Calmos

REALISATION : Bertrand Blier
PRODUCTION : AMLF, Renn Productions, Les Films Christian Fechner
AVEC : Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Brigitte Fossey, Bernard Blier
SCENARIO : Philippe Dumarçay, Bertrand Blier
PHOTOGRAPHIE : Claude Renoir
MONTAGE : Claudine Merlin
BANDE ORIGINALE : George Delerue
ORIGINE : France
GENRE : Comédie
DATE DE SORTIE : 11 février 1976
DUREE : 1h47
EXTRAIT

Synopsis : Harassé par le spectacle quotidien de l’intimité de ses clientes, le gynécologue Paul Dufour abandonne son travail et sa femme, et part avec son ami Albert à la campagne. Leurs femmes les poursuivent. Les époux s’enfuient et entraînent derrière eux tous les hommes qu’ils trouvent sur leur passage, jusqu’à former un long cortège… La guerre des sexes est déclarée !

Les Valseuses ? Un peu stériles avec les années qui passent. Préparez vos mouchoirs ? Le temps a fini par les user. Buffet froid ? Goûtu, mais tiède. Tenue de soirée ? Le costume a pris la poussière. Trop belle pour toi ? Normal, c’était Carole Bouquet. Merci la vie ? Euh… non merci. Les Acteurs ? Trop payés pour faire les idiots. Les Côtelettes ? Carbonisées une fois servies. Combien tu m’aimes ? Pas très cher. Le bruit des glaçons ? Pas très fort vu la vitesse à laquelle ça fond… Bon, OK, on déconne. On joue même les cyniques. Mais désormais, a contrario du consensus qui en aura fait une valeur sûre du cinéma français, comment aborder autrement la filmographie de tonton Blier ? Au-delà d’une noirceur corrosive, d’un goût du sarcasme salvateur ou d’une misanthropie laissant parfois filtrer une certaine tendresse, son insistance à mitonner des répliques acides et des situations gonflées au détriment d’une vraie mise en scène de cinéma pouvait irriter. Même son dernier opus, pourtant bâti sur le match Dujardin/Dupontel, s’embourbait dans un exaspérant jeu théâtral. Et si l’on en juge par l’accueil glacial reçu par ses derniers films, n’aurait-on donc pas surestimé Blier durant trop longtemps ? Peut-être. Cela dit, vu que la controverse et le scandale sont de bons outils pour faire jaillir l’audace et la curiosité, le cinéaste s’est toujours frotté aux réactions excessives, dans un sens comme dans l’autre. En cela, dès son deuxième film, il escaladait déjà l’Everest : en 1976, à peine sorti du triomphe des Valseuses, Blier balançait Calmos, un pamphlet sans limite, conçu en réaction au féminisme galopant de l’époque. Bilan : tollé critique, rejet public, fiasco financier et, surtout, une aura de nanar grotesque qui lui portera malchance. Sauf si les reproches adressés au film sont justifiés, ce sont eux qui nous le font aimer. Parce que jamais personne n’oserait refaire un tel film sans être passé au lance-flamme.

S’il constitue sans hésitation ce que Blier a pu faire de plus couillu dans sa carrière, Calmos est surtout un film suicidaire qui ne carbure à rien d’autre qu’à l’excès et au n’importe quoi. L’envie de foncer tête baissée dans le mur, de se casser joyeusement la gueule au détriment de tout bon sens, voire de rester en permanence sur le fil du rasoir. Le film n’est pas fait pour plaire, c’est évident. Tant mieux, d’ailleurs, quand on voit à quel point son cinéaste a su aller jusqu’au bout de son délire iconoclaste. Que raconte le film ? Ni plus ni moins que la guerre des sexes revue à la sauce grivoise, gavée de misogynie et sous influence Hara-Kiri.

Ambiance fixée dès la scène d’ouverture, totalement mutique : une poignée de bourgeoises fringuées comme des perruches patientent dans une salle d’attente, l’une d’elles est alors reçue par un gynécologue (Jean-Pierre Marielle) qui, loin de lui accorder la moindre attention, se contente de bouffer goulument une tartine de pâté pendant que sa cliente (jouée par la porno-star Claudine Beccarie) se gratte le pubis, impatiente d’être examinée. Et voilà que l’homme tire une mine déconfite. Il en a marre. Marre de contempler des sexes chaque jour. Marre de son travail. Marre de sa femme et de son quotidien. Fini le temps des émois sexuels. Fini le temps où le beauf pouvait s’extasier devant le cul de sa moitié comme dans Les galettes de Pont-Aven (sorti un an auparavant et dans lequel jouait déjà Marielle). Et même lorsqu’une passante vient lui demander un renseignement, c’est le ras-le-bol qui domine, c’est la colère qui sort des tripes. Alors il se casse à la campagne, avec un ami rencontré dans la rue (Jean Rochefort). Sevrés de libido et très vite rejoints par un curé truculent (Bernard Blier), tous deux n’ont alors qu’un seul désir : cuisiner, prendre l’apéro, se gaver de bons petits plats, se laver quand ça leur chante, et surtout, respirer le grand air, au calme, décontractés du gland. Bientôt, leur exemple prend une ampleur nationale, puisque des hordes de mâles déboussolés quittent les villes, fuyant l’hystérie féministe qui plane alors dans l’air. Sauf que les femmes, aussi incontrôlables que particulièrement chauffées au niveau de l’entre-jambe, n’ont pas dit leur dernier mot…

