Blanche-Neige : La Guerre Des Miss

Avec son petit milliard de recettes au box-office mondial, il n’y avait nul doute qu’Alice Au Pays Des Merveilles revu et corrigé par Tim Burton allait faire des émules. Pas forcément une bonne nouvelle pour certains qui auront bien eu du mal à se remettre de la relecture de l’œuvre de Lewis Carroll. C’est que dans sa tentative de dépoussiérer le classique pour toucher une audience contemporaine, le film trainaît le livre vers des contrées peu hospitalières à l’éloge de l’imaginaire. Ainsi, Alice quittait le pays des merveilles pour revenir dans le monde réel où sa créativité fera d’elle une buisines woman accomplie. L’aboutissement parfait d’un film qui aura gentiment réfuté de bout en bout les préceptes absurdes et nonsensiques au cœur du roman. Si le long-métrage devient un modèle à suivre, il y a à parier que les occasions de s’étrangler de rage seront encore nombreuses. Dans le cas de Blanche-Neige, on aura au moins l’embarras du choix puisque deux nouvelles versions sont sorties à deux mois d’écart. Deux films qui en apparence devraient permettre à chacun de trouver son compte. La première produite par Brett Ratner (ouch !) et réalisé par Tarsem Singh (ouf !), la deuxième produite par Joe Roth (déjà derrière Alice Au Pays Des Merveilles) et réalisée par le nouveau venu Rupert Sanders. En théorie, les deux projets sont faits pour s’opposer. Avec son tournage en studio et son univers bariolé, la version de Singh (simplement intitulée Blanche Neige en VF) semble montrer une déférence envers l’imaginaire des contes. Le Blanche Neige Et Le Chasseur de Sanders s’inscrit lui tranquillement dans un registre « so dark » très apprécié aux temps actuels. La bande-annonce de ce dernier nous dévoile ainsi un royaume décrit avec réalisme malgré les apparitions fantastiques l’habitant. Un monde ouvertement dangereux où la jeune péronnelle en titre va devoir se faire pousser des couilles si elle veut survivre. Le conte originel semble bien loin. En soit, notre sympathie irait donc plus volontiers vers Singh. Malheureusement, les deux films ont plus en commun que ce que l’on pourrait croire.

En effet, Singh nous pose le même cas problématique que son Les Immortels. Autrement dit, nous sommes face à une œuvre présentant une grave rupture entre ce qu’intime sa forme et ce que relate son fond. Comme prévu, les premières minutes séduisent par un visuel invitant à s’aventurer dans l’univers fantastique du conte. Le film s’ouvre sur un magnifique zootrope nous conduisant à un splendide prologue animé. Certes, les répliques acerbes de la reine en voix-off instaurent un décalage comique étrange. Mais le charme opère et on se laisse aisément contaminer par la folie visuelle de Singh. Plus le film avance, plus il faudra se rendre à l’évidence qu’il y a quelque chose de pourri au royaume enchanté. Malgré son esthétisme respectueux de l’extravagance et du caractère irréel des contes, le scénario présente une relecture bien pragmatique du conte originel. Une évolution de point de vue pas si éloignée de celle de Blanche Neige Et Le Chasseur.

Si on revient à l’essence du conte, la confrontation entre Blanche-Neige et son acariâtre marâtre convoque un lot d’émotions liées à la peur de la mort face à une jeunesse destinée à nous supplanter. La beauté devient pour la reine la seule capacité de se prémunir contre une inéluctable déchéance. Bref, nous sommes face à des sentiments universels relatifs à l’appréhension de la vie et de la mort. Chez Singh comme chez Sanders, la thématique n’est toutefois pas traitée à ce niveau et sert d’enjeu politique. La beauté devient alors une arme, un outil de séduction et donc de manipulation. Pour la reine de la version de Singh, le rapport à la beauté devient objet de marivaudage. Par sa beauté, elle compte séduire un beau prince dont la fortune lui permettra de renflouer des caisses mises à mal par ses excès. Bien sûr, le prince est déjà tombé sous le charme de la délicate Blanche-Neige et a bien du mal à supporter l’autre foldingue sur-liftée. Dans la version de Sanders, point de ressorts comiques (le film laisse d’ailleurs peu de place à l’humour si ce n’est une référence incongrue au dessin animé de Disney). Ici, la beauté sert à une guerre de symboles. A la beauté de la reine nourrie par la monstruosité de sa tyrannie, Blanche-Neige et sa pureté innocente devient le porte-drapeau de la résistance. En soit, il y a quelque chose d’assez déprimant à voir le pouvoir abstrait du conte retranché dans des préoccupations fort terre-à-terre. C’est d’autant plus dommage qu’aucun des deux films n’arrive vraiment à tirer partie de la voie empruntée.

Chez Singh, le problème peut cela dit être minimisé par rapport à la déconnection du fond et de la forme exposée plus haut. Blanche Neige reste constamment captivant par sa débauche graphique avec ses décors incroyables et ses costumes hallucinants (il s’agira du dernier travail d’Eiko Ishioka, décédée au début de l’année). Il y aura toutefois bien de quoi être déprimé par la manière dont le script s’oriente ouvertement vers la farce (amusante soit dit en passant) et prend soin de détourner les passages phares du conte. Le rebondissement de la pomme empoissonné sert ainsi de pic final pour marquer la victoire totale de Blanche-Neige sur la reine. L’envoutement qui ne peut être libéré que par un baiser d’amour est toujours là mais avec une inversion des rôles. En ce sens, on s’inscrit bien dans la logique initiée par Alice Au Pays Des Merveilles. Blanche-Neige ne peut plus être juste une jeune fille innocente et passive. Elle doit être forte et active. Elle aura donc tout loisir d’être éduquée par les nains pour maîtriser les joies du vol et du combat. Après de tels retournements, on ne s’étonne plus que le zootrope ouvrant le film se fasse littéralement exploser en conclusion.

