Guide d’achats : Noël 2012


(Via)

Comme vous le savez, dans quatre jours, c’est la fin du monde. L’occasion idéale pour un top 10 des meilleurs films apocalyptiques. Comme vous le savez, dans huit jours, c’est Noël. Et vous êtes encore là, tout penaud, à attendre que de bonnes idées de cadeaux tombent du ciel, avec la ferme intention d’en saisir une au passage dans l’espoir de combler votre entourage cinéphile. Lequel, avide de connaissances et assoiffé de culture, resterait béat d’admiration devant l’inventivité de l’offrande. Et là, t’as cru qu’on allait te donner quelques pistes et faire le boulot à ta place. Tu t’es dit qu’entre un dossier consacré au métier de scénariste à Hollywood et un autre dédié à Joe Wright, on avait bien le temps de rédiger deux-trois joyeusetés pour soulager ta conscience.
Mmmm… C’est une idée.



LA SELECTION DE MATTHIEU RUARD

Total Recall : L’incroyable et véridique histoire de ma vie, d’Arnold Schwarzenegger : Derrière les films extraordinaires (ou pas) se cachent souvent des destins extraordinaires. Celui d’Arnold Schwarzenegger en est un. De sa jeunesse dans une petite ville autrichienne à son retour sur grand écran, l’acteur raconte son parcours motivé par une volonté de fer et épaulé par une foule de rencontres déterminantes à son accomplissement. Si vous avez écouté (et survécu) aux commentaires audio de Conan Le Barbare et Total Recall, vous savez que Schwarzenegger est un conteur naïf et plombant (les répétitions ne lui font pas peur). Son autobiographie ne déroge pas à la règle. Mais derrière une écriture prêtant à rire, il demeure l’incroyable sincérité d’un homme en quête permanente de dépassement de soi. En lisant son livre, on ne peut que ressentir cette admiration pour ces personnes qui ont sauté le pas et décidé de nourrir les rêves des autres. Qu’on aime ou non leur art, ils méritent au moins une certaine forme de respect.




Amis Américains : Entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood, de Bertrand Tavernier : « Amis Américains est un livre de spécialiste, un ouvrage d’érudition, un volume de mémoires. Cela dit, prenez-le comme il vous plaira. Vous n’êtes pas obligé de commencer par la première page, ni d’obéir à la logique du chapitrage adopté par l’auteur ». L’introduction résume parfaitement l’utilité de cet ouvrage qui squatte la table de chevet de l’auteur de ces lignes depuis deux ans. Si le cinéma est fait de destins extraordinaires, il en existe d’autres plus modestes mais non moins admirables. Avec cette série d’entretiens comprenant entre autres John Ford, Jacques Tourneur, John Huston et Quentin Tarantino, Bertrand Tavernier dresse un portrait fabuleux du septième art. Que dit-il, comment le dit-il, comment se reçoit-il ? Cet ouvrage volumineux est une encyclopédie de réflexion dans lequel on a envie (besoin ?) de piocher après chaque visionnage. Sans être d’accord sur tout ce qui est dit, Amis Américains est une œuvre indispensable pour aider à appréhender ce médium si chéri.

Blu-ray – Du Silence Et Des Ombres : Pour fêter son centième anniversaire, Universal ressort quelques uns des classiques de son catalogue. Exploitation opportuniste du portefeuille des cinéphiles ? Au vu des efforts accomplis par le studio, clairement non. Car ces éditions en blu-ray ne sont pas de simples mises à jour mais font en sorte de corriger les défauts des précédents DVD. On pourrait évoquer le cas des Dents De La Mer (la VF d’origine à nouveau disponible) ou de La Soif Du Mal (les trois montages enfin à disposition sur le territoire français) mais on préfèrera s’arrêter sur le cas de Du Silence et Des Ombres. Edité au début des années 2000, le DVD d’une qualité très correcte était pourtant gangréné de certains soucis forts fâcheux, entre un commentaire audio non sous-titré et surtout une image encodée en 4/3. Tout ceci fut rectifié dans une édition collector double DVD… uniquement commercialisée en Belgique ! Avec cette édition du cinquantième anniversaire, on dispose désormais à portée de main du moyen de profiter de ce chef-d’œuvre dans les meilleures conditions. Voilà ce qui rend cet objet incontournable : pouvoir (re)découvrir un grand film avec tout l’éclat qui lui est dû.