Véritable attentat au bon goût que l’on croirait sorti de l’esprit déglingué d’un anar féroce, le film semble clairement prendre un plaisir bien pervers à torpiller l’image rassurante de la femme, ici tellement libre et belliqueuse qu’elle en devient envahissante au point de gâcher les petites envies pépères de son conjoint. Visiblement désireux d’en faire baver à l’image engagée des mouvements féministes, Blier ose tout dans ce brûlot anti-MLF, d’une épouse frustrée désireuse de se faire tringler avec brutalité si nécessaire (Brigitte Fossey, que l’on n’imaginait pas aussi vénéneuse) jusqu’à une armée d’amazones nymphomanes (pour la plupart assez moches) qui ont « le clitoris qui se cabre » (on les entend même chanter « Ce qu’il nous faut, c’est un coup d’bite ! »), jusqu’à une clinique surréaliste où se pressent des cohortes de femmes en chaleur et où nos deux héros, capturés pour servir de cobayes pour la procréation, sont forcés de se taper à la chaîne tout ce petit monde sans chromosome Y. Les femmes élèvent les enfants, tandis que les hommes sont juste réduits à leurs sexes : on voit d’ici le tableau éminemment provocateur d’un artiste sans doute prêt à en découdre avec le consensus et la bienséance.

Alors, bien sûr, devant un délire pareil, certain(e)s auront vite fait de hurler au scandale ou de préparer le bûcher pour un auteur taxé de misogynie, surtout lorsque l’on se souvient des campagnes de protestation qui accompagnaient la sortie des Valseuses. Sauf qu’à force de ne faire preuve d’aucun recul, le regard farcesque et totalement décomplexé de Blier lorgne plus d’une fois vers le gros portnawak sans queue ni tête, ce qui relègue donc le brûlot politique tant redouté au rang de provocation de sale gosse. De même que la succession de dialogues à la Michel Audiard, dont la tordante provocation verbale atteint parfois ici un seuil limite (« Maintenant, quand je fais un doigt, c’est pour vider un poulet ! »), prend à contre-pied ce discours de vieux macho pour mieux en révéler les impasses. Ce que la scène finale, littéralement ahurissante, symbolise à merveille : revenus à l’état d’hommes préhistoriques après avoir été « vidés » de leur substance, les deux hommes se mettent alors à rétrécir, s’envolent dans des machines volantes bricolées pour finir par atterrir dans un territoire flasque et moite, couvert de roseaux bizarres, qui se révèle être… un vagin géant ! Les voilà donc réduits au rang de morpions chatouilleux, juste bons à peupler le sexe d’une sorte de nouvelle Eve en train de bronzer sur une plage exotique, comme dans n’importe quel spot de pub pour Fa Douche. Le clin d’œil aux Contes de la folie ordinaire de Bukowski (où un homme se réfugiait dans un utérus, à l’abri du monde) peut paraître évident, de même qu’on se souvient d’un Almodovar qui avait repris la même idée avec infiniment plus de poésie dans Parle avec elle, mais il faut surtout y voir l’absurdité dans laquelle s’enferment les deux hommes, incapables de saisir la clé du monde féminin et désormais égarés pour de bon dans ce mystère.

Ce que l’on savait moins à propos du film, c’est que Blier n’avait jamais caché sa déception envers le résultat. Dans une interview accordée à Télérama, l’intéressé se livrait même à un grand déballage : « Calmos reste la grosse connerie de ma vie. Le scénario était bon, mais je n’avais, pour le tourner, ni le fric, ni les acteurs […] Tout ça manquait de vigueur, de folie. C’était un film kubrickien, vous savez, avec tout un univers à construire, sauf qu’on n’avait pas les moyens de Kubrick. Et que je n’avais pas son talent. Mais le talent, on s’en arrange. L’argent, jamais… ». Et en effet, on a parfois la sensation de voir un film casse-gueule, riche d’une liberté artistique trop grande en dépit d’un manque de moyens trop évident. Du coup, lorsqu’une longue liste d’idées folles ne peuvent naître à l’écran, il faut parfois couper dans le tas. Ce qui se ressent clairement dans la mise en scène (où l’on retrouve le goût du cinéaste pour des plans fixes assez simples), dans quelques idées de trucages (dont une série de transparences hideuses dans les dernières scènes) et dans un montage très instable, lardé de coupes brutales (il est évident que des scènes ont été sacrifiées) et de séquences qui ne sonnent pas toujours juste. Même la bande-son, pourtant signée George Delerue, exaspère avec ses sonorités qui semblent avoir été torchées avec des moignons sur un synthé Bontempi. Mais on se fiche royalement de tout ça : ce nanar singulier, unique en son genre et perfusant en 1h37 une dose de misanthropie plus élevée que dans toute la filmographie de son auteur, a le bon (mauvais) goût de bannir toute retenue et d’exploser les barrières de la logique. Et rien que pour son esprit provocateur et rabelaisien qui peine à trouver aujourd’hui un équivalent digne de ce nom, c’est peut-être le seul film de Blier qui a toutes les chances de vieillir moins vite que les autres.

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