Le canardeur

REALISATION : Michael Cimino
PRODUCTION : The Malpaso Company, United Artists
AVEC : Clint Eastwood, Jeff Bridges, George Kennedy, Geoffrey Lewis, Gary Busey, Catherine Bach
SCENARIO : Michael Cimino
PHOTOGRAPHIE : Frank Stanley
MONTAGE : Ferris Webster
BANDE ORIGINALE : Dee Barton
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Action, Comédie, Policier
DATE DE SORTIE : 4 septembre 1974
DUREE : 1h55
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Le braqueur de banque John Thunderbolt se lie d’amitié avec Lightfoot, un jeune aventurier. Ensemble, ils décident de récupérer un magot d’un demi-million de dollars que Thunderbolt avait planqué dans une vieille école. Mais celle-ci a été détruite, et ils décident alors de tenter un nouveau braquage, aidés par les anciens complices de Thunderbolt…

Non, Michael Cimino n’est pas un cinéaste « éteint ». Et il risque fort de ne jamais l’être. Le simple fait de redécouvrir son premier film en donne la plus belle preuve, tant cette sublime perle, encore assez méconnue du grand public, procure de vraies larmes de nostalgie. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il s’agit du produit d’une époque clairement révolue, celle où le cinéma américain investissait les grands espaces de son territoire à des fins symboliques, celle où des artistes capturaient la psyché et l’identité de leur pays avec un mélange de sincérité et de liberté, celle où la ligne d’horizon semblait n’être qu’une énième promesse de confrontation à de nouveaux territoires. De la même manière que le western n’a jamais cessé de véhiculer des mythes, Cimino est de ces cinéastes précieux, fortement attachés à l’Histoire américaine, chez qui le symbole passe par un alliage brillant entre un attachement indéniable envers l’Amérique des origines et un goût fascinant pour les cadres à forte teneur formelle. Ce va-et-vient entre nostalgie et modernité s’imprime dès les premiers plans contemplatifs du Canardeur, qui peuvent presque renvoyer à La ballade sauvage de Terrence Malick. Mais pas que : Malick et Cimino ont en commun d’avoir choisi une trame narrative fluide et claire pour faire leurs gammes, avec l’idée d’une balade dans l’Amérique des grands espaces comme fil directeur. Désireux de démarrer comme réalisateur sur un petit budget, le futur génie de La porte du paradis n’a donc pas cherché midi à quatorze heures : deux hommes, le braqueur de banque Thunderbolt (Clint Eastwood) et le jeune aventurier Lightfoot (Jeff Bridges), s’associent à la suite d’une rencontre imprévue pour aller braquer une banque, au terme d’un long périple sur les routes américaines. Voilà.

Ce scénario, le cinéaste l’avait écrit en pensant très fort à Clint Eastwood, avec qui il venait tout juste de collaborer sur Magnum Force. Mais dans cet excellent second épisode des aventures de l’inspecteur Harry, qu’il aura coécrit avec John Milius, Cimino ne cachait rien de ce qui l’animait à cette époque-là. En effet, son regard désenchanté sur un pays nourri de contradictions se cristallisait brutalement, surtout sur les questions de justice et d’identité sociale : lancé sur une nouvelle enquête, ce cher Harry Callahan se retrouvait face à une armada de policiers justiciers, encore plus radicaux et expéditifs que lui. Dans le cas du Canardeur (quel titre français stupide !), tout est dans la première phrase prononcée dans le film : « N’oublions pas que nous sommes imparfaits ». C’est Clint lui-même qui énonce cette phrase au beau milieu d’une église, qui plus est déguisé en pasteur, peu avant qu’un inconnu ne vienne tenter de l’abattre pendant la messe. Cimino n’a jamais cessé d’affirmer que l’écriture des personnages est la priorité n°1 pour lui pour l’élaboration d’un scénario, et ici, c’est peu dire que cette règle s’inscrit au feutre rouge : les deux personnages qu’il filme sont de tous les plans, suivis tout au long de leur voyage, analysés jusqu’à devenir familiers, élevés jusqu’à devenir mythifiés.