LA SELECTION DE GUILLAUME LASVIGNE

Le royaume enchanté, de James B. Stewart : Vous le savez si vous nous suivez régulièrement : je suis un passionné d’animation. L’art en lui-même, bien entendu, mais aussi son histoire, les personnalités qui ont fait et font sa renommée, ses coulisses. À ce titre, vous avez peut-être déjà entendu parler du Royaume enchanté si vous avez jeté un œil à la première partie de notre dossier consacré au Roi Lion. Je m’en suis servi de base pour synthétiser les conflits ayant émaillé la production du film. De ce genre de récits, le pavé de James B. Stewart en regorge. Prenant parti de s’attarder longuement sur le règne de Michael Eisner à la tête de l’empire Disney, du coup d’éclat de Roy Disney ayant permis son arrivée en 1984 à la tentative… de Roy Disney de lui faire quitter les lieux plus de vingt ans après, en passant par le nouvel âge d’or de ses studios d’animation, l’acquisition d’ABC, la bataille juridique l’ayant opposé à Jeffrey Katzenberg, les problèmes contractuels avec Pixar et autres faits, témoignages, anecdotes ou chiffres passionnants, Le royaume enchanté dresse un portrait sans concession de l’une des plus grandes entreprises de notre temps. Blindé à n’en plus pouvoir d’informations détaillées et approfondies avec un soin obsessionnel pour en reconstituer le contexte, ce livre s’avère être, tout simplement, une véritable bible pour quiconque s’intéresse de près non pas à Disney en particulier, mais au cinéma en règle générale.

Blu-ray – Si tu tends l’oreille : Autant le préciser tout de suite, cet achat ne se fera que dans l’unique but de découvrir l’un des Ghibli les moins connus dans notre pays. N’attendez en effet rien d’autre des bonus que quelques trailers ou une featurette sans le moindre intérêt interrogeant quelques membres du casting vocal… américain. A noter tout de même, la possibilité de voir le film dans sa version animatique.
Néanmoins, dans l’attente hypothétique de découvrir le bijou de Yoshifumi Kondō débarquer dans nos vertes mais sauvages contrées (aucune trace d’une simple édition DVD à ce jour), voilà un import indispensable, non seulement lisible sur les platines blu-ray européennes mais aussi agrémentée de sous-titres français !





Blu-ray – Voyage vers Agharta : Un dernier petit conseil pour la route à travers l’un de mes films préférés de l’année. Voyage vers Agharta, c’est avant tout le passage d’un génie de l’animation, Makoto Shinkaï (sur lequel il n’est pas impossible que nous revenions d’ici quelques temps), de récits très axés sur la vie quotidienne nippone (quand bien même ils reposent sur un postulat de SF) à une aventure humaine à la symbolique universelle. Le tout, toujours sous couvert d’une beauté plastique totale qui définit le style, inimitable, de celui que je considère comme l’un des meilleurs cinéastes actuels. Sorti directement en blu-ray l’été dernier dans plusieurs éditions chapeautées par Kazé, je ne peux que vous recommander chaudement l’édition collector : au-delà du traditionnel combo DVD/Blu-ray, le coffret a le bon goût de contenir son lot de suppléments aptes à étendre l’univers du film. Un sublime artbook agrémenté d’une interview du réalisateur et d’informations diverses (pour la plupart connues de ceux qui ont vu le film), le premier des deux volumes du manga adapté du long-métrage, près d’une heure d’entretiens avec le casting vocal ainsi que Makoto Shinkaï himself (principalement pour revenir sur les différents personnages et livrer diverses pistes d’analyse les concernant) et quelques featurettes pour le moins anecdotiques. Mais surtout, un making-of de 45 minutes, tout à fait sympathique et reprenant la forme classique des making-of d’anime, à savoir une attention portée sur l’ensemble du processus créatif, entre repérages des décors servant au film, avant-premières, doublage, dessins préparatoires, animation, etc etc… Si vous possédez les blu-ray de Redline, Arrietty ou de La disparition de Haruhi Suzumiya, vous savez de quoi il est question. Bref, un achat impératif, qu’il s’agisse de découvrir un grand film ou d’en apprendre plus à son sujet (après, Kazé reste Kazé, et vous avez plutôt intérêt à payer votre vaseline pour vous offrir ce qui coûterait 30% moins cher ailleurs pour le même contenu).