Un problème qui ne risquait pas de se poser avec Blanche Neige Et Le Chasseur, la couleur étant annoncée d’office. Dès ses prémisses, il fut annoncé que le film se centrerait sur les relations entre Blanche-Neige et le chasseur chargé de la tuer. Ce dernier allait la prendre sous son aile et l’entraîner pour destituer la reine. Au vu d’un tel choix narratif, on ne peut qu’être agréablement surpris de voir que le film essaie d’instruire une certaine portée poétique à l’ensemble. Outre une trame restructurée mais ne se refusant pas aux passages obligés du conte, le film bénéficie d’une somptueuse production design. La pierre angulaire de ce ravissement visuel tient dans l’idée judicieuse d’illustrer la pureté de Blanche-Neige par sa connexion avec la nature. L’idée n’est en soit pas nouvelle. Du dessin animé de Disney à la version de Singh, on peut voir le personnage en parfaite symbiose avec les petits animaux de la forêt. Le lien arrive ici à un stade supérieur par les visions d’une nature sublimée avec laquelle Blanche-Neige fait corps. Cela conduit d’ailleurs à une rencontre surnaturelle copiée sur le Princesse Mononoké d’Hayao Miyazaki. Il y a eu pire référence.

Néanmoins, la qualité de Blanche Neige Et Le Chasseur s’arrête là. Plus à l’aise pour concevoir son imagerie que pour la mettre en scène, Rupert Sanders signe juste un joli cahier d’images. Malgré la contradiction entre fond et forme, Singh aura tiré les leçons de Les Immortels et prend soin de faire en sorte que ses compositions, aussi magnifiques soient-elles, permettent surtout de raconter l’histoire. Sanders (qui à l’instar de Singh vient de la pub) n’en est pas arrivé là. Son découpage vire au charcutage rendant chaque scène d’action insupportable à l’œil. Un manque d’attraction d’autant plus dommageable par rapport à un script traînant sévèrement la patte. Car si la manière de confronter la pureté du symbole à la crasse du monde est appréciable, elle ne sauve pas une intrigue faisant du surplace. Désespérément long, le film ne satisfait aucunement le principe d’apprentissage vendu. A la série d’épreuves qui aurait dû permettre l’affirmation d’une héroïne ayant passé sa vie enfermée, on a droit à une bêtifiante promenade en forêt où le chasseur et sa protégée se disputent continuellement.

En résumé : Blanche Neige Et Le Chasseur n’accomplit aucunement ce qu’il avait annoncé et se complaît dans un rythme lénifiant (on est décidément bien devant un produit de notre époque). La caractérisation de la reine résume assez bien ce côté fastidieux. Déjà mise à mal par le festival de grimaces de Charlize Theron (Julia Roberts est tout aussi hystérique de son côté mais ça s’accorde plus avec le ton adopté), le personnage fonctionne pourtant dans les premières bobines. Le jeu de séduction avec son miroir arrive ainsi à se définir à la fois comme un élément magique et une potentielle expression des névroses du personnage. On peut même noter un plan simple mais ingénieux transmettant l’obsession de la reine sur son image (la reine et son frère apparaissent ensemble dans le reflet du miroir mais elle seule est visible au premier plan). Malheureusement, la suite tentera de développer une série de complications inutiles à base de sortilèges. Ce côté alambiqué façon Uwe Boll pourrait-il venir des tâtonnements de la production ? C’est que la bande-annonce comprend nombre de plans inédits ou alternatifs (notamment la rencontre avec le troll). Voilà qui pourrait expliquer l’extrême retenue du résultat final.

Décevants à divers niveaux, ces deux Blanche-Neige poussent à s’interroger sur la place du conte et de l’imaginaire dans le cinéma actuel. La remise en cause des acquis est une voie saine mais il ne faut jamais oblitérer où le processus doit nous emmener. Singh et Sanders l’ont un peu oublié. On peut espérer que ça ne sera pas le cas de Sam Raimi qui réalisera Oz : The Great And Powerful (prequel au roman de Frank Baum) et Paul Dini qui écrira Maleficent (prequel à La Belle Au Bois Dormant).

1 Comment

  • J’ai été déçu par ces deux relectures, même si Blanche Neige et le Chasseur m’a plus séduit que son confrère. Le film de Singh pâti d’un scénario trop lisse, à l’humour facile et sans grande idée. On reconnait le talent visuel du cinéaste (l’introduction est superbe, l’attaque des pantins animés est inventive), mais trop souvent le film sombre dans un kitch (volontaire ou non) plutôt déplaisant. Mais les acteurs – non les actrices ! – s’en sortent bien. Quant à Blanche Neige et le Chasseur, j’ai été séduit – comme tout le monde – par cet univers qui s’offrait à moi. Un visuel travaillé à la perfection qui ne fait pas dans l’innovation, mais qui ne cesse de caresser la pupille. Sinon, j’avoue également avoir été déçu par le scénario, qui peine à étoffer ses personnages, si ce n’est celui de la terrible Reine, incarnée par la superbe et impériale Charlize Theron (d’ailleurs, je ne suis pas d’accord, je la trouve tout à fait convaincante). Hormis ce personnage, aucun autre ne marque réellement. On pourra néanmoins se consoler avec d’excellentes scènes, visuellement inventives et originales. C’est déjà ça de pris !

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