Jupiter : Le destin de l’univers

REALISATION : Andy Wachowski, Lana Wachowski
PRODUCTION : Village Roadshow Pictures, Warner Bros
AVEC : Mila Kunis , Channing Tatum, Eddie Redmayne, Sean Bean
SCENARIO : Andy Wachowski, Lana Wachowski
PHOTOGRAPHIE : John Toll
MONTAGE : Alexander Berner
BANDE ORIGINALE : Michael Giacchino
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Science-fiction, Space Opera
DATE DE SORTIE : 4 février 2005
DUREE : 2h07
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Née sous un ciel étoilé, Jupiter Jones est promise à un destin hors du commun. Devenue adulte, elle a la tête dans les étoiles, mais enchaîne les coups durs et n’a d’autre perspective que de gagner sa vie en nettoyant des toilettes. Ce n’est que lorsque Caine, ancien chasseur militaire génétiquement modifié, débarque sur Terre pour retrouver sa trace que Jupiter commence à entrevoir le destin qui l’attend depuis toujours : grâce à son empreinte génétique, elle doit bénéficier d’un héritage extraordinaire qui pourrait bien bouleverser l’équilibre du cosmos…

A la façon dont l’infiniment grand rejoint l’infiniment petit, Cloud Atlas résumait dans sa logique interne la direction générale prise par la filmographie des Wachowski. Avec ses six histoires se réinventant par delà le temps, l’espace et le genre, il traduisait leurs obsessions à réinvestir les mêmes thèmes. Une démarche d’auteur naturelle de la part de passionnés élevés avec les Cahiers du Cinéma mais emmenée beaucoup plus loin par leur manière de les creuser jusqu’à atteindre des archétypes et schémas fondamentaux. Cloud Atlas synthétisait près de vingt ans de travail en la matière et ne pouvait logiquement pas être une conclusion. Il s’agissait d’une étape qui nous conduit aujourd’hui à Jupiter Ascending (non, le titre anglais n’a jamais été traduit dans nos contrées). Pour les Wachowski, ce nouvel opus est l’occasion de revenir à la création d’un univers dont ils seraient les seuls maîtres. Si les deux réalisateurs ne se sentent pas en phase avec une industrie jouant sur les pré-acquis du public, ils n’ont pas eu l’occasion de mettre sur pieds une œuvre totalement originale depuis la conclusion de la trilogie Matrix. En effet, chacun de leur projet partira d’une base existante, qu’il s’agisse d’un monument de la bande dessinée (V Pour Vendetta), d’un dessin animé des 60’s (Speed Racer) ou d’un extraordinaire morceau de littérature prétendument inadaptable (Cloud Atlas). Des travaux d’adaptation que les Wachowski auront su s’accaparer sans pour autant les forcer à entrer dans leur petit moule personnel (le terrible piège dans lequel tombe nombre d’auteurs avec le temps). Issu directement de leur esprit, Jupiter Ascending va ironiquement être leur film qui masque le moins le principe d’histoire en réinvention. Ça ne sera qu’un avant-goût d’un spectacle ne tenant qu’une partie de ses promesses.

Difficile en effet de ne pas sentir les réminiscences de Matrix dans Jupiter Ascending. Le personnage principal découvre que le monde où il vit est une illusion. Derrière ce mensonge se cache la réalité d’une société réduisant l’individu à l’état de marchandise (pile hier, produit de vie éternelle aujourd’hui). Qualifié(e) d’élu(e), notre héros/héroïne tiraillé entre son destin et son libre-arbitre doit solutionner la situation en s’accomplissant au travers d’une série d’épreuves. Ces grandes lignes, on les retrouvait également dans Speed Racer et Cloud Atlas mais pas de manière aussi palpable. Qu’importe néanmoins puisque les Wachowski optent au bout du compte pour une approche résolument différente de la science-fiction. Au caractère cyberpunk de Matrix, Jupiter Ascending lorgne plus sur une SF à la limite de la fantasy. Un changement de ton qui se symbolise par le choix dans la citation du conte. Matrix proposait une référence explicite à Alice Au Pays Des Merveilles. Jupiter Ascending, lui, cite tout aussi ouvertement Cendrillon. Une part de la déception causée par Jupiter Ascending pourrait se trouver là.

A l’ouvrage foisonnant de Lewis Carroll, il est préféré un conte disons plus « basique ». Il serait peu opportun de critiquer un conte dont la popularité à traversé les siècles, d’autant plus que cette popularité n’est pas sans fondement vis-à-vis d’une histoire faite de thèmes forts et universels. La puissance de ces thèmes sonne comme une évidence au sein d’une histoire limitée narrativement. Il peut paraître curieux que les Wachowski ait opté en conséquence pour une telle référence. Leur cinéma a toujours joué la transparence dans ce qu’il souhaite raconter. Malgré leur apparat de complexité, ils ont constamment offert aux spectateurs les outils de compréhension de leurs œuvres. De la limpidité mais pas de la simplicité. Une orientation dont ils ne sont pas départis, même en réalisant un spectacle pour enfants de six ans à base de voitures qui font vroum. Avec Jupiter Ascending, ils tentent pourtant de faire passer le cheminement vers une pureté émotionnelle par cette simplicité… et ça ne leur réussit pas vraiment.