LA SELECTION DE GUSTAVE SHAÏMI

Jean Renoir, de Pascal Mérigeau : C’est lors du festival Lumière 2012 de Lyon que l’on a entendu parler presque chaque jour de cette « biographie ultime » signé Pascal Mérigeau, critique au Nouvel Obs, écrivain déjà auteur de biographies de Mankiewicz, Depardieu ou Maurice Pialat. Deux an plus tôt, au même festival, il avait reçu le premier Prix Raymont Chirat (du nom de l’historien du cinéma français, fondateur de la bibliothèque de l’Institut Lumière à son nom et encore spectateur assidu de la cinémathèque lyonnaise à 90 ans) et la bourse qui avec pour ses travaux de recherche sur « le plus grand des cinéastes français ». L’objet final est imposant, long de plus de 1 000 pages. A ne pas offrir à quelqu’un de vaguement intéressé donc. Quoique… Retracer une carrière aussi opulente, longue de près d’un demi-siècle et menée sur plusieurs continents, c’est aussi parcourir ces décennies sociopolitiques du point de vue d’un des artistes qui les a le plus marquées. Et parfois de la manière la plus ambiguë. « Jean Renoir ne s’est jamais laissé guider que par son instinct, imprimant à son existence les soubresauts les plus inattendus, passant sans émotion visible d’une opinion à une autre contraire, et ceux qui admiraient ses films en toutes circonstances lui donnèrent raison » explique Mérigeau. Y compris lorsque le cinéaste s’est enthousiasmé que Mussolini découvre La Grande Illusion ? On a hâte de trouver le temps de se plonger dans tout ça, pressé par Bertrand Tavernier qui écrit : « Disons-le simplement, le Renoir de Pascal Mérigeau est sinon la meilleure biographie critique écrite sur un cinéaste, du moins l’une des deux ou trois meilleures. Qui évite tous les pièges de certains ouvrages américains qui sacrifient l’esthétique des films, leur force artistique, bref l’analyse critique à des détails biographiques, des ragots intimes le plus souvent haineux et rances. Welles ou Losey ont été les victimes de ces approches. Rien de tel ici. Les analyses de Mérigeau sont concises, denses, passionnées ».

Blu-ray – Lawrence d’Arabie : Avec La Nuit du Chasseur, c’est l’évènement DVD/Blu-Ray de la fin de 2012. Si vous ne vouliez pas investir 80€ dans l’édition Deluxe (1 500 exemplaires uniquement) réunissant trois Blu-Ray, la B.O., un livre de 88 pages ou encore – élément déterminant s’il en est – un morceau de pellicule 70mm du film numéroté, vous pouvez opter pour le double Blu-Ray à 20€. Car si les nombreux bonus sont intéressants, dont un documentaire sur la genèse du film où s’exprime entre autres un tout jeune Steven Spielberg admiratif, l’évènement en soi demeure avant tout la restauration et la numérisation du film. C’est en ce qui nous concerne à l’Institut Lumière de Lyon qu’on a pu découvrir ce travail d’orfèvre dès fin août, quelque mois après une avant-première mondiale à Cannes Classics. Quel cadeau ! Voilà un immense chef-d’œuvre, une fresque épique qui simplifie ses composantes historiques et géopolitiques pour donner plus de relief à la trame psychologique qu’elle choisit de privilégier, s’appuyant sur l’une des plus belles prestations d’acteur de l’histoire, signée Peter O’Toole. Chaque plan est un tableau incroyable (auquel le 4K du Blu-Ray sera assurément rendre justice), dramatisé par la partition inoubliable de Maurice Jarre et un sens inouï de l’orchestration des mouvements (ces chevauchées dans le désert !!!), lié à ce qui le précède et le suit par une science du montage par laquelle David Lean est entré dans le cinéma (chez Powell & Pressburger, Carol Reed). L’un des plus grands films jamais réalisés, ni plus ni moins.



