La stratégie Ender

REALISATION : Gavin Hood
PRODUCTION : Summit Entertainment, Oddlot Entertainment
AVEC : Asa Butterfield, Harrison Ford, Ben Kingsley
SCENARIO : Gavin Hood
PHOTOGRAPHIE : Donald McAlpine
MONTAGE : Lee Smith, Zach Staenberg
BANDE ORIGINALE : Steve Jablonsky
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Science-fiction, Adaptation
DATE DE SORTIE : 06 novembre 2013
DUREE : 1h54
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Dans un futur proche, une espèce extraterrestre hostile, les Doryphores, ont attaqué la Terre. Sans l’héroïsme de Mazer Rackham, le commandant de la Flotte Internationale, le combat aurait été perdu. Depuis, le très respecté colonel Graff et les forces militaires terriennes entraînent les meilleurs jeunes esprits pour former des officiers émérites et découvrir dans leurs rangs celui qui pourra contrer la prochaine attaque. Ender Wiggin, un garçon timide mais doté d’une exceptionnelle intelligence tactique, est sélectionné pour rejoindre l’élite. A l’académie, Ender apprend rapidement à maîtriser des manoeuvres militaires de plus en plus difficiles où son sens de la stratégie fait merveille. Graff ne tarde pas à le considérer comme le meilleur élément et le plus grand espoir de l’humanité. Il ne lui manque plus qu’à être formé par Mazer Rackham lui-même, pour pouvoir commander la Flotte lors d’une bataille homérique qui décidera du sort de la Terre.

Il aura donc fallu vingt ans pour que le roman d’Orson Scott Card soit enfin porté à l’écran. Un development hell cohérent au regard d’une œuvre difficilement transposable dans le média cinématographique. La Stratégie Ender cumule ainsi moult problématiques. L’une des plus évidentes tiendrait au style même de l’écrivain mormon. Si aucun autre roman de Card n’a fait l’objet d’une adaptation, c’est très probablement parce que son écriture ne dispose que d’un potentiel cinématographique très faible. Chez Card, l’environnement, les situations et les rebondissements sont proches de l’insignifiant. Ce sont les personnages qui comptent plus que toute autre chose. L’auteur s’étale dessus à foison, décrivant avec une extrême minutie leur psyché. La dramaturgie de ses histoires se plie entièrement à la description de ces états d’esprit. Passionnants sur le papier, de tels textes ne s’accordent guère avec une narration cinématographique et risqueraient de souffrir d’une approche visuelle inintéressante.

La Stratégie Ender fait quelque peu office d’exception. Par le biais d’un récit d’apprentissage, le livre offre des possibilités en terme d’action et de spectacle qui ne demandent qu’à s’épanouir sur le grand écran. C’est très sûrement pour cette raison que le projet n’est jamais resté tout à fait mort. Pour autant, un paquet de monde se cassera les dents dessus. Vers la moitié des années 90, Card envisage lui-même d’écrire l’adaptation en ayant en tête P.J. Hogan ou Ang Lee pour le réaliser. Il n’arrivera jamais à sortir un script définitif. Lorsque la Warner place ses billes dans le projet, le studio appelle son équipe maison à la rescousse. Pendant que Wolfgang Petersen (tout auréolé du succès d’En Pleine Tempête) accepte le poste de réalisateur, les scénaristes s’enchaînent. David Benioff (Troie), Dan Weiss (Le Trône De Fer), Dan Harris (Superman Returns) et Michael Dougherty (Trick ‘r Treat) multiplient les manuscrits tous plus différents les uns que les autres (certaines versions versent dans l’ultra-violence alors que d’autres sont estampillées tout public). Card finira par être remit à contribution sans trouver de solution. Les droits migrent alors de la Warner à OddLot. Ce dernier remet alors les compteurs à zéro et décide de reprendre la conception du scénario depuis le départ. La tâche incombe alors à Gavin Hood. Sous la supervision d’un Roberto Orci (Transformers) assurant le rôle de gardien du temple, le réalisateur de Mon Nom Est Tsotsi arrive à un scénario enfin validé.

