A Scene at the Sea

REALISATION : Takeshi Kitano
PRODUCTION : Office Kitano, La Rabbia
AVEC : Kurodo Maki, Hiroko Oshima, Sabu Kawahara, Nenzo Fujiwara, Susumu Terajima, Keiko Kagimoto
SCENARIO : Takeshi Kitano
PHOTOGRAPHIE : Katsumi Yanagishima
MONTAGE : Takeshi Kitano
BANDE ORIGINALE : Joe Hisaishi
ORIGINE : Japon
TITRE ORIGINAL : Ano natsu, ichiban shizukana umi
GENRE : Comédie, Drame
DATE DE SORTIE : 19 octobre 1991 (Japon), 23 juin 1999 (France)
DUREE : 1h41
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Un jeune éboueur sourd-muet se prend d’une passion obsessionnelle pour le surf. Soutenu par le regard protecteur de sa fiancée, sourde-muette comme lui, le jeune homme progresse, d’apprentissages éprouvants en compétitions harassantes, jusqu’a ce que la mer les sépare…

Premier plan : la mer. Pas un bruit. Subjectif d’un éboueur sourd-muet nommé Shigeru qui regarde le « grand bleu » depuis son camion. Ce qu’il y voit et/ou ce qu’il ressent n’appartient qu’à lui, et on ne le saura jamais. Un simple paysage ? Un champ des possibles ? Un appel simple vers la mort ? La dernière hypothèse aurait tout pour sembler logique au vu d’une culture nippone à ce point hantée par la peur de l’engloutissement. A la fin du film, Shigeru aura quitté le plancher des vaches pour s’en aller pour de bon dans ce monde liquide. Suicide concret ou renaissance symbolique, l’acte en lui-même restera hors-champ. On devra se contenter d’une planche de surf un peu chahutée par les vagues sur le bord du rivage et d’un simple carton affiché sur l’écran : « Il est devenu un poisson ». Ce qui est bizarre, c’est que le réalisateur ne s’appelle pas Luc Besson. De même que le film n’a pas l’air de vouloir évoquer le désir d’un être humain d’aller danser le tango avec un dauphin au plus profond des abysses. Autre détail bizarre : c’est Takeshi Kitano qui réalise, mais on ne le voit jamais à l’écran, de même qu’on n’y voit personne avec un flingue ou un costard noir. Ici, le silence est d’or. Il est même toujours plus sourd et évocateur que la parole. Et la découverte bien trop tardive de ce film dans les salles françaises en juin 1999 (soit huit ans après sa sortie japonaise !) aura fait l’effet d’un gros choc, violent à l’intérieur, caressant à l’extérieur. Du zen à l’état pur qui prouvait surtout à quel point il n’aura pas fallu attendre la sortie en salles de L’été de Kikujiro quatre mois plus tard pour se persuader que Takeshi Kitano était un grand sensible sous sa carapace d’agitateur, qu’il cachait une âme bleutée derrière ses lunettes noires, qu’il savait filmer autre chose que de la violence burlesque et des flingueurs mutiques.

Si l’on joue les traducteurs, le titre original du film ressemblerait à quelque chose comme « La mer si calme cet été-là ». Or, résumer A Scene at the Sea à un banal « film de plage » ou à une parenthèse solaire dans une filmographie marquée par la violence sèche serait une belle erreur. Une erreur qu’il faut pourtant faire l’effort de commettre à la première vision, histoire d’être dans les meilleures conditions pour savourer les délicieux et apaisants effets secondaires générés par la mise en scène de Kitano. Troisième film du cinéaste après deux polars très maîtrisés (le pas drôle du tout Violent Cop et le plutôt drôle Jugatsu), ce film aurait en effet de quoi laisser penser – comme avec L’été de Kikujiro – que la saison estivale serait capable de lui inspirer autre chose que des histoires de yakuzas cogneurs. Or, ce film aura été pour lui ce que la mer aura encouragé chez son protagoniste : la définition d’un style. Cette poésie de l’image, ce jeu des regards absents qui ne disent rien et qui chuchotent tout, cet attachement pour les exclus d’un Japon qui cumule les excès (pollution qui tâche, travail qui aliène, société qui cloisonne…), ce sens du burlesque nourri à la même fibre scénographique que Jacques Tati, ce mutisme général qui aide autant à raconter visuellement les choses qu’à évoquer une fascination potentielle pour la mort et le néant : tout prenait déjà forme dans A Scene at the Sea, qui plus est dans un récit d’une simplicité quasi invraisemblable.

