Louise Wimmer

Elle est là dans sa voiture, conduisant seule par une nuit déserte. Des larmes, bientôt, coulent sur ses traits durs. Peut-être vient-elle de vivre un épisode douloureux (dont on apprendra bientôt qu’il a à voir avec son mari). Peut-être se le remémore-t-elle des mois après. Peut-être craque-t-elle tout simplement du fait du quotidien qui est le sien. Il y a de quoi, on ne tardera pas à le découvrir. Déjà, « Sinner Man » de Nina Simone rythme la fuite en avant du personnage. Ce sera presque l’unique chanson entendue tout au long du film, tournant en boucle dans le lecteur de disques de la voiture, mélange de complainte douloureuse et de cri de rage qui en dit déjà long sur l’itinéraire que l’on suivra 80min durant. Les trois premières très courtes scènes suffisent à nous en persuader : Louise Wimmer, incarnée par une incroyable Corinne Masiero (vue depuis en grande sœur de Matthias Schonaerts dans De Rouille et d’Os de Jacques Audiard), est un sacré personnage de cinéma, de ceux qui, seulement par la spécificité de l’expérience qu’ils traversent et par le mystère qui les entoure, sont à même de porter un film entier. Dès lors, quel autre titre possible que celui-ci, éponyme ? Quelle qu’elle ait été, Louise a laissé sa vie d’avant derrière elle. A l’approche de la cinquantaine, elle vit dans sa voiture et a pour seul but d’obtenir enfin un logement social et de repartir à zéro. Il est remarquable de réaliser, à posteriori, à quel point le réalisateur et scénariste Cyril Mennegun parvient à nous saisir en quelques minutes dans une quête dont on ne connaît que très peu les causes. L’important, c’est que la quête en question est très vite posée comme un combat, comme une reconquête par Louise de sa propre vie.

Une forme de suspense émotionnel se met très vite en place : à quel point l’héroïne saura-t-elle ravaler la colère qu’on lui devine ? Gardera-t-elle son sang-froid face à un supérieur arrogant dans l’hôtel dont elle nettoie les chambres avec une jeune collègue (Marie Kremer) ? Une tension naît de la maladresse avec laquelle Louise établit des rapports avec les autres, du cercle vicieux de la non-amabilité dans lequel elle s’enferme elle-même. La dureté et – disons-le – le courage qui sont les siens dans l’adversité peuvent très vite être perçus comme de l’orgueil par autrui. Louise a tendance à partir au quart de tour, par exemple lorsque son supérieur lui fait une remarque sur ses nombreux retards. Très vite après qu’elle a fait l’amour avec un amant régulier, elle rétablit une distance béante des corps et se fait agressive en cas de tentative d’approche autre que physique (« Parler pour dire quoi ? J’ai rien à dire sur moi. »). Même ceux qui paraissent la soutenir, telle la tenancière du bar du coin (Anne Benoit) ou un client qui y tente avec elle une approche (Jérôme Kircher), sont fermement maintenus à distance, ne parvenant pas à percer ses lourds secrets. Le plus intéressant tient bien sûr aux quelques fissures dans la carapace : un regard tendre et protecteur à sa jeune collègue, du même âge que sa fille ; sa façon de s’adresser à sa voiture comme à la seule confidente qu’elle aurait (« Tu ne vas pas me lâcher aussi toi ! ») ; ce moment où elle, fantôme mal fagoté des stations-service, y observe avec insistance (et certainement une forme d’envie) une prostituée bien gaulée, tout en féminité explosive. Car la reconquête d’une dignité matérielle se double, fatalement, de celle d’une féminité largement malmenée par de longs mois de précarité. Les courtes scènes devant les miroirs des toilettes de stations-service ou du bar constituent ainsi des sortes d’étapes, de repères sur cette trajectoire de Louise.

Jamais le réalisateur ne laisse trainer en vain ses séquences en longueur, en captant tout juste le nécessaire – y compris lorsque celui-ci se passe de mot, tient à un seul regard, de Louise dans un miroir par exemple, de sorte que Louise Wimmer réussit joliment à être un film à la fois court et dense. La scène la plus longue du film est peut-être bien celle de la danse ivre, et cela fait bien sûr sens : les changements d’état émotionnel y sont accélérés et amplifiés par les effets de l’alcool. De danseuse excessive qui attire irrésistiblement un client, elle devient une machine à larmes incontrôlable, puis une ivrogne à évacuer au plus vite avant de revenir vaguement à ses esprits et de partir d’elle-même, soudain cramponnée de nouveau au principal bien immatériel qu’il lui reste : un peu de dignité. Le film est tout autant dénué de pathos qu’il l’est de longueurs. Une raison simple à cela semble être le rejet du pathos par l’héroïne elle-même. La grande scène de la révélation de tout le passé de Louise n’arrivera tout simplement pas. Libre au spectateur de se l’inventer, le personnage n’a pas la force de le lui raconter, comme elle le dit à la jeune assistante sociale qui remplace la vieille à laquelle on apprend qu’elle avait déjà tout confié.

On réalise peu à peu que, si l’orgueil et la solitude apparemment volontaire de Louise l’isolent parmi les autres, ceux-ci pensent également à leur propre préservation avant tout. Ils en sont peut-être juste à un stade de maquillage de cette vérité humaine que l’héroïne, elle, a décidé de délaisser, se donnant ainsi une image d’asociale. Trop aider sa jeune et jolie collègue dans son travail peut se retourner contre elle, faisant de la dite collègue une employée modèle qui menace l’emploi de Louise, suivie par son image de femme de ménage mal plumée et revendicatrice. La barmaid que l’héroïne croise au quotidien et qui reçoit pour elle son courrier tolère ses dettes sans cesse plus grandes mais lui pose un ultimatum dès lors qu’elle menace par ses excès de lui faire fuir sa clientèle. En creux de son portrait bien précis, Cyril Mennegun saisit ainsi une forme plus généralisée de précarité et l’état d’esprit qui doit presque fatalement être celui de ceux qui en pâtissent (voilà du moins unevision d’une société en crise, bien loin de celle, plus optimiste, d’un Robert Guédiguian : voir Les Neiges du Kilimandjaro). Les pauvres bons entre eux, le réalisateur n’y croit pas tellement. La lumière de son film ne viendra donc pas tant de ses interlocuteurs (tout juste quelques petites scènes d’altruisme, avec par exemple le jeune vendeur du Worldcash) que de Louise elle-même. Si sa mise en scène est très peu ostentatoire, le film parvient dans quelques courts moments plastiquement frappants à faire de son personnage une silhouette fascinante et pleine de mystère qui évolue seule dans la nuit. A l’autre extrême d’une sorte de « spectre lumineux » du personnage, il y a ces moments furtifs et émouvants où le visage de Corinne Masiero s’illumine comme par miracle. On réfléchit et l’on se dit qu’elle se niche peut-être là, dans ces quelques petites raies de lumière, la raison à notre attachement si grand à ce beau personnage…

Réalisation : Cyril Mennegun
Scénario : Cyril Mennegun
Production : Bruno Nahon
Photographie : Thomas Letellier
Montage : Valérie Brégaint
Origine : France
Date de sortie : 4 janvier 2012

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