Au final, ça n’est pourtant pas du côté du scénario que le film pose le plus de problèmes. Bien sûr, on pourrait se plaindre du rehaussement de l’âge du héros de six à treize ans. L’équipe arguera que ce changement n’altère guère la portée d’un propos où des jeunes sont entraînés pour mener la guerre contre des extraterrestres. Néanmoins, la charge émotionnelle d’un tel changement est considérable. On ne réagit pas de manière similaire à la vision de l’endoctrinement et de l’entraînement d’un pré-adolescent (commençant à construire sa propre vision du monde et remettant en cause les ordres établis) que d’un enfant (prodigieux mais conservant une bonne dose de crédulité). Ce qui conduit à considérer la mise en scène de Gavin Hood comme particulièrement déficiente. La problématique de l’âge du héros pouvait ainsi se solutionner par le biais d’une technique comme la performance capture, un seul acteur pouvant ainsi incarner le héros de six à douze ans. Des dispositifs si audacieux sont sacrifiés au profit de méthodes traditionnelles, fainéantes et finalement déjà peu maîtrisées.

La scène d’ouverture résume ainsi tout à la fois les forces et les faiblesses du film. Celui-ci débute directement sur la bataille où l’humanité repoussera la première vague d’invasion. Si la qualité des effets spéciaux signée par Digital Domain est plus qu’appréciable, la réalisation propre de cette séquence n’a pas vraiment l’effet choc désiré. Une part du problème tiendrait essentiellement à un dispositif de mise en scène abscons. D’où proviennent ces images ? S’agit-il d’un montage classique avec une caméra omnisciente plongée dans l’action ? Ou alors est-ce que ce sont des images issues de différentes sources saisissant « en direct » la bataille ? Il y a là une incertitude qui aurait pu être intéressante si le découpage n’apparaissait pas aussi maladroit. La problématique se renforce lorsque ladite scène sera décryptée par la suite. La Stratégie Ender convoque par bien des aspects des outils de manipulation par l’image. Il convient en conséquence d’avoir une mise en scène capable d’intégrer des notions essentielles sur son utilisation et son impact. Un réalisateur comme Gavin Hood en est bien incapable. Il n’y a qu’à voir le climax. Extrêmement difficile à visualiser cinématographiquement, celui-ci doit se fonder sur une mise en scène assurant tout à la fois son interprétation immédiate et à posteriori. En ne sachant jamais sur quel pied danser, le résultat est d’une totale platitude et n’alimente pas le moindre trouble.

Il n’y a clairement pas une incompréhension de ce qui fait le roman mais une incapacité à le traduire dans un autre média. Pour revenir à la scène d’ouverture, celle-ci se conclut par un plan fort pertinent où les images de bataille se reflètent dans l’œil d’Ender. Une idée simple par lequel Hood transmet l’idée d’images gravées dans l’esprit même des personnages pour mieux les manipuler. Par ce genre de petits moyens, Hood sollicite notre indulgence. Elle sera fort nécessaire lorsqu’il noie son spectateur sous des verbiages sans fin. L’introduction comporte ainsi une voix-off décrivant le contexte. Celle-ci reviendra ponctuellement et alimente encore un peu plus le long-métrage en dialogues. Des échanges déjà fort conséquents puisque les personnages passent énormément de temps à décrypter les gestes et attitudes de chacun. Autant d’aspects superfétatoires tant justement, l’intrigue remaniée démontre qu’elle n’avait plus besoin de telles explications. Évacuant sous-intrigue (la révolte politique de la sœur et du frère d’Ender sur Terre) et personnages secondaires (Bean et consort sont réduis au strict minimum), La Stratégie Ender profite de manière prévisible de la dynamique du parcours initiatique du personnage titre. Des matchs dans la salle anti-pesanteur au jeu vidéo mental, le film reprend les éléments du roman et arrive à offrir un déroulement cohérent tout en reproduisant cet attachement aux évolutions du personnage. Hood aurait pu se contenter d’un parcours uniquement rythmé par ces étapes qui en disent déjà assez sur sa personnalité. Au lieu de ça, leurs impacts sont contrecarrés par des tentatives de démontrer la haute intelligence du spectacle au sein de longs tunnels de dialogues.

D’une certaine manière, cette pose un brin prétentieuse est compréhensible au regard d’un projet qui a réussit à demeurer fidèle au matériau d’origine. Lorsque les majors s’approchaient du roman, c’était avec l’idée de faire un Star Wars avec des gosses. Dans l’Ecran Fantastique du mois de novembre, Hood évoque en interview sa rencontre avec des exécutifs qui étaient prêts à financer le film si la révélation finale était retirée (quand bien même celle-ci justifie tout le propos du film). Le long-métrage a le mérite de ne se conformer à aucune revendication de ce type. D’une certaine manière, cela renforce le caractère frustrant de l’opération. Toutes les dispositions étaient donc réunies pour obtenir la plus convaincante des adaptations. La Stratégie Ender n’est pourtant pas au niveau et reste un semi-échec ou une semi-réussite selon le moral de chacun.

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