Chungking Express

REALISATION : Wong Kar-wai
PRODUCTION : Jet Tone Films, ARP Sélection
AVEC : Faye Wong, Tony Leung Chiu-waï, Brigitte Lin, Takeshi Kaneshiro, Valerie Chow, Chen Jinquan, Kwan Lee-na
SCENARIO : Wong Kar-wai
PHOTOGRAPHIE : Christopher Doyle, Andrew Lau
MONTAGE : William Chang, Kai Kit-wai, Kwong Chi-leung
BANDE ORIGINALE : Frankie Chan, Michael Galasso, Roel A. Garcia
ORIGINE : Hong Kong
GENRE : Drame, Romance
DATE DE SORTIE : 22 mars 1995
DUREE : 1h37
BANDE-ANNONCE

Synopsis : L’histoire de deux flics lâchés par leur petite amie. D’un côté, le matricule 223 qui se promet de tomber amoureux de la première femme qui entrera dans un bar à Chungking House, là où il noie son chagrin. De l’autre, le matricule 663, qui chaque soir passe au Midnight Express – un fast-food du quartier de Lan Kwai Fong – acheter à la jolie Faye une « Chef Salad » qu’il destine à sa belle, une hôtesse de l’air…

« J’ai tourné Chungking Express en moins de trois mois. J’ai délibérément choisi de faire le film avec un budget très réduit, et de filmer la plupart du temps la caméra à l’épaule. Je voulais retrouver les bases du cinéma. Je ne pouvais plus m’appuyer que sur mon instinct créatif. La plupart de l’action du film se déroule la nuit. Cela me permettait d’écrire le jour et de tourner la nuit […] En travaillant à un rythme aussi fou, j’ai également senti que je m’étais rapproché au plus près du pouls de Hong Kong »

Wong Kar-wai

C’est bizarre : en lisant ces quelques phrases, on dirait que Jean-Luc Godard s’est délocalisé à Hong Kong pour y exporter le processus créatif d’A bout de souffle. La sensation n’est pas si faussée que ça, tant Chungking Express en rejoint les composantes de tournage à l’instinct et à l’arrache. Mais aussi révolutionnaire puisse-t-il être vis-à-vis d’une écriture cinématographique qu’il a contribué à faire muter, Wong Kar-wai se différenciait alors de Godard dans la mesure où il n’en était alors pas à son coup d’essai. Lorsqu’il se lance dans Chungking Express, le cinéaste est en effet déjà l’auteur de trois longs-métrages singuliers, détenteurs d’un style désormais reconnaissable en deux raccords et trois plans que personne n’aura jamais su égaler. On lui devait en outre un grand nombre de scénarios rédigés pour le cinéma ou la télévision hongkongaise (citons l’intéressant The Final Victory de Patrick Tam), ce qui prête un peu à sourire aujourd’hui dans la mesure où le bonhomme avoue tourner ses films avec à peine quelques lignes griffonnées sur une feuille A4. Et c’est un pur hasard s’il accepte un jour d’enfiler la casquette de réalisateur sous l’impulsion du producteur Alan Tang. Cela donnera d’abord As tears go by, relecture HK de Mean Streets déjà très marquée par les canons esthétisants de l’époque. Ensuite, le superbe Nos années sauvages viendra enfin déposer la marque WKW : intemporelle, sensuelle, à mi-chemin entre le songe mélancolique et le défilé d’images fantasmatiques. Tout était alors en action : une époque davantage recréée par la sensation que par le concret (ce qui justifie l’éclatement de la logique narrative), des personnages davantage définis par des postures et des pensées que par une quelconque psychologie, des acteurs qui atteignent la grâce en épousant des états d’âme, et surtout cette assimilation du temps à une toile d’araignée qui piège les individus dans ses réseaux complexes.

Pourtant, en 1994, Wong Kar-wai n’était clairement pas au mieux de sa forme : Nos années sauvages s’était soldé par un échec critique et public à Hong Kong. Pour rebondir, le cinéaste s’était lancé dans la réalisation d’un wu xia pian unique en son genre, du genre à pousser si loin le bouchon de l’audace narrative et de l’expérimentation graphique qu’il ferait passer The Blade de Tsui Hark pour un parangon de classicisme. Nouvel enfer de logistique pour un cinéaste aussi tatillon et perfectionniste, ce film, appelé Les Cendres du Temps, aura tout télescopé : légendes chinoises, mélancolie en voix off, récit abscons et déstructuré, lyrisme perfusé à Sergio Leone, ralentis à la Sam Peckinpah… De gros problèmes de son vont même entraîner un arrêt du tournage pendant deux mois, ce dont Wong Kar-wai saura tirer profit en s’échappant temporairement du projet. Son envie : tourner un petit film léger et rapide, avec son instinct comme seule logique. Ce sera Chungking Express. Résultat : un triomphe planétaire et un statut de leader d’une sorte de Nouvelle Vague hongkongaise.

