une large partie de sa superbe lorsqu’il déploie son talent pour aborder le dialogue comme un acte moderne et branché. En cela, l’intégration des outils technologiques (Apple, Skype, Mappy, Google, Instagram, IMDB, etc…) au sein même des conversations fait illusion durant un petit quart d’heure, surtout dans la scène inaugurale du train (de loin la plus réussie). Mais le vrai point fort du film est à mettre au crédit du choix tout à fait judicieux d’une Kristen Stewart à la fois familière et métamorphosée, ayant quitté pour de bon l’étiquette Twilight pour se renouveler en actrice stupéfiante, chargée d’une intensité dramatique et d’une maîtrise verbale qui font cruellement défaut chez le reste du casting. Reste donc le cas de Juliette Binoche à régler, et là, pour le coup, on ne va pas prendre de gants. Que cette actrice immense (car c’est vrai qu’elle l’est) et sublime (idem) en soit désormais réduite à proposer toute la « palette » à chaque nouveau rôle aura fini par devenir exaspérant. Un peu comme si la particularité de cette actrice ne se limitait plus à la justesse du rôle à incarner, mais à l’étalage narcissique de ses multiples facettes de jeu. La voir multiplier les sautes d’humeur et les caractères contradictoires apparait même comme un écho direct à la déception suscitée par le film-somme d’Assayas : trop de matière et de possibilités, mais une maîtrise qui s’est déchirée en petits morceaux sur un sentier non balisé.

>>> Retrouvez ici notre entretien avec le réalisateur Olivier Assayas

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