Il ne faut pas pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain. Cette simplicité est loin d’enlever tout intérêt à Jupiter Ascending, notamment vis-à-vis de son personnage central. Le parcours du personnage se structure autour des rencontres successives avec les trois membres de la famille Abrasax. Réincarnation de leur mère, Jupiter doit composer avec eux afin de récupérer et surtout conserver son droit de possession sur la Terre. La visite à chacun de ces personnages sera l’occasion de dépeindre une royauté en voie de pourrissement. Kalique lui exposera avec bienveillance le malsain fonctionnement d’un univers capitaliste dont elle ne remet pas en cause la parfaite logique. Titus jouera lui la fourberie pour tirer partie de cette affaire d’héritage, n’hésitant pas à entacher sa conspiration d’une pointe d’inceste. Quant à Balem, il incarnera une plus classique cruauté. Chacun tentera de séduire Jupiter en jouant sur sa ressemblance avec leur génitrice. Et à chaque fois, Jupiter leur rappellera qu’elle n’est pas leur mère en dépit de ce qui dit son patrimoine génétique. Elle exprimera de plus en plus fortement son souhait de s’affirmer comme individu à part entière et de ne pas s’associer à une société dont elle rejette les principes. Elle saisit l’opportunité offerte par sa précédente itération qui se fera assassiner par l’expression du dégoût procuré par son royaume. Renaissant en bas de l’échelle sociale, elle acquerra l’humilité et la force de caractère nécessaire pour assurer son rôle comme il se doit. Ce qu’elle accomplit dans un geste final face à Balem, assumant ses responsabilités de souveraine quel qu’en soit le prix. En cet instant, Balem lui rétorquera que tout ceci n’est pas un jeu. Bien sûr, n’importe quel téléspectateur de Game Of Thrones aura appris que toute intrigue autour de la politique et du pouvoir est un jeu. Un jeu certes dangereux, ce qui renforce la décision de Jupiter à y prendre part.

Si on se permet de citer la série adaptée des romans de Georges R.R. Martin, c’est que celle-ci a quelque chose qui manque à Jupiter Ascending. On l’aura compris, on ne verra qu’un petit bout de son univers. Toute l’histoire ne tournera qu’autour de la noblesse du royaume. Cela est en grande partie également le cas de Game Of Thrones mais la série n’en oublie pas pour autant de consacrer du temps aux classes inférieures ou au moins de mettre en avant les conséquences des décisions prises dans les hautes sphères. Jupiter Ascending pourrait se dédouaner de ce reproche par ce désir de simplicité exposé plus haut en collant au parcours de son héroïne. Or, ça n’est précisément pas le cas. Le film déroge souvent à ce principe et se permet des digressions. Des digressions se posant comme des nécessités justement afin d’exposer son tout nouvel univers. C’est ainsi par exemple que la famille Abrasax a droit à sa propre scène d’introduction qui amènera par la même occasion le concept de moisson menaçant la population terrestre. Ça sera d’ailleurs le seul moment qui illustrera fondamentalement les répercussions qu’auront les choix de l’héroïne. En ouvrant la narration à des points de vue extérieurs à celui de son héroïne, le scénario accentue cette frustration de ne voir qu’un fragment de l’univers mais surtout peine à lui donner vie. Il apparaît en effet peu aisé de se plonger dans un monde dont les habitants nous resteront finalement des inconnus. Chaque personnage secondaire devient avant tout le représentant d’une fonction (police, bureaucratie) et peut totalement disparaître celle-ci accomplie (les chasseurs de prime). Malgré quelques tentatives (la famille de Jupiter, la relation entre Stinger et sa fille), ils n’arriveront jamais à donner l’impression d’être véritablement des individus et non pas juste des pions de la narration. L’épure du conte a du mal à cohabiter avec les ambitions narratives des Wachowski.

Mais une œuvre comme Jupiter Ascending aura toujours plus d’aura cinématographique que n’importe quelle série télé. N’ayant jamais peur des choix saugrenus (on met Ganesh en pilote de vaisseau ? on met en Ganesh en pilote de vaisseau !), les Wachowski iront au bout de leurs idées dans la direction artistique. Portés par des effets spéciaux à la beauté hallucinante et une musique parmi les plus riches composées ces dix dernières années, ils enchaîneront les visions dantesques alimentant toujours plus ce besoin d’explorer cet univers. Car s’il y a frustration, c’est bien parce qu’il y a exaltation à la base. On ne peut bouder son plaisir face à une imagerie aussi versatile que sublime. Un sentiment culminant dans des scènes d’action rappelant que les Wachowski sont parmi les rares cinéastes à utiliser la sensation de vitesse comme champ d’expérimentation et non comme artifice d’efficacité. Jupiter Ascending est certes un film imparfait mais il reste une proposition de cinéma qui mérite d’être saisie et savourée.

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