LA SELECTION DE GUILLAUME GAS

Blu-ray – La nuit du chasseur : Chaque année amène son lot de coffrets Blu-Ray indispensables et inattendus, et pour 2012, l’éditeur Wild Side nous aura sacrément gâté avec une des arlésiennes les plus insoutenables depuis longtemps, le seul « premier et unique film » de l’histoire du cinéma à mériter le titre de chef-d’œuvre inoxydable : La nuit du chasseur de Charles Laughton. Et alors que l’édition DVD précédente sortie chez MGM présentait un transfert indigne et une absence totale de suppléments, ce coffret Blu-Ray magistral sort le grand jeu avec une armée de points forts : restauration HD concoctée avec un perfectionnisme rare, avalanche de bonus allant des entretiens d’époque (dont un, beaucoup trop court avec Robert Mitchum) jusqu’au documentaire rétrospectif (2h40 !) qui ne laisse plus aucun secret sur la conception du film, livre de 200 pages regorgeant de documents d’archives inédits, packaging à la finition irréprochable et CD audio racontant l’histoire du film. Le tout pour un prix défiant toute concurrence. On pourrait aussi en rajouter des lignes sur la puissance toujours aussi intacte du film, splendeur intemporelle et effrayante qui compile les genres avec un brio jamais égalé, dominé par un Mitchum effrayant et magistral, et parcouru par tant d’images incrustées dans la mémoire de tous les cinéphiles. On pourrait. Mais on se doute bien que vous aviez déjà commandé ce magnifique objet depuis belle lurette, non ?

Blu-ray – Pulsions / Blow out : Carlotta est devenu un éditeur de premier choix si l’on en juge par la flopée de chefs-d’œuvre qu’il aura contribué à sortir des oubliettes. Cette année, outre le mythique Schizophrenia et quelques perles du tandem Powell/Pressburger (dont Le narcisse noir), la moisson 2012 s’est achevée par l’édition Blu-Ray des deux films les plus iconiques de Brian de Palma : d’un côté, le très hitchcockien Pulsions, et de l’autre, le métatextuel Blow Out. L’éditeur aura mis les moyens pour offrir à ces deux chefs-d’œuvre un traitement de choix : outre des présentations très éclairantes du journaliste Samuel Blumenfeld et une fascinante analyse de Blow Out par Jean Douchet, les entretiens captivants se multiplient à loisir sur les deux galettes, dont un qui retient particulièrement l’attention (le témoignage, à la fois décontracté et enthousiaste, d’Angie Dickinson, qui jouait le rôle principal de Pulsions). Mais on s’aperçoit surtout à quel point la patte du cinéaste, longtemps réduite (et parfois à juste titre) à l’exploitation de figures stylistiques pompées chez les autres (Argento doit encore s’en mordre les doigts), va bien au-delà de cette impression. On pouvait considérer Pulsions comme un décalque à peine revendiqué de Psychose (dont il reprend la structure narrative), alors que De Palma prenait au contraire un malin plaisir à en anamorphoser les figures stylistiques imposées par Hitchcock tout en intensifiant la perversité du scénario original. On pouvait cibler Blow Out comme transposition du Blow Up d’Antonioni où le son jouerait cette fois le rôle du médium trompeur, mais De Palma visait autant à transcender le rôle du médium (le cinéma qui sert à révéler au grand jour un crime « invisible ») qu’à lorgner du côté du thriller paranoïaque (ici absolument parfait). Dans les deux cas, le plaisir suscité se dévoile non pas à travers l’intrigue mais à travers un style où se déchaîne une maestria technique proprement inouïe. Ou comment se régaler de la pure abstraction graphique, histoire de conserver le plus absolu des plaisirs : celui de « voir ».

Blu-ray : Holy motors : Finir 2012 sans recommander son coup de cœur insurpassable de l’année sonnerait presque comme une anomalie. Donc, autant se faire plaisir en (re)découvrant ce joyau inespéré et totalement inattendu qu’est Holy Motors, le dernier film du maudit Leos Carax, revenu en fanfare après une (très) longue période de vide. Et son édition Blu-Ray mérite le détour, ne serait-ce que pour les propos de Denis Lavant (acteur décidément trop rare) dans une courte mais enrichissante interview, un excellent making-of qui donne la parole à presque tous les membres de l’équipe (sauf Carax !) et quelques scènes coupées qui prolongent le plaisir du film. Sans oublier le bonus le plus attendu de cette édition : une longue conversation avec le réalisateur lors d’un hommage qui lui fut rendu au festival de Locarno, où le cinéaste lève enfin le voile sur son cinéma, sa personnalité, sa méthode de travail et sa direction d’acteurs, tout en enfilant les cigarettes une par une. Du très lourd concocté par l’éditeur Potemkine, visiblement déterminé à rendre justice à une œuvre qui risque fort de rester dans les annales du cinéma français comme l’une des plus fortes et les plus audacieuses qu’on ait eu la chance de voir depuis très longtemps. Ce qui renforce encore plus notre colère devant son absence toujours inexplicable au palmarès cannois. N’hésitez pas à réparer cet affront en faisant de ce Blu-Ray un succès commercial : il y a fort à parier qu’il risque de recevoir la même indifférence aux Césars.