Il est assez fréquent de juger qu’une œuvre de cinéma tournée dans l’urgence peut s’imposer comme exutoire à une longue réflexion intérieure. On avait déjà abordé cette idée en détail à propos de Bronson, film mental et outrancier que Nicolas Winding Refn tourna en 2009 durant la préparation de Valhalla Rising, et on peut aussi rappeler la situation difficile des frères Coen, tous deux lancés en 1990 dans la conception impulsive de Barton Fink durant une panne d’inspiration sur Miller’s Crossing. La créativité dans l’urgence, en somme, comme si la (sur)vie de l’artiste en dépendait. En l’état, nul doute que le fait de se caler au plus près de l’effervescence de la nuit hongkongaise aura poussé Wong Kar-wai à aborder ce film comme un éclatement de sous-intrigues, reliées entre elles par des points instinctifs qui surgissent au fil des trajets dans le dédale urbain. Car, oui, Chungking Express est un dédale à ciel ouvert, où le concept du « deux films en un » est à la fois assumé (au départ) et perpétuellement trahi (à l’arrivée). Rentrer dans une histoire obéit ici à une logique des plus déroutantes, à savoir le fait d’en sortir sans crier gare ou de basculer dans une autre par pur instinct romanesque. Les spectres de Leos Carax et de Jean-Luc Godard trouvent donc parfaitement racine dans ce quartier-monde de Chungking, catapultant l’image et le montage dans une sorte de danse créative à la lisière de l’improvisation jazz. De quoi épouser en beauté ce mouvement de chassé-croisé (ou de « solitude ultramoderne », comme certains ont pu le dire) qui forme la moelle épinière du film.

Wong Kar-wai n’étant pas du genre à perdre son temps pour installer une action et créer un univers, les premiers plans de Chungking Express donnent le « la » de ce qui attend le spectateur. Dans un découpage où tout évolue à dix images/seconde, une mystérieuse femme blonde lookée comme Gena Rowlands (on reconnait Brigitte Lin), lunettes noires et imperméable cintré, s’agite dans le tumulte urbain de Hong Kong, évoluant le long de tunnels sombres avec une menace apparente qui la suit, le tout sur fond d’un ciel crépusculaire et d’une musique sensuelle à en filer des palpitations aux âmes tristes. Au beau milieu de ce tumulte surgit tout à coup l’imprévu : une rencontre furtive – à neuf heures pile – entre un policier et cette femme (en réalité une trafiquante de drogue). Sommes-nous donc dans un polar ? Que nenni : la voix off annonce illico que cinquante-sept heures plus tard, cette rencontre débouchera sur un coup de foudre. Sauf que c’est là encore une fausse piste : le coup de foudre ne sera qu’à sens unique (il la désire, elle ne désire plus rien), laissant ainsi ces deux solitudes dans une impasse. Il aura fallu suivre un long montage alterné sur ces deux personnages pour en arriver à cette liquidation d’une intrigue amoureuse. Mais comme une fin n’en est jamais une chez Wong Kar-wai, un nouveau récit s’amorce : le temps d’une nouvelle et brève rencontre figée dans le temps (cette fois-ci avec une serveuse de fast-food), les cartes sont relancées en promettant à cette nouvelle jeune femme de tomber amoureuse… d’un autre homme. Nouvelle histoire, nouvelle logique. Et c’est reparti…

Deux histoires, nourries autant par la vitesse que par le hasard, composent donc la trame de Chungking Express, avec comme dénominateur commun une impasse sentimentale qu’il s’agit d’embrasser ou de faire s’embraser. Deux flics sont ici au cœur des enjeux. Face A : le matricule 223 (Takeshi Kaneshiro) noie son chagrin d’amour en se gavant de boîtes d’ananas à consommer avant le 1er mai – la date de péremption est aussi l’anniversaire de sa rupture – et décide de tomber amoureux de la première femme qui rentrera dans un bar de Chungking House – la dealeuse à perruque blonde sera « l’heureuse gagnante ». Face B : le matricule 633 (Tony Leung Chiu-waï) achète chaque jour une salade du chef dans un fast-food pour sa compagne hôtesse de l’air (Valerie Chow), laquelle finira par le laisser tomber tandis que la jolie Faye (Faye Wong), serveuse du fast-food, se mettra à nourrir pour lui une vraie fascination sentimentale. Dans les deux cas, un rendez-vous manqué avec l’amour a (eu) lieu ou aura lieu. Ce qui fait cependant la singularité du propos abordé, c’est que le chagrin n’est pas ici une donnée qui vient définir un état psychologique, mais au contraire un état d’âme qui se reflète de façon continue sur l’environnement visité.