Pourtant, il faut l’avouer, Le canardeur est un film quasi impossible à étiqueter. Pas de genre précis : polar, road-movie, film d’action et comédie dramatique s’y brouillent à loisir. Pas de tendance à la pose iconique ou frimeuse : reproduite telle quelle sur la jaquette du Blu-Ray, l’affiche originale a beau friser la démarche opportuniste en plus de reproduire l’un des plans les plus célèbres du Bon, la brute et le truand de Sergio Leone, elle ne reflète en rien ce qu’est réellement le film. Pas de thème précis qui viendrait se greffer sur le récit, si ce n’est une poignée d’infos économiques : ici, le plus bel exemple reste ce pompiste au bord de la faillite qui se plaint de sa situation difficile (et qui, ainsi, insulte malgré lui ses propres clients !). En fait, la seule question que l’on se pose est la suivante : comment traduit-on « les valseuses » dans la langue de Shakespeare ? Evoquer une connexion avec le film de Bertrand Blier n’est pas exagéré, d’abord parce que les deux films ont été réalisés la même année (hasard ?), ensuite parce qu’ils échappent plus ou moins à une trame narrative calibrée de A à Z, enfin parce qu’ils font souffler le même désir de liberté à travers un tandem de Pieds Nickelés pour qui tout semble possible. Alors, certes, ceux de Cimino sont plus âgés, moins portés sur la chose et moins enclins à éclater les tabous, mais l’idée semble la même.

Moins proche d’un polar nerveux que d’une balade contemplative façon Macadam à deux voies (Cimino étire parfois ses plans et compose toujours ses cadres larges de la même façon que Monte Hellman), Le canardeur se veut le tableau pittoresque d’une vraie amitié virile sur les routes d’une Amérique des origines, entièrement masculin (à peine une courte pause érotique avec deux jolies jeunes femmes), jamais dénué d’humour (les deux héros se travestissent : Eastwood en pasteur, Bridges en femme aguicheuse !), riche en rencontres souvent absurdes (voir ce redneck fou du volant qui transporte des lapins dans son coffre !) et attaché à dépeindre ses personnages comme des êtres désenchantés, certes libérés des valeurs inébranlables de l’Amérique (famille, patrie, etc…) mais toujours fidèles à la valeur du dollar (ils préparent un braquage avec une précision monomaniaque). Et c’est dans ces paysages immenses, d’une majesté si imposante qu’elle va jusqu’à absorber ceux qui s’y aventurent, que Cimino célèbre in fine la nostalgie d’une époque révolue, où les losers et les paumés dévoraient les grands espaces à toute vitesse, sans savoir ce qui allait les attendre vers la ligne d’horizon. Ou comment une génération libre et insouciante s’épanouit dans la nature avant de s’évanouir dans le temps. Ce film témoigne à sa façon de leur liberté, surtout au travers de deux acteurs starisés qui forment ici un duo inoubliable. Or, bien plus humain et moins monolithique qu’à l’accoutumée, Clint Eastwood se fait malgré tout voler la vedette par Jeff Bridges, dont la gouaille et l’énergie juvénile font ici des ravages. Et quand Cimino les filme dans toute leur complémentarité, ce sont des étincelles qui jaillissent de sa caméra. Le « canardeur », c’est bien lui.

Test Blu-Ray

Quelle joie de redécouvrir le premier film de Michael Cimino dans des conditions idéales ! Certes, dès le début du générique, les plans semblent peut-être un peu trop sombres en termes de contraste, mais le master HD proposé par Carlotta resplendit de tous les côtés, qui plus est avec une compression des plus optimales. Un régal visuel que la piste audio, aussi bien en VF qu’en VOST, achève de rendre également sonore. Du côté des suppléments, deux petits modules accompagnent la sempiternelle bande-annonce. On savourera d’abord un excellent entretien audio de Michael Cimino, dans lequel le réalisateur revient avec précision sur l’origine du film, ses rapports avec son tandem vedette et, comme toujours avec lui, quelques réflexions passionnantes sur le cinéma en général (là-dessus, rien à redire, l’écouter est toujours un bonheur absolu). Et par la suite, l’analyse de Jean Douchet sur le film se révèlera très précieuse : même si ce n’est (heureusement ?) pas sa voix monotone que l’on entendra durant ce module, le critique érudit fait encore une fois preuve d’une vraie finesse d’analyse dans les thèmes du Canardeur et la mise en scène finalement très complexe de Cimino. De quoi assimiler pour de bon à quel point le film que nous avons redécouvert n’est en rien un « petit film ».

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