DVD – Le cinéma de Michael Haneke : Cette année aurait été le signe d’un changement pour ce cinéaste très controversé qu’est Michael Haneke : admiré autant que détesté, le cinéaste autrichien aura réussi à mettre (presque) tout le monde d’accord avec son nouveau film, Amour, qui lui valut pour le même coup sa deuxième Palme d’Or. Consécration oblige, TF1 Vidéo aura eu l’intelligence de ressortir la totalité des longs-métrages de Haneke en un seul et unique coffret. Une initiative que l’on applaudit des deux mains, tant le travail éditorial fait très plaisir. En vérité, côté suppléments, on n’y verra rien de bien nouveau par rapport aux précédentes éditions : les anciens bonus (entretiens et making-of) ont été conservés, et de fabuleuses présentations (signées Michel Cieutat et Philippe Rouyer, journalistes à Positif) viennent désormais accompagner chaque film, du Septième continent jusqu’au Ruban blanc. Si tous les films présents dans ce coffret méritent amplement d’être (re)découverts et discutés par chacun selon sa sensibilité, on en profitera pour insister sur le visionnage de trois films en particulier. D’abord, le rarissime Le Tableau, intéressante adaptation de Kafka que Haneke réalisa pour la télévision autrichienne en 1997. Ensuite, Code inconnu, œuvre sous-estimée avec Juliette Binoche qui fut le passeport du cinéaste pour la France, et où le spectre de l’incommunicabilité au cœur de nos sociétés modernes est exploré avec un tact et une froideur rarement égalées. Enfin, Caché, sans aucun doute le chef-d’œuvre de Haneke, où une situation dérivée du Lost highway de David Lynch sert de prétexte au cinéaste pour révéler la culpabilité de l’être humain (y compris le spectateur) et le mettre devant ses contradictions. Une œuvre-choc qui peut se voir comme le sommet d’une œuvre sur laquelle tout et son contraire a pu être dit. A juste titre, on pourrait d’ailleurs dire, puisque Haneke n’a jamais visé en aucun cas à caresser le spectateur dans le sens du poil.

Haneke par Haneke, de Michel Cieutat et Philippe Rouyer : Pour compléter le coffret Haneke et mieux cerner la sensibilité artistique du cinéaste, le livre d’entretiens rédigé par Michel Cieutat et Philippe Rouyer constitue un solide complément. Autant être prévenu dès le départ, néanmoins : si le livre offre un éclairage sans précédent sur ce qui pouvait jusque-là passer pour de la manipulation sournoise (ce que les divers détracteurs de Haneke n’ont jamais cessé de critiquer), il y a fort à parier qu’il ne réussira pas pour autant à réunir, voire à apaiser les deux camps dans leurs tensions respectives. Interviewé chez lui par les deux journalistes de Positif au cours de longues séances d’entretien, Haneke se livre comme jamais il ne l’avait fait, révèle une cinéphilie des plus admirables, clarifie sa vision artistique, justifie le moindre de ses choix de cinéaste, abat les idées reçues sur son travail et explore en détail la conception de chacun de ses films. Avec, plus que tout, le refus absolu de lever le voile sur les interrogations narratives et morale suscitées par ses films, le cinéaste restant déterminé à laisser les spectateurs se forger leur propre opinion. Par moments, Haneke se livre même à une autocritique personnelle, comme en témoignent les reproches qu’il énonce autour du Temps du loup (projet de longue date qu’il n’aura pas maîtrisé de fond en comble) ou son anxiété concernant les réactions partagées autour de Funny Games (film aussi adoré que haï), et au final, se révèle finalement très éloigné de l’image de « donneur de leçons » que certains tentent de lui coller à la peau. Que l’on aime ou pas son cinéaste, le dévoilement d’une telle méthode de travail au sein d’une filmographie aussi intègre suffit à susciter un profond respect.

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