Critique : Call Me by Your Name (Luca Guadagnino)

Call Me by Your Name

REALISATION : Luca Guadagnino
PRODUCTION : Frenesy Film Company, La Cinéfacture, RT Features, Water’s End Productions
AVEC : Armie Hammer, Timothée Chalamet
SCENARIO : James Ivory
PHOTOGRAPHIE : Sayombhu Mukdeeprom
MONTAGE : Walter Fasano
BANDE ORIGINALE : Robin Urdang, Sufjan Stevens
ORIGINE : Etats-Unis, France, Italie, Brésil
GENRE : Romance, Drame
DATE DE SORTIE : 28 février 2018
DUREE : 2h11
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Durant l’été 1983 au nord de l’Italie, Elio, dix-sept ans, passe des vacances dans la villa familiale. L’arrivée d’Oliver, un doctorant américain de vingt-quatre ans venu assister le père d’Elio dans ses recherches archéologiques, bouleverse le quotidien du jeune adolescent. Ce dernier sent naître une attirance pour le nouvel arrivant…

L’histoire d’un « premier » amour, c’est ainsi que le film est souvent résumé. Toutefois, le terme « premier » paraît quelque peu réducteur tant le jeune narrateur accepte ce sentiment avec maturité, et tant le réalisateur, Luca Guadagnino, situe cette relation hors d’un espace-temps ordinaire. Adapté du roman d’André Aciman par James Ivory, le livre repose sur les sentiments, les pensées, et les non-dits qui agitent les personnages, en particulier Elio. Une telle histoire, basée sur les sensations et les réflexions, apparaît comme un vrai défi d’adaptation pour le cinéma. Or, c’est justement ce qui intéresse le metteur en scène : ce qui ne se voit pas directement, la façon de le suggérer, et de mettre en image l’invisible. Comment filmer la naissance du sentiment amoureux ainsi que le lien qui se tisse entre des personnes distinctes ? Le cinéaste adopte le point de vue d’Elio par d’autre moyen que celui, plus traditionnel, de la voix off. Il fait du plan séquence une ode à la déclaration amoureuse. C’est aussi aux rapports qu’entretiennent les personnages avec les lieux, avec certains objets, que le cinéaste donne à cette histoire d’amour son intemporalité.

Contrairement à des classiques de la littérature comme Lolita, ou Mort à Venise, l’originalité de ce récit est de se placer du point de vue du plus jeune des deux, celui qui sera l’initiateur de cette relation. Sans voix-off, le réalisateur délaisse le « je » du livre, place Elio alias Timothée Chalamet, au centre du cadre en train de regarder en hors-champs, Oliver, alias Armie Hammer. Dans un premier temps, les pensées d’Oliver demeurent obscures pour Elio comme pour le spectateur. Des lignes sur les pages d’un journal intime laissé ouvert sur un lit, les quelques, quoique fréquentes, érections d’Elio suggèrent le désir qui le travaille. La nature joue également un rôle d’ébullition des sentiments. Luca Guadagnino filme une nature luxuriante qui invite au lâcher prise. En plein doute sur la lisibilité de sa thèse, Elio tente de rassurer Oliver. « C’est la chose la plus gentille qu’on m’ait dite depuis des mois » lâche Oliver. Allongé au bord du bassin, en se retournant, il se laisse glisser de tout son long dans l’eau. C’est par ce geste d’abandon qu’il révèle son trouble. Le cinéaste montre cette nature comme une ouverture vers un champ des possibles pour les personnages.

Élevé dans une famille où la conversation est ouverte, où chacun parle plusieurs langues, il n’est pas très étonnant de voir le jeune Elio entreprendre sa déclaration à Oliver, même en passant par des phrases détournées. « Parce que je pensais que tu devrais le savoir », « Parce que je voulais que tu le saches, parce qu’il n’y a personne d’autre à qui je peux le dire excepté toi ». « Est-ce que tu es bien en train de me dire ce que je pense ? » lui demande Oliver, Elio acquiesce. Sur la place d’un village italien, un mémorial de guerre au centre, le cinéaste filme la scène, non pas en gros plan, mais dans son ensemble, les personnages se parlent en étant éloignés l’un de l’autre. Oliver s’absente quelques instants, la caméra continue de filmer en basculant vers le ciel et les toits des maisons, d’une chapelle, aux alentours. Comme il est écrit dans le roman, à ce même moment, Elio voit dans ce lieu, cette statue, les témoins de son amour pour Oliver. Sans couper, en un plan séquence, Luca Guadagnino saisit aussi bien ce qui se dit entre les personnages, que cet endroit pittoresque qui recueille cette déclaration. Le cinéaste façonne ainsi le souvenir dont cette statue, ces murs, ces pavés, et même cette clôture en fer forgé conserveront l’empreinte. Il raconte la mémoire de ses protagonistes autant que celle des lieux et objets qui les accompagnent.