Tout tient en une ligne : lors de sa tournée d’éboueur, un sourd-muet découvre une planche de surf abîmée qu’il décide soudain de récupérer et de réparer, s’initiant alors à la pratique du surf sous le regard lumineux et protecteur de sa petite amie (elle aussi atteinte du même handicap). Oh bien sûr, au début, elles ne sont pas bien grosses les vagues. Mais il apprend, petit à petit, jour après jour, jusqu’à avoir la possibilité de participer à une compétition. Mais contrairement à ce que chantait Etienne Daho, l’été n’est pas sans fin, et il y aura une fin à tout cela, du genre sur laquelle chacun sera libre de projeter de la joie ou de la tristesse. D’un bout à l’autre de cette fugue mélancolique (car il est bel et bien question de cela), Kitano dispose ainsi de douces couleurs sur la page blanche de son cinéma. Dans un territoire circonscrit dès les premiers plans (la ville, la plage, la mer) et défini là encore comme un terrain de jeu (ça se passe toujours comme ça dans ses films), il vise l’épure absolue là où Jugatsu semblait plus gourmand sur le versant fictionnel. Avec un double parti pris qui deviendra sa marque de fabrique : rendre son film à peu près aussi semi-autiste que son protagoniste, bâtir un cinéma joueur où le fait de glisser sur les vagues d’un milieu aux antipodes est autant un jeu assumé qu’une farce qui ne s’assume pas (après tout, qui imaginerait Beat Takeshi fan de surf ?). Si son cinéma était une plage, on savait Kitano capable d’en asperger la surface avec un sang très rouge. On le découvre ici tout aussi doué – si ce n’est plus – pour se contenter d’en bercer tout doucement les grains de sable.

La sensiblerie n’a pas sa place dans A Scene at the Sea, et le pathos encore moins. A partir d’une ligne de synopsis dont on imagine sans difficulté la traduction formatée à l’américaine, Kitano contourne les pièges de la success-story consensuelle et de la chronique sociale. L’épure qu’il vise d’un bout à l’autre de son film invite simplement à dénicher l’insolite dans le quotidien, à capturer la pureté au cœur même des gestes les plus anodins, à sublimer une humanité qui se fait toujours plus vraie et touchante lorsqu’elle semble régresser du stade adulte vers celui de l’enfance. Peut-être parce qu’aux yeux de Kitano, ces deux personnages de sourds-muets sont encore des enfants empreints de pureté, des grains de sable qui se laissent porter par les vagues. Quant à leur handicap, on aurait presque envie de le lire sous un angle détourné : tout comme certains aveugles peuvent avoir une oreille musicale plus forte que la moyenne, peut-être qu’eux deux ont la capacité, à travers cette surface bleue aussi plate qu’ondulante, de voir quelque chose d’invisible. Peut-être une beauté qui se passe du moindre mot lorsqu’elle surgit dans toute sa nudité, et là-dessus, c’est peu dire que la mise en scène de Kitano rend ces « choses invisibles » totalement frémissantes à l’œil nu. Il y a cet amour exclusivement marqué par des flux et des gestes – une marche à deux, un pliage de vêtement, une vitre cassée par un caillou… Il y a cette mer tranquille qui semble parler à l’être humain lorsqu’elle fait raisonner le doux son des vagues – on jurerait entendre la voix d’une divinité sous-marine. Il y a le regard riche de mille significations du jeune acteur Kurodo Maki, à la fois pop-star nippone et authentique champion de surf, que Kitano dirigera à nouveau dans Aniki mon frère. Il y a la moquerie des uns qui se retourne en empathie pour tout le monde sans qu’on s’y attende, signe d’un instant de pureté où les différences s’effacent en marchant sur le même sable. Et il y a enfin ce bouleversant sourire féminin qui, à défaut d’être épaulé par un son, se contente de devenir le nôtre jusqu’à la fin du film.

Film de tandem lancé dans une quête d’absolu, A Scene at the Sea n’en reste pas moins un film marqué par la présence d’un troisième personnage : cette planche de polystyrène que l’on découvre décapitée au début du film et qui disparaît ensuite au profil d’une autre, toute neuve celle-là. Sur la première planche, on repère alors une inscription : « Blue Bunny ». Sans aller jusqu’à lire obligatoirement cette « planche de salut » comme une sorte de lapin abandonné qu’il s’agirait de recueillir et de soigner, sa présence infuse mine de rien une symbolique très forte sur le dépassement de soi, sur le recours à l’artifice et à l’imaginaire pour toucher du doigt le fameux « instant magique », et sur l’irréversibilité du deuil comme stade terminal d’un amour partagé (plan inoubliable d’une photo du couple scotchée sur une planche de surf au look de cercueil abandonné dans l’océan). Même si le bonheur appartient à la ligne du passé, il a laissé sa trace sur le présent. Longtemps avant Hana-Bi, Kitano transformait donc déjà la vie en œuvre d’art et la mort en chef-d’œuvre de cette dernière. Ses personnages sont comme des poissons dans un bocal (leurs mouvements dans le cadre en disent mille fois plus que leurs mots), son montage aquatique coule autant de source que la sensationnelle partition musicale de Joe Hisaishi (lequel démarrait ici sa fructueuse collaboration avec Kitano), et son style, bien que couvert d’une peinture encore un peu fraîche, tutoie la grâce d’un haïku sans se forcer. Quand le cinéma est aussi beau, aussi simple et aussi pur, on a juste envie d’une chose : se laisser porter par sa vague.

Laisser un commentaire

Lire plus :
[ENTRETIEN] Manuel Chiche

La Planète Des Singes – Les Origines

Running On Karma

Fermer