Ce n’est clairement pas un hasard si les décors dans lesquels s’engouffre la caméra hyper-mobile de Wong Kar-wai mettent en perspective un mélange de sécheresse et de sensualité. Que l’on soit plongé dans une nuit urbaine blindée d’éclairages artificiels ou isolé dans de petits appartements frappés par la chaleur, une projection des émotions s’active sur des éléments du quotidien. Preuve en est que 633 reproche à sa serpillière de « pleurer » ou à son savon de « se laisser aller », que 223 se sert de ses ananas presque périmés pour théoriser l’extinction du désir et de la mémoire au fil du temps, et que Faye utilise l’appartement de 633 – qu’elle range et nettoie à sa guise en cachette – en vue d’accélérer un drôle de transfert sentimental (un passé à effacer, un futur à installer). C’est d’ailleurs ce dernier personnage féminin, sorte de miroir inversé de celui de la dealeuse blonde dépourvue de sentiments, qui ordonne à elle seule la lecture du propos. Faye n’est pas juste une jeune femme dont on s’entiche dès la première apparition (inutile de le nier), c’est surtout un personnage dont les déambulations traduisent tout ce qui définit un humain chez Wong Kar-wai : un désir qui reste contenu, des regards en coin qui évitent de rencontrer ceux de l’Autre, des mots qui ne disent jamais rien des sentiments (ou alors seulement par la voix off), une vie qui se rêve par la répétition d’un motif (impossible d’oublier cette irrésistible danse sur le California Dreamin des Mamas and Papas) et, plus généralement, un spleen romantique d’une rare subtilité où l’humour se fait discret et l’espoir de plus en plus incertain.

Histoire d’être en prise directe avec le pouls d’une faune urbaine dont il souhaite épouser les états d’âme et le bouillonnement intérieur, Wong Kar-wai a donc fait le choix – payant à l’extrême – de multiplier les prouesses formelles. La fluidité de sa caméra l’aide à capturer les trajectoires et les postures de façon alerte, le caractère elliptique de ses choix de montage lui permet de bâtir une vaste mosaïque de destins voués à s’entrechoquer ou à se répondre par correspondances, son travail sur l’inégalité de rythme des plans distord à gogo la ligne temporelle pour mieux définir de nouvelles perspectives de narration, et ses jeux de lumière et d’accélération donnent au décor de Chungking une connotation organique qui se cale sur l’état de ceux qui le peuplent. D’aucuns crieront sans appel au maniérisme vain et vaniteux (honte à eux !) là où une telle énergie stylistique permet au 7ème Art de recréer du sens par la redéfinition des effets de montage qui ont toujours constitué le b.a.-ba de son langage. On ne voit d’ailleurs pas comment une telle intrigue à double face, centrée sur des personnages isolés dans leur propre bulle et éperdus de désir émancipateur, aurait pu être traitée autrement qu’au travers d’une mise en scène soumise au règne de l’aléatoire et de l’explosion des conventions. Le plus fort dans tout ça, c’est qu’ici, rien ne semble forcé ou outrancier. Toute la force paradoxale de Chungking Express est de brouiller – et non d’alterner – la lenteur et la nervosité dans un même plan. De ce fait, on reste dans le même état qu’un acteur de Wong Kar-wai : épuisé par l’effet, fiévreux par les faits, mais conscient d’avoir été hypnotisé par un génie et d’avoir un nouveau tatouage indélébile sur cette peau brûlante que l’on appelle un « parcours de cinéphile ».

1 Comment

  • kathnel Says

    Un très bel article qui dans mon propre « parcours de cinéphile » me ravive le plaisir que j’ai eu à découvrir ce film. J’ai été fascinée par Chungking Express , un film immersif, au rythme souvent frénétique , puzzle poétique un peu étrange, à suivre comme le fil d’Ariane dans un labyrinthe. Hong Kong devient un poétique patchwork sensoriel. Une mise en scène virtuose , des images recherchées aux couleurs éclatantes, des dialogues romantiques, les bouillonnements de la ville et des sentiments, les déchirures des amours ratées ou perdues, c’est une description si délicate de la solitude et des hasards dans la rencontre…. J’ai encore et toujours – California Dreaming ! -dans la tête.

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