Deux objets en particuliers semblent être les gardiens de cette histoire. Tous deux de confession juive, Oliver arbore une étoile de David au bout d’une fine chaîne en or, tandis qu’Elio admet être un « juif discret » selon l’éducation de ses parents. Plus tard, sa mère remarquera autour du cou, son étoile, qu’il porte à nouveau. Ce motif apparait aussi dans la chambre d’Elio, où est affichée une photographie de Robert Mapplethorpe sur laquelle l’artiste pose devant une étoile renversée. Moins comme le signe d’une appartenance religieuse, l’étoile révèle leur attachement l’un à l’autre, le secret qui les unie, encore tabou au regard de certains dans les années quatre-vingt. Sans avoir recours à des gros plans démonstratifs, le cinéaste attire l’œil du spectateur en accentuant la lueur de ces étoiles qui captent la lumière. Ce rôle à la fois de dévoiler et de sceller la relation d’Elio et Oliver est également dévolu à une statue antique, un jeune Apollon sorti des eaux. En plus d’être une figure de coming-out, cette découverte archéologique les confrontent à leur propre souvenir. Le temps a ajouté une beauté nouvelle à ce corps ancestral figé dans sa jeunesse. La perfection de l’art antique rejoint la quintessence du sentiment amoureux. Comme des madeleines de Proust, Luca Guadagnino voit dans ces objets, les réminiscences de la vie des personnages. À défaut de toute promesse d’avenir, sans certitude de se revoir un jour, le cinéaste fait transcender les limites du temps à Elio et Oliver.

Luca Guadagnino se plaît à filmer les signes qui laissent percevoir le chamboulement intérieur des personnages. Il suit donc d’abord le point de vue d’Elio en soulignant le regard qu’il porte sur l’énigmatique Oliver. Puis, au fur et à mesure, les points de vue s’échangent, s’entremêlent jusqu’à ne faire plus qu’un. Ce coin de paradis en pleine nature, isolé du reste du monde, est comme un écrin où les sentiments se libèrent de toute appréhension. Même si quelques références sont faites aux années quatre-vingt, par le biais des costumes, des accessoires et de certaines musiques, le metteur en scène n’enferme pas cette relation dans une temporalité trop précise, bien que contemporaine. La force de cette idylle marque autant la mémoire des personnages, que celle des fondations, des pierres, des meubles et autres objets déjà emplis du passé historique et artistique romain. L’atmosphère est gorgée de légendes, de secrets et de pensées dissimulés, non perceptibles à l’œil nu, mais dont le réalisateur en fait deviner la présence. Comme le père d’Elio qui est archéologue, Luca Guadagnino reconstitue cette histoire issue du passé à partir des objets, des vestiges disséminés tout au long du film. Loin d’être des objets sans âmes, le cinéaste accentue la dimension symbolique dont ils sont dotés. Il fait de cette romance une véritable mythologie afin d’en souligner l’universalité, de la perpétuer à travers les âges.

2 Comments

  • Kathnel Says

    C’est une très belle analyse que je partage totalement.
    J’ai bien aimé ce beau film à la fois pudique et sensuel sur la naissance du désir, d’un amour et de son deuil à faire, un film sur le chagrin et la consolation . Cette grâce particulière de la mise en scène, sa simplicité permet avec justesse d’évoquer de multiples émotions et tous ces sentiments qui ne peuvent s’avouer, voire se reconnaître, tout comme les hésitations, les désirs indicibles et la passion qui reste encore difficile à se révéler… « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » : dans ces mots c’est toute cette alchimie qui ne peut s’expliquer. Je suis restée avec au fond de moi cette mélancolie à la fin du film , sur ces dernières images des larmes sur le visage de Elio , empreintes ou traces de la douleur scellée au désir , qui m’ont touchée tout comme ce discours paternel si humain et bienveillant ( c’est tout ce qui vient s’inscrire dans une généalogie, une histoire ).Le plus beau passage du film je trouve.

    • June Bug Says

      Merci ! Oui c’est vrai, le discours du père est une scène clé du film. En discutant de cette scène, on se rend compte que chaque personne peut en avoir une interprétation très différente. Je trouve que son ouverture et sa volonté de ne pas réduire la sexualité de chacun à une étiquette en font une scène assez rare pour le cinéma…Comme vous dîtes, une simplicité de mise en scène avec beaucoup de subtilités !

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