Gummo

REALISATION : Harmony Korine
PRODUCTION : Fine Line Features, Independent Pictures
AVEC : Jacob Reynolds, Chloë Sevigny, Nick Sutton, Jacob Sewell, Darby Dougherty
SCENARIO : Harmony Korine
MONTAGE : Christopher Tellefsen
PHOTOGRAPHIE : Jean-Yves Escoffier, James Clauer
BANDE ORIGINALE : Randall Poster
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 09 juin 1999
DUREE : 1h26
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Dans l’état de l’Ohio, la petite ville de Xenia a été entièrement dévastée par une tornade. Solomon, adolescent maigrichon, passe ses jours et ses nuits à traîner dans les rues avec son copain Tummler, cherchant une distraction dans le fait de tuer des chats ou de sniffer de la colle. Au cours de cette errance, ils vont rencontrer d’autres habitants de Xenia et multiplier les expériences quotidiennes…

Quinze ans après, la question continuait d’être posée : Gummo est-il réellement un film étrange ? A l’époque, on pouvait penser que oui, au moment où le nom de Harmony Korine s’inscrivait d’un coup sec au sein du cinéma indépendant US et où la filmo de Larry Clark faisait l’effet d’une suite de chocs émotionnels sans précédent. On avait même pris la peine de rapprocher ces deux cinéastes sur quelques points : d’un côté, la familiarité du terrain d’action (toujours cette Amérique que l’on cherche à dissimuler), et de l’autre, la familiarité du parcours (Korine fut le scénariste de Kids, premier film de Clark). Or, on se rend bien compte aujourd’hui que les mettre côte-à-côte était une sacrée erreur, tant Clark cherche l’authenticité pure dans sa peinture d’une Amérique glauque là où Korine donne sans cesse l’impression de jouer double jeu, un peu comme s’il rejetait la présence d’un viseur. L’artiste mesuré d’un côté, le sale gosse de l’autre : ce serait donc ça, le constat final ? Disons qu’après s’être mangé l’uppercut Spring Breakers en pleine face, la patte Korine ne laissait plus aucun doute sur sa finalité : rejeter tout jugement expéditif sur un microcosme précis, et naviguer au cœur de ce dernier pour en traquer l’ambiguïté et créer ainsi des sensations inattendues. Qu’il s’agisse d’un environnement redneck de l’Ohio ou d’une génération X en petite tenue, la cohabitation entre la beauté et la laideur demeure la base de la mise en scène de Korine, et peu importe le cadre à investir. Du coup, à l’occasion de sa sortie tant attendue en DVD, revoir aujourd’hui Gummo à tête reposée constitue une vraie expérience, tant et si bien que l’on s’interdira désormais de dénicher une forme d’irresponsabilité ou de voyeurisme chez ce cinéaste définitivement culte. Mais que les âmes sensibles fassent gaffe, tout de même : ce film, cyclothymique par excellence, ne s’offre pas facilement à son spectateur. Rien que pour ça, il était vital de revenir dessus…

Déjà, à tous ceux qui continuent de penser qu’un bon film reste avant tout corollaire d’un bon scénario, Gummo prouve à la puissance mille que l’idée peut trouver ses limites. Soyons clairs et nets : en plus de n’avoir ni intrigue prédéfinie ni narration précise, le film peut clairement s’assumer sans queue ni tête. On ne parlera pas de puzzle pour autant, tant les scènes du film, reliées les unes aux autres à la manière d’une sorte d’art brut, portent en elles une cohérence globale : le tableau d’une Amérique à la ramasse, pauvre, malsaine et désespérément glauque. Le cadre sera la ville de Xenia, petite bourgade de l’Ohio célèbre pour avoir été à moitié détruite lors du « Super Outbreak » en avril 1974.

Ici, il ne se passe rien d’extraordinaire. Juste une poignée d’ados plus ou moins paumés, pour ne pas dire ravagés et esquintés, que l’on retrouve au fur et à mesure des scènes. Quelques exemples : deux gamins qui aiment exterminer des chats (pour les revendre ensuite à un boucher) et sniffer de la colle à bois, un duo de musclés adeptes du soulèvement d’haltères et de la violence gratuite, une gamine violée par son père, deux jumelles (dont Chloë Sevigny, également costumière du film et compagne de Korine à l’époque) fascinées par les chats du quartier, quelques rednecks chauves qui revendiquent leur haine des Noirs (à part ceux qui sont leurs potes) et fracassent des chaises lorsqu’ils perdent au bras de fer, un tandem de garçons zinzins qui jouent les terreurs tout en débitant mille insanités à la seconde, une attardée mentale transformée en prostituée par son mari, un ado qui s’occupe de sa grand-mère catatonique tout en se travestissant en cachette, une albinos à lunettes fumées qui fantasme sur Patrick Swayze, etc… Et au beau milieu de cette galaxie dérangeante, une figure énigmatique qui traverse le métrage sans réelle justification : un enfant d’une douzaine d’années avec des oreilles de lapin, que l’on verra jouer de l’accordéon dans des toilettes publics, descendre une ou deux rues en patin à roulettes, et surtout, uriner torse nu du haut d’un pont sur l’autoroute tout en fumant une clope (cette scène constitue le générique inaugural du film).

Gummo pourrait uniquement juxtaposer ce genre d’instantanés qu’il aurait déjà tout pour finir avec l’étiquette « film glauque » tatouée sur le front et les couilles. Sauf qu’à cette galerie de spécimens assez représentatifs de l’image d’un microcosme rural et consanguin, Korine ajoute un brouillage visuel monstrueux qui bloque aussi bien l’identification que le rejet. En effet, de par la multiplicité des formats d’image qui s’entrechoquent à la vitesse supersonique (vidéo amateur, 35 mm, Super 8, archives télévisées, polaroïds, inserts bidonnés, etc…) au gré de nombreuses saynètes qui surviennent sans prévenir, Gummo constitue une expérimentation à ciel ouvert, d’une absolue liberté de ton et de propos. Cette façon d’alterner des scènes a priori authentiques avec des témoignages que l’on croirait extraits d’un documentaire (le prégénérique laisse filtrer des images de la fameuse tornade et des dégâts causés) contribue du même coup à jouer sur les bascules de tonalité, quelque part entre surréalisme inavoué et poésie du réel. Mais sans que les fondamentaux du cinéma soient écartés d’un coup sec, tant Korine, du début à la fin, ne néglige en rien les effets cinégéniques, qu’il s’agisse des surexpositions ou des ralentis (dont un, absolument magnifique, où l’on tombe raide dingue de Chloë Sevigny). Quant au travail sur la durée, le montage joue de l’alternance très impromptue entre le plan-séquence et les coupes brutales, à la manière d’un collage un peu mal foutu.

Ce parti pris prouve non seulement que Korine n’aime rien tant que de foutre les règles du genre à la poubelle, mais qu’il ne s’intéresse à rien d’autre que ses personnages, lesquels délimitent la structure éclatée du film de par leurs actions et leurs comportements. Une seule scène du film, peut-être la plus belle, suffit à sublimer son désir de cinéaste : on y voit un jeune dépressif (joué par Korine lui-même) en train de flirter avec un nain black, le considérant sans aucune forme de perversion comme « quelque chose de spécial ». Message reçu : sous le vernis de la misère sociale et intellectuelle, le cinéaste tente d’extraire des parcelles de beauté, de révéler le sublime de ceux qu’il filme. Du coup, le spectre d’un éventuel voyeurisme part direct aux chiottes, et le film s’impose en dérivé splendide du Freaks de Todd Browning : cerner l’essence de ces comédiens (pour la plupart non professionnels et issus de la région où se déroule le film), s’attacher à la parcelle la moins acquise de leur existence au détriment d’une image majoritaire (d’où le choix du titre, renvoyant explicitement au membre le moins connu des Marx Brothers), ne rien dissimuler de leur étrangeté ou de leur ambiguïté sexuelle (du viol collectif à la pédophilie, en passant par l’inceste), et au bout du compte, prendre le pouls d’une sorte de désespoir sous-jacent, lequel se retrouve filtré dans chaque scène sans jamais être mis en avant. Un désespoir qui flirte malgré tout plus d’une fois avec la provocation totale, et qui atteint même un seuil critique dans une scène finale d’anthologie, où l’un des deux gamins, assis dans une baignoire remplie d’eau croupie, ingurgite des spaghettis bolognaises en même temps qu’une tablette de chocolat sale et un milk-shake à la fraise. Vomitif ? A première vue, oui, mais une fois encore, l’étirement de la scène et la trogne ahurissante du jeune acteur dégagent une vérité et une singularité, toutes deux bouleversantes à plus d’un titre.

Un autre détail frappe aussi lors d’un nouveau visionnage de Gummo : cette figure d’un gamin coiffé d’oreilles de lapin forme un détail visuel qui semble inscrire le film dans un cadre assez inattendu, à savoir celui du conte de fées. Le parallèle n’a d’ailleurs rien de stupide si l’on tend à rapprocher le film d’une provocation de sale gosse (s’agirait-il donc d’une réappropriation quasi immature d’un genre codifié ?) ou encore si l’on en juge par l’imagerie décorative dont fait preuve le cinéaste. En témoignent des personnages aux costumes tout sauf anodins (il suffit de contempler celui de la prostituée : une robe blanche qui en fait l’incarnation d’une princesse souillée), des personnages qui débarquent au détour d’une scène sans crier gare (dont un pédophile en voiture, sorte de « loup » abordant les deux jumelles « pures » en quête de leur chat disparu) et le choix d’une voix-off imprécise, renforçant là encore le doute entre la véracité des événements et l’aspect incertain des situations. De cet ultime constat, le décalage voulu par Korine entre une réalité crue(lle) et une fiction fantasmatique trouve sa plus pure justification. Et contribue, in fine, à offrir enfin une réponse à notre question inaugurale : Gummo est-il un film étrange ? Oui ou non, rien à foutre : il n’est pas plus étrange que ne l’est déjà le monde lui-même.

1 Comment

  • Whaou, et bien, quelle magnifique critique! Franchement je dis bravo. Tu as une plume vraiment superbe, c’est très agréable à lire, et tous les arguments possibles sont cités et développés. Je crois que c’est la meilleure critique que j’ai lu sur le film!

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