Personal Shopper

REALISATION : Olivier Assayas
PRODUCTION : CG Cinéma, Les Films du Losange
AVEC : Kristen Stewart, Lars Eidinger, Sigrid Bouaziz, Nora Von Waldstätten, Anders Danielsen Lie, Ty Olwin, Audrey Bonnet, Benjamin Biolay
SCENARIO : Olivier Assayas
PHOTOGRAPHIE : Yorick Le Saux
MONTAGE : Marion Monnier
ORIGINE : France
GENRE : Fantastique, Thriller
DATE DE SORTIE : 14 décembre 2016
DUREE : 1h45
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Maureen, une jeune américaine à Paris, s’occupe de la garde-robe d’une célébrité. C’est un travail qu’elle n’aime pas mais elle n’a pas trouvé mieux pour payer son séjour et attendre que se manifeste l’esprit de Lewis, son frère jumeau récemment disparu. Elle se met alors à recevoir sur son portable d’étranges messages anonymes…

Il serait sans doute trop facile d’aborder Personal Shopper comme une suite insoupçonnée du précédent film d’Olivier Assayas, et pourtant, avouons-le, impossible de résister à l’envie d’emprunter ce versant analytique. On se souvient qu’à la fin de Sils Maria, le personnage joué par Kristen Stewart disparaissait subitement, laissant la star dont elle était l’assistante errer en solitaire dans les montagnes suisses. L’actrice n’ayant jamais été aussi lumineuse et habitée que dans ce rôle (lequel lui aura valu un César bien mérité), cette mystérieuse disparition finale sonne aujourd’hui presque comme un teasing inavoué de sa seconde collaboration avec Assayas, puisqu’il va être question de fantômes. Pour Assayas, en revanche, ce nouveau film constitue à la fois un bilan et un nouveau défi. Que le cinéaste prenne ici soin comme avec Sils Maria de synthétiser dans un genre codifié (le thriller fantastique – une première chez lui) toutes les tendances qui se sont greffées sur sa filmographie est signe d’une ambition évidente. Mais en même temps, il se met ici en danger, tant l’évaluation du film – que ce soit en bien ou en mal – tiendra ici toute entière sur un facteur de croyance, aussi bien vis-à-vis d’une présence invisible que vis-à-vis d’une proposition de récit on ne peut plus schizophrène. Difficile de ne pas comprendre alors ce qui aura entraîné une réception aussi glaciale au dernier festival de Cannes – d’où le film sera pourtant reparti avec le Prix de la mise en scène. Aborder Personal Shopper réclamera donc du spectateur qu’il accepte de laisser la vérité lui échapper au lieu de vouloir la saisir à tout prix. Un film de signes, et non de coïncidences.

Si l’on s’en tient à l’idée d’un « esprit » qui vient tout à coup dérégler la mise en place d’un thriller, Assayas n’en est pas à son premier coup d’éclat : il faut remonter à la découverte d’Irma Vep en 1996, où le cinéaste plaçait la star hongkongaise Maggie Cheung au beau milieu d’une relecture métatextuelle des Vampires de Louis Feuillade. On se délectait alors de ce film élastique comme du latex, où projections et réminiscences servaient une savante démystification sur la création d’un film. Dans le cas de Personal Shopper, la nouveauté vient du fait que le fantôme passe ici du statut de symbole narratif à celui d’entité perceptible, quand bien même il reste à l’état d’hypothèse. Tout tourne ici autour de Maureen (Kristen Stewart), jeune Américaine vivant à Paris, qui fait le grand écart entre deux activités. Face visible : elle est personal shopper au service d’une célébrité assez difficile à définir (s’agit-il d’une actrice, d’une chanteuse ou d’une fashionista ?), laquelle lui donne une grosse rémunération pour lui fournir les vêtements de grandes marques qu’elle portera lors de ses apparitions publiques. Face cachée : elle est médium, vivant dans l’obsession de rentrer coûte que coûte en contact avec l’esprit de son frère jumeau Lewis, récemment décédé d’une malformation cardiaque qui la concerne également.

A première vue, il y aurait de quoi relever une bien étrange schizophrénie entre l’enquête d’une jeune femme médium et le quotidien difficile d’une « acheteuse de mode » – difficile de guetter un lien entre ces deux pôles narratifs. Sauf qu’Assayas, plus malin qu’il n’en a l’air, prend soin de les paralléliser par un jeu de correspondances résultant aussi bien des rapports humains présentés que des choix de montage pratiqués. L’invisible rentre donc en confrontation non-stop avec le visible, et vice versa : d’un côté, Maureen se confronte à de violentes apparitions surnaturelles (les effets spéciaux sont à la fois sobres et minimaux), et de l’autre, plus vicieux encore, son activité d’acheteuse est très vite perturbée par la réception de messages inquiétants sur son smartphone. Encore une présence invisible qu’il s’agit pour elle d’apprivoiser sinon de démasquer. D’autant que cette nouvelle piste narrative offre malgré elle la clé cachée de l’intrigue, ce dialogue « virtuel » répondant de façon assez évidente au dialogue de sourds entre Maureen et la célébrité qui l’emploie. Cette incitation rapide à braver les interdictions (dont celle d’essayer les robes de sa patronne) pour trouver sa propre vérité coule donc de source au sein du récit : Assayas filme alors une métamorphose, celle d’une femme en pleine crise intérieure qui tangue entre divers types d’attractions, contrainte de se débattre dans un monde superficiel qui la fascine autant qu’il la dégoûte. Se réinventer dans la peau d’une autre, oui, mais à quel prix ? La scène finale, sorte de dialogue verbe-bruit entre deux mondes, portera très haut ce trouble métaphysique : « Est-ce que tu es là… ou alors est-ce que ce n’est que moi ? ».

Cette peinture d’une femme à la dérive, hantée aussi bien par celui qui n’est plus là (un mort) que par celui qui semble la suivre (mystère…), s’ancre à merveille dans le style théorique d’Assayas, lequel renoue ici avec sa fascination directe pour les outils de l’hyper-modernité (en particulier le smartphone, qui élabore ici un principe de mise en scène du dialogue à part entière), son érudition culturelle (on y cause autant de l’art abstrait de Hilma af Klint que du spiritisme pratiqué par Victor Hugo) et ses méditations protéiformes sur l’idée de transmission (ici d’outre-tombe). En outre, le recours récurrent du cinéaste à des fondus au noir qui trouent parfois le récit en plein milieu d’une séquence dialoguée – une technique déjà pratiquée dans Clean et Sils Maria – place le spectateur dans une position d’enquêteur face à une myriade de preuves à la fois déconnectées et limpides : de la même manière qu’il suit l’héroïne dans son parcours, ce dernier doit alors recomposer un récit qui semble lui échapper, remplir les trous pour dessiner une colonne vertébrale narrative solide comme un roc. Et là encore, la cohérence d’une telle intrigue ne passe que par l’acceptation pure et simple de l’invisible.

On aurait pu se contenter de savourer la virtuosité d’Assayas pour mixer les deux principes antagonistes de mise en scène propres à la ghost-story, à savoir la manifestation concrète du fantôme par le déchaînement d’effets numériques (méthode facile) et le non-dit intégral au service d’un jeu avec la suspension d’incrédulité du spectateur (méthode difficile), mais le cinéaste frappe encore plus fort lors d’un dernier quart d’heure qui nous met littéralement à genoux. Peu avant une ultime séquence cathartique où un simple regard face caméra interroge directement le spectateur sur ce qu’il peut (ou veut) croire, impossible d’oublier cette courte suite de plans déserts où la caméra semble suivre à la lettre le déplacement d’une présence invisible. Hormis dans les expériences fantomatiques de Kiyoshi Kurosawa (Kaïro ou Rétribution, pour ne citer que les meilleures), on n’avait pas vu de mémoire de cinéphile un tel absolu dans la mise en scène de l’indicible, une telle attention à essayer de capturer l’invisible. Sous un certain angle, le film demeure sans cesse à l’image de cette robe lardée de miroirs que porte Stewart dans une scène précise du film et qui fait refléter des halos de lumière sur le décor environnant : d’un côté, Assayas fait mine de nous envoyer des signes pour mieux les faire réfléchir furtivement sur d’autres surfaces mouvantes, et de l’autre, sa façon de jouer physiquement avec le look de son actrice dans chaque photogramme du film laisse à penser qu’il projette mille et une choses sur elle, quitte à en faire une sorte de mystère (dés)incarné.

Il est clair que l’insidieuse ambiguïté de Personal Shopper doit énormément à Kristen Stewart, ici fétichisée sous tous les angles possibles – la voir essayer toutes sortes de robes et de sous-vêtements constitue ici un festival de déflagrations érotiques – et habitée comme jamais au-delà de sa stupéfiante photogénie. Ce que filme ici Assayas est d’ailleurs moins une actrice qu’une image perdue elle-même dans un monde d’images, une surface qui se cherche une âme au travers des flux propres au monde contemporain (spiritualistes, vestimentaires, visuels, etc…). Voir une actrice aussi reliée à la sphère du glamour – n’oublions pas qu’elle fut l’égérie de diverses marques de luxe – se mettre à nu tant physiquement que psychologiquement porte à réflexion sur ce qui forme aujourd’hui un « corps de star » : entité bien réelle qui dévore l’objet-film par le biais de sa beauté ou esprit bien virtuel qui engloutit son mystère au sein du système médiatique ? Stewart crée le trouble en étant aussi difficile à caser dans l’un de ces deux espaces identitaires, et sa prestation redouble de puissance en allant taquiner les incarnations – elles aussi particulièrement flottantes – des héroïnes de Sueurs froides ou de La maison du diable. Et de ce fait, il devient facile de déduire l’intention cachée d’Olivier Assayas avec ce film : capturer comment une star concrète du contemporain se transforme peu à peu en fantôme abstrait du 7ème Art. On ne pouvait clairement pas rêver plus beau fil d’Ariane.

1 Comment

  • cath44 Says

    Superbe article sur ce film sublime qui m’a bouleversée…Assayas filme avec sobriété le passage du matériel à l’immatériel, du visible et l’invisible, les signes d’une invisible présence avec une telle sobriété. Spiritualité, matérialisme, abord de l’inconscient à travers le thème du deuil, la perte d’un frère jumeau comme amputation d’une partie de soi ; recherche identitaire à travers l’identification à une autre…tous ces thèmes font la richesse de ce film qui aborde aussi la place du surnaturel dans notre monde actuel « connecté » .

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
Juste la fin du monde_0
Juste la fin du monde

REALISATION : Xavier Dolan PRODUCTION : MK2 Productions, Sons of Manual, Téléfilm Canada AVEC : Gaspard Ulliel, Vincent Cassel, Marion